La grotte de Prado Vargas, nichée dans les escarpements calcaires de la province de Burgos, en Castille-Leon, vient de livrer les vestiges d'un campement néandertalien remarquablement bien conservé. Les fouilles menées par une équipe de l'Universidad de Burgos et du Centro Nacional de Investigación sobre la Evolución Humana (CENIEH) ont mis au jour des foyers organisés, des restes d'animaux chassés et plusieurs ossements humains attribuables à l'espèce Homo neanderthalensis, datés entre 55 000 et 70 000 ans avant notre ère1. La découverte renforce le statut déjà exceptionnel de la région de Burgos comme haut lieu de la paléoanthropologiePaléoanthropologieScience qui étudie l'évolution humaine à partir des restes fossiles d'hominidés (os, dents, empreintes) et de leur contexte, pour reconstituer nos origines biologiques.→ mondiale.
Burgos, terre de fossiles hominines
La province de Burgos est depuis longtemps reconnue comme l'une des plus riches d'Europe en matière de sites paléolithiques. Le complexe d'AtapuercaAtapuercaEnsemble de sites archéologiques de la sierra d'Atapuerca (Burgos, Espagne), inscrit à l'UNESCO, livrant une exceptionnelle séquence de fossiles humains, dont la Sima de los Huesos et Homo antecessor.→, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, a révélé les plus vieux fossiles d'hominines d'Europe occidentale : Homo antecessor, daté d'environ 900 000 ans, et des restes de NéandertaliensNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent.→ datant de plusieurs centaines de millénaires. Prado Vargas se situe à une trentaine de kilomètres d'Atapuerca, dans le même substrat géologique karstique qui a favorisé la conservation exceptionnelle des ossements.

Les grottes de cette zone karstique ont piégé au fil des millénaires des sédiments riches en matière organique, créant des conditions de fossilisation idéales. Prado Vargas est connue des archéologues depuis les années 1990, mais des fouilles systématiques n'ont repris qu'en 2019, avec une méthodologie plus fine et des techniques d'analyse plus performantes, notamment la datation par uranium-thorium et la spectrométrie de masse à accélérateur (SMA) sur des restes osseux et charbonneux2.
Un camp organisé, des foyers multiples
Ce qui distingue Prado Vargas des autres sites néandertaliens de la région, c'est l'organisation spatiale des vestiges. Les archéologues ont identifié trois zones de foyers distincts, chacun entouré de déchets de boucherie et d'éclats lithiques issus du débitagedébitageEnsemble des opérations de fracturation d'un bloc de pierre pour en extraire des éclats ou des lames.→ d'outils en silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants.→. Cette disposition évoque une occupation répétée du même espace par un groupe d'une dizaine d'individus, revenant régulièrement à l'abri de la grotte pour traiter les carcasses d'animaux chassés dans la vallée de l'Arlanza, en contrebas.

Les espèces animales identifiées parmi les restes osseux comprennent le cerf élaphe (Cervus elaphus)Cerf élaphe (Cervus elaphus)Grand cervidé d'Europe dont le mâle porte des bois ramifiés renouvelés chaque année ; ses bois, matière première et objet symbolique, apparaissent dans de nombreux dépôts rituels protohistoriques.→, le bison (Bison priscus) et le cheval sauvage (Equus ferus), tous caractéristiques de la faune du Paléolithique moyenPaléolithique moyenPériode du Paléolithique (env. 300 000 à 40 000 ans) associée surtout à Néandertal et aux premiers Homo sapiens, marquée par l'outillage Levallois.→ dans la péninsule Ibérique. Les marques de découpe sur les os longs, combinées à des traces de percussion pour extraire la moelle, témoignent d'une exploitation complète des carcasses. Plusieurs os portent aussi des traces de brûlure, suggérant une cuisson directe sur les braises des foyers3.
Des ossements néandertaliens parmi les déchets
La découverte la plus spectaculaire de la campagne 2024 est un fragment de pariétal et deux molaires appartenant à un Néandertalien adulte, mêlés aux restes fauniques dans la zone de boucherie centrale. Ce type de dépôt mêlant restes humains et animaux est connu dans d'autres sites néandertaliens : il peut refléter un traitement des morts similaire à celui des proies, voire des pratiques anthropophages attestées chez certains groupes néandertaliens d'Europe. Toutefois, les spécialistes préfèrent rester prudents : les ossements humains pourraient aussi avoir été déplacés par des carnivores ou piétinés par les occupants du camp sans intention particulière.

L'industrie lithique récupérée dans le niveau d'occupation principal appartient à la tradition moustérienne, caractéristique des Néandertaliens d'Europe et du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→. On y distingue des racloirs, des denticulés et des éclats Levallois obtenus par débitage prédéterminé, une technique sophistiquée qui témoigne d'une planification cognitive avancée. Plusieurs nucleus présentent des séquences d'exploitation caractéristiques du MoustérienMoustérienIndustrie lithique caractéristique de Néandertal, fondée sur la technique Levallois de débitage des éclats.→ à denticulation, un faciès fréquent dans les sites ibériques du Paléolithique moyen tardif. La matière première utilisée est un silex local d'origine régionale, indiquant que les néandertaliens de Prado Vargas se déplaçaient dans un rayon d'au moins 30 kilomètres pour s'approvisionner4.
Les résultats de ces fouilles seront publiés dans les prochains mois dans une revue internationale à comité de lecture. L'équipe du CENIEH prévoit de poursuivre l'exploration de la grotte, dont les niveaux les plus profonds pourraient receler des occupations encore plus anciennes, antérieures peut-être à 100 000 ans. Prado Vargas s'inscrit ainsi dans le paysage exceptionnel de la Sierra de Atapuerca, confirmant que la province de Burgos reste l'un des territoires les plus riches du monde pour comprendre l'histoire de l'humanité préhistorique.
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