Une etude genetique d'envergure, publiee dans la revue Nature par une equipe internationale dirigee par Johannes Muller de l'Universite de Kiel, revele que les populations qui ont bati les grandes tombes megalithiques d'Europe occidentale - dolmens, allees couvertes, tumuli - ont connu un effondrement demographique spectaculaire entre 3 500 et 3 000 avant notre ere1. L'analyse de l'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe. extrait de restes osseux provenant de plus de 300 tombes megalithiques reparties de l'Iberique a la Scandinavie montre que les lignees genetiques associees aux batisseurs de megalithes ont presque entierement disparu en l'espace de quelques siecles, remplacees par des populations venues des steppes pontiques d'Asie centrale.

Qui etaient les batisseurs de megalithes ?

Les megalithes europeens - dolmens, menhirs, cromlechs et cairns - ont ete construits sur une periode d'environ 2 000 ans, entre 4 500 et 2 500 avant notre ere, par des populations agricoles issues de la grande vague de migration neolithique partie d'Anatolie vers 7 000 av. J.-C. Ces populations, parfois designees comme les "Premiers Fermiers Europeens" (EEF pour Early European Farmers), avaient apporte en Europe l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines., l'elevage et une architecture funeraire monumentale. Les megalithes etaient leur signature architecturale la plus visible, des tombes collectives utilisees sur plusieurs generations qui accueillaient les ossements de dizaines voire de centaines d'individus.

Carte de la distribution des megalithes en Europe du Nord
Distribution des sites megalithiques en Europe du Nord et de l'Ouest. Ces monuments funeraires, construits par les premiers agriculteurs europeens entre 4 500 et 2 500 av. J.-C., sont les temoins d'une civilisation dont l'ADN ancien revele aujourd'hui la quasi-disparition. (Credit : Johannes Muller et al., CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

L'analyse genetique revele que les individus inhumes dans les megalithes sur plusieurs siecles appartenaient a des lignes generationnelles coherentes, avec des liens de parente etroits entre les individus d'une meme tombe. Certaines tombes semblent avoir appartenu a des lignees dynastiques, avec une meme famille dominant une structure funeraire sur cinq ou six generations. Ce modele suggere que les megalithes n'etaient pas de simples tombes collectives anonymes, mais des mausolees familiaux marques sur le paysage, affirmant les droits d'une lignee sur un territoire agricole2.

Un remplacement de population rapide et massif

Le resultat le plus frappant de l'etude est la rapidite et l'ampleur du remplacement de population qui a mis fin a la culture megalithique. Entre 3 200 et 2 800 avant notre ere, les individus inhumes dans les zones autrefois dominées par les megalithes presentent un profil genetique radicalement different : leur ancestre est principalement steppique, issu des cultures Yamna et Corded Ware qui se sont etendues depuis les steppes du Pont au cours du IIIe millenaire. Dans certaines regions comme la Bretagne, la peninsule Iberique et le Danemark, la contribution genetique des anciens batisseurs de megalithes tombe en dessous de 10 % en moins de 300 ans.

Dolmen de Haga, Suede, monument megalithique Scandinavie
DolmenDolmenStructure mégalithique funéraire formée d'une ou plusieurs dalles de couverture posées sur des montants verticaux, souvent surmontée d'un tumulus de terre. Du breton dol (table) et men (pierre). de Haga en Suede, l'un des megalithes les mieux conserves de Scandinavie. Ces tombes collectives etaient utilisees sur plusieurs generations, accueillant les ossements de dizaines d'individus appartenant probablement a la meme lignee familiale. (Credit : Swedish National Heritage Board, No restrictions, Wikimedia Commons)

Les chercheurs soulignent que ce remplacement genetique ne signifie pas necessairement que les batisseurs de megalithes ont ete extermines par les envahisseurs steppiques. Les epidemies, notamment de peste bubonique - dont des traces genetiques ont ete retrouvees dans des individus d'Europe centrale dates du meme horizon chronologique - pourraient avoir considerablement affaibli les populations d'EEF avant meme l'arrivee massive des migrants steppiques. Un modele de remplacement en deux temps est propose : d'abord un effondrement demographique endogene lie aux maladies, puis une colonisation des zones depeuplees par les populations steppiques3.

Que reste-t-il des batisseurs de megalithes ?

Sur le plan genetique, la contribution des anciens batisseurs de megalithes aux Europeens contemporains est significative mais minoritaire. Les Europeens de l'Ouest modernes portent en moyenne entre 30 et 50 % d'ancetres EEF, mais cette contribution provient de l'ensemble des populations neolithiques europeennes, pas specifiquement des batisseurs de megalithes. Les populations qui ont eleve ces monuments sont diluees dans un brassage genetique intense qui a commence au IIIe millenaire et ne s'est jamais interrompu depuis.

Carte des migrations neolithiques en Europe et en Mediterranee
Les migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques). neolithiques en Europe ont apporte les premiers agriculteurs depuis l'Anatolie. Ces populations, a l'origine des cultures megalithiques, ont ete en grande partie remplacees genetiquement par les migrations steppiques du IIIe millenaire av. J.-C. (Credit : Quiles, Carlos, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Sur le plan culturel, en revanche, l'heritage megalithique est persistant. Les populations steppiques qui ont colonise l'Europe occidentale ont continue d'utiliser les vieilles tombes comme lieux de deposition - des individus a ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces. steppique ont ete trouves inhumes dans des megalithes deja anciens - et ont progressivement integre certains elements de la culture funeraire megalithique a leurs propres pratiques. Les dolmens et menhirs qu'on visite aujourd'hui en Bretagne ou en Irlande sont les monuments d'une civilisation englouti, dont les batisseurs ont presque entierement disparu, mais dont le souvenir architectural a traverse les millenaires4.