Une etude publiee dans le Journal of Archaeological Science rapporte la decouverte de preuves irrefutables de cannibalisme dans une grotte de la province de Valence, en Espagne, datant du Neolithique moyen, entre 5 000 et 4 500 avant notre ere1. Les ossements humains retrouves dans la grotte de la Cova de la Pastora et dans plusieurs autres sites valenciens portent des marques de decoupe, de percussion et de combustion identiques a celles observees sur les restes d'animaux chasses, suggerant que les humains etaient traites comme une source alimentaire ou rituellement consommes par leurs contemporains.
Des marques inequivoques sur les os humains
L'analyse taphonomique des ossements humains, conduite par des chercheurs de l'Universitat de Valencia et du Museu de Prehistoria de Valencia, a revele plusieurs categories de traces anthropiques. Sur les os longs, notamment les femurs et les tibias, les scientifiques ont identifie des incisions de decoupe paralleles aux insertions musculaires, interpretees comme des traces de desossement volontaire. Des percussions repetees sur les diaphyses temoignent d'une extraction systematique de la moelle osseuse, pratique bien documentee chez les especes animales exploitees pour la nourriture. Enfin, plusieurs fragments osseux presentent des traces de brulure controlees, coherentes avec une cuisson deliberee.

Ces marqueurs, pris isolement, pourraient reflecter des pratiques funeraires secondaires ou des manipulations post-mortem non alimentaires. Mais leur association systematique - decoupe, percussion, cuisson - sur un corpus de plus de 800 restes osseux appartenant a au moins 12 individus differents, dont des enfants et des adultes des deux sexes, oriente clairement vers une interpretation cannibale2. Les chercheurs notent que ce modele de traitement est strictement identique a celui observe sur les os de cerfs et de sangliers retrouves dans les memes niveaux stratigraphiques.
Cannibalisme alimentaire ou rituel ?
La question centrale est de determiner si ce cannibalisme etait d'ordre alimentaire ou rituel. Les deux interpretations sont plausibles dans le contexte du Neolithique iberique. Le cannibalisme alimentaire, motive par la necessite nutritionnelle lors de periodes de disette ou de conflit intense, est connu dans plusieurs societes prehistoriques. Le cannibalisme rituel, lui, implique la consommation de certaines parties du corps comme acte symbolique - ingerer la force ou l'ame d'un ennemi vaincu, honorer un ancetre defunt, ou integrer un membre du groupe disparu.

Plusieurs indices plaident en faveur d'une dimension rituelle. Les ossements humains traites sont melanges a des restes de repas festifs - nombreux os d'animaux, tessons de ceramique fine - dans des espaces qui semblent avoir ete utilises pour des ceremonies collectives plutot que pour des activites domestiques ordinaires. De plus, la selection des individus consommes n'est pas aleatoire : les analyses isotopiques montrent que certaines victimes etaient d'origine geographique differente du groupe qui les a consommes, evoquant des prisonniers ou des etrangers3. Cette dimension exogroupale est frequente dans le cannibalisme guerrier documente ethnographiquement.
Un contexte de violence endemic au Neolithique iberique
La decouverte s'inscrit dans un tableau plus large de violence organisee durant le Neolithique moyen en Espagne. Les sites valenciens de cette periode livrent frequemment des individus inhumés avec des pointes de fleche fichees dans les os, des traumatismes craniens en cours de cicatrisation - preuve de combats survecus - et des fosses collectives contenant plusieurs dizaines de victimes interpretees comme des massacres. Le Neolithique iberique n'etait donc pas une epoque paisible de petits agriculteurs en harmonie avec la nature : c'etait une periode de compétition intense pour les terres cultivables, les ressources en eau et le bétail, où la violence entre groupes etait endémique.

Les analyses genetiques conduites en parallele sur les ossements des victimes apportent un eclairage supplementaire : certains individus etaient proches parents des membres du groupe principal, tandis que d'autres etaient genetiquement distincts. Ce melange suggere que le cannibalisme a pu etre pratique aussi bien envers des membres du groupe en contexte funeraire qu'envers des etrangers en contexte guerrier. Les auteurs de l'etude concluent que la pratique etait probablement plurielle dans ses motivations et ses contextes sociaux, refletant la complexite des societes neolithiques iberiques dont la biographie funeraire commence a peine a etre dechiffree par les outils de la paleogenetique moderne4.
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier.