Il arrive qu'un objet minuscule en dise plus long qu'un monument. Au mois d'octobre 2026, le Musée national des Carpates orientales (Muzeul Naţional al Carpaţilor Răsăriteni, MNCR) a fait savoir qu'une petite figurineFigurinePetite statuette modelée, ici en argile, représentant le plus souvent une figure humaine féminine dans le monde Cucuteni-Trypillia.→ féminine en argile avait été mise au jour dès le premier jour d'une nouvelle campagne de fouille, sur le site de Dâmbul Cetății, en Transylvanie.1 L'objet, daté d'environ 6 500 ans, appartient au monde des premiers paysans et métallurgistes des Carpates. Sa singularité tient moins à sa forme qu'à une fente: en se fissurant au fil des millénaires, la statuette a trahi la manière exacte dont elle avait été façonnée.

Le site se trouve près du village de Șoimeni, dans la commune de Păuleni-Ciuc, au coeur de la dépression du Ciuc, dans le județ de Harghita, en Roumanie. Le nom de Dâmbul Cetății signifie la butte de la forteresse, un promontoire que les archéologues fouillent sans relâche depuis 1999, quand le MNCR y a repris des recherches systématiques.2 Le lieu avait déjà été repéré à la fin du dix-neuvième siècle, puis inventorié entre les deux guerres parmi les fortifications daces, avant que Zoltán Székely n'y mène les premières fouilles dans la seconde moitié du vingtième siècle. Depuis, la campagne de 2026 est financée par le ministère roumain de la Culture, dans le cadre de son programme national de recherche archéologique systématique.
Les chercheurs datent la figurine entre 4500 et 4050 avant notre ère, soit en plein ChalcolithiqueChalcolithique« Âge du cuivre » : période de transition entre NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.→ et âge du bronzeÂge du bronzePériode de la préhistoire récente marquée par la métallurgie du bronze et l'essor des échanges maritimes, qui débute au Proche-Orient vers 3300 avant notre ère.→, marquée par les premiers objets en cuivre (époque d'Ötzi).→, l'âge du cuivre.1 C'est une période charnière: les communautés agricoles d'Europe du Sud-Est maîtrisent déjà la poterie peinte, commencent à travailler le métal et érigent de vastes villages. La petite statuette de Șoimeni est donc le produit d'une société complexe, et non d'une bricole isolée. Reste à comprendre ce qu'elle nous dit, et ce qu'elle ne nous dit pas.
Une figurine née de deux morceaux d'argile
Le détail qui a retenu l'attention des archéologues est d'ordre technique. Selon le musée, la figurine a été modelée à partir de deux masses d'argile distinctes, assemblées l'une à l'autre avant la cuisson.1 Au fil des millénaires, les conditions d'enfouissement ont fait leur oeuvre: l'objet s'est fendu précisément le long de la jointure qui reliait les deux parties. Ce qui aurait pu passer pour une simple cassure devient alors une fenêtre sur l'atelier préhistorique, puisque la ligne de rupture révèle la méthode de fabrication à l'oeil nu, sans qu'il soit nécessaire de scier ou de radiographier la pièce.

Cette observation n'est pas anecdotique. Reconstituer les gestes de l'artisan, c'est accéder à une forme de savoir-faire partagé, transmis de génération en génération. Assembler deux volumes d'argile fraîche, puis les lisser pour masquer la soudure, suppose une connaissance fine du matériau: il faut que les deux masses aient le même degré d'humidité, faute de quoi elles se décolleraient au séchage ou à la cuisson. La fente observée des millénaires plus tard est, en un sens, la signature d'un plan de montage. Elle rappelle que ces figurines ne sont pas des blocs sculptés dans la masse, mais des assemblages pensés, parfois creux, souvent fragiles.
La pièce de 2026 est de petite taille, à la différence des grandes statuettes connues par ailleurs sur le même site. Les archéologues la décrivent avec prudence comme une idoleIdoleFigurine, souvent en argile, représentant un personnage (fréquemment féminin) ou une divinité ; abondante dans les cultures néolithiques et énéolithiques comme Cucuteni-Trypillia.→ féminine, sans trancher sur sa fonction. Car reconnaître une poitrine ou des hanches sur une figurine ne suffit pas à en déduire l'usage, qu'il ait été rituel, domestique, ludique ou autre. C'est précisément cette retenue méthodologique qui distingue l'annonce du musée des interprétations parfois hâtives qui entourent ce type de trouvailles.
Cucuteni-Ariușd-Trypillia, une civilisation pionnière
La figurine se rattache à la culture CucuteniCucuteni-TrypilliaVaste culture énéolithiqueÉnéolithique« Âge de la pierre et du cuivre » : période de transition entre le Néolithique et l'âge du bronze (env. −5000 à −3000 en Europe du Sud-Est), marquée par les premiers objets de cuivre, de grands habitats agricoles et, par endroits, l'apparition de sites fortifiés. Terme largement synonyme de chalcolithique.→ de l'Europe du Sud-Est (env. −5000 à −3000), répartie sur la Roumanie, la Moldavie et l'Ukraine. Célèbre pour sa céramique peinte en spirales, ses figurines et ses immenses agglomérations de plusieurs milliers d'habitants, parfois cycliquement incendiées et reconstruites.→-Ariușd-TrypilliaTrypilliaNom ukrainien de la culture Cucuteni, connue pour ses très vastes établissements planifiés de centaines à milliers de maisons.→, l'une des premières grandes civilisations du continent européen. Déployée entre environ 5000 et 3000 avant notre ère, elle couvrait un vaste territoire s'étendant sur la Roumanie actuelle, la République de Moldavie et l'Ukraine.2 On la désigne sous plusieurs noms selon les régions: Cucuteni en Roumanie, d'après le village éponyme près de Iași, Trypillia (ou Tripolie) en Ukraine, et Ariușd pour sa variante transylvaine, dont Dâmbul Cetății est l'un des gisements.

Cette civilisation frappe par son ampleur. Certains de ses établissements, surtout du côté ukrainien, comptaient des centaines, voire des milliers de maisons disposées selon un plan concentrique, ce qui en fait les plus grandes agglomérations de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→ européenne. Des sites comme Talianki ou Maïdanetské s'étendaient sur des centaines d'hectares et abritaient probablement plusieurs milliers d'habitants, à une époque où la Mésopotamie commençait tout juste à voir naître ses premières villes. On parle parfois, à leur sujet, de proto-urbanismeUrbanismeOrganisation planifiée de l'espace urbain (rues, quartiers, réseaux d'eau et d'égouts, édifices publics) ; la civilisation de l'Indus en offre un exemple précoce et remarquable.→.
Deux productions matérielles résument l'identité de cette culture. D'une part, une poterie peinte d'une grande virtuosité, couverte de spirales et de méandres tracés en noir, rouge et blanc, d'une régularité quasi hypnotique. D'autre part, une abondance de figurines humaines, très majoritairement féminines, modelées dans l'argile. Ces statuettes, parfois décorées de signes incisés, se comptent par milliers sur l'ensemble de l'aire Cucuteni-Trypillia. La pièce de Șoimeni s'inscrit donc dans une tradition artistique dense, mais chaque exemplaire possède ses propres caractéristiques de taille, de posture et de contexte.
L'économie de ces communautés reposait sur l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→ et l'élevage, complétés par la chasse et la cueillette. Le travail du cuivre, encore modeste, annonçait les bouleversements techniques de l'âge des métaux. Surtout, la densité de population atteinte par certains établissements implique une organisation sociale élaborée: gestion des ressources, division du travail, circulation des matières premières sur de longues distances. C'est dans ce terreau prospère et inventif que s'épanouit la production de figurines, bien loin d'un simple détail folklorique.
Ce que les grandes statuettes d'Ariușd avaient déjà montré
La découverte de 2026 ne surgit pas de nulle part. Dès 2015, une étude signée par les archéologues Dan-Lucian Buzea et Adela Kovács, publiée dans la revue Acta Terrae Septemcastrensis, s'était penchée sur deux grandes statuettes anthropomorphes mises au jour sur ce même site de Păuleni-Ciuc, Dâmbul Cetății.3 Ces figures dépassaient 25 centimètres de hauteur, une taille remarquable pour l'AriușdAriușdVariante transylvaine de la culture Cucuteni-Trypillia, dont le site de Dâmbul Cetății à Păuleni-Ciuc est un gisement majeur.→, où de tels objets restent rares. Retrouvées brisées, elles avaient été étudiées en laboratoire.

Le résultat de cette étude éclaire directement la trouvaille récente: l'imagerie scientifique avait montré que ces statuettes plus anciennes et plus grandes avaient, elles aussi, été construites par assemblage de plusieurs masses d'argile, selon le même principe que la petite figurine de 2026.3 Autrement dit, la fente observée aujourd'hui à l'oeil nu confirme, sur un objet modeste, une méthode déjà démontrée par l'analyse en profondeur d'objets plus imposants. La continuité technique entre les grandes et les petites figures suggère un geste d'atelier stable, partagé et durable au sein des communautés Ariușd de la dépression du Ciuc.
Ce dialogue entre deux découvertes, à onze ans d'intervalle sur le même promontoire, illustre la valeur d'une fouille menée sur la longue durée. Le promontoire de Dâmbul Cetății n'a pas livré qu'une seule couche: il a connu une occupation quasi continue, dont les sédiments gardent la trace. Aux vestiges Cucuteni-Ariușd-Trypillia se superposent ceux de la culture de Bodrogkeresztúr, puis de Coțofeni, et plus tard de l'âge du bronze avec les cultures de Costișa et de Wietenberg.2 Chaque niveau raconte un chapitre de cette histoire étagée, et les figurines n'en sont qu'un fil parmi d'autres.
Des figurines dans des maisons incendiées
Le contexte de découverte des figurines Cucuteni-Trypillia est l'un des aspects les plus intrigants de cette culture. Nombre d'entre elles ont été retrouvées regroupées à l'intérieur de bâtiments volontairement incendiés.4 Loin d'être le fruit d'accidents, ces incendies semblent souvent délibérés, au point que les spécialistes parlent d'un véritable horizon des maisons brûlées, une pratique documentée sur l'ensemble de l'aire de la culture.
Plusieurs hypothèses coexistent pour expliquer ce phénomène. Pour certains chercheurs, brûler sa maison faisait partie d'un cycle normal: les habitations, construites en torchis sur une armatureArmatureÉlément tranchant ou perçant (pierre, os) fixé à l'extrémité d'une flèche, d'un javelot ou d'un épieu.→ de bois, étaient incendiées à intervalles réguliers, peut-être au terme d'une génération ou lors de l'abandon planifié d'un établissement, avant d'être reconstruites par-dessus. La chaleur intense de ces feux a d'ailleurs un effet paradoxal pour l'archéologue: elle cuit l'argile des parois et des objets, les durcit et les conserve, ce qui explique en partie l'abondance du mobilier retrouvé. D'autres y voient une dimension symbolique ou rituelle, une façon de clore la vie d'une maison comme on clôt celle d'un être.
Dans ce cadre, le dépôt de figurines à l'intérieur d'une habitation vouée aux flammes prend un relief particulier. S'agit-il d'offrandes, d'objets protecteurs placés au seuil d'un adieu, de biens personnels abandonnés avec la maison? La prudence s'impose: toutes les figurines ne proviennent pas de tels contextes, et la fonction d'une statuette dépend étroitement de l'endroit précis où elle a été trouvée. C'est pourquoi les archéologues insistent tant sur l'enregistrement rigoureux du contexte de fouille, seul garant d'une interprétation solide.
La figurine de Șoimeni n'a pas encore livré tous ses secrets de contexte, et les archéologues restent discrets sur les circonstances exactes de sa mise au jour. Mais le simple fait qu'elle provienne d'un niveau d'habitat du Chalcolithique, sur un promontoire occupé pendant des millénaires, suffit à rappeler combien ces petites effigies étaient enchâssées dans la vie quotidienne. Elles n'étaient pas reléguées dans des sanctuaires à l'écart, mais présentes au coeur des maisons, parmi les vases, les outils et les foyers, au plus près des gestes ordinaires de leurs propriétaires.
Déesse? La prudence des archéologues
Reste la question qui fascine le public et divise les spécialistes: ces figurines féminines représentent-elles des déesses? La tentation est ancienne. Au vingtième siècle, une partie de la recherche, dans le sillage de l'archéologue Marija Gimbutas, a vu dans la profusion de statuettes féminines du Néolithique et du Chalcolithique européens la trace d'un culte universel de la Grande Déesse, associé à la fertilité. Cette lecture a profondément marqué l'imaginaire, mais elle ne fait aujourd'hui plus consensus.
Le MNCR adopte sur ce point une position mesurée, qui résume bien l'état actuel du débat.1 Reconnaître une figure féminine ne revient pas à identifier une divinité. Une même culture a pu produire des objets très différents, jouets, portraits, amulettes, offrandes, marqueurs d'identité ou effigies rituelles, sans qu'un sens unique les relie. Le musée rappelle que chaque pièce doit faire l'objet d'une analyse individuelle, tenant compte de sa taille, de sa posture, de son décor et surtout de son contexte archéologique. Une petite figure trouvée dans un foyerfoyerStructure de combustion aménagée au sol, témoin de la maîtrise du feu et point de repère de l'organisation d'un habitat préhistorique.→ domestique ne raconte pas la même histoire qu'une grande statuette déposée dans un bâtiment incendié.
Cette prudence ne retire rien à la richesse des hypothèses. Les figurines féminines ont pu accompagner des rites liés au cycle de la vie, aux naissances, aux récoltes ou à la mémoire des ancêtres, autant de domaines où l'image d'un corps féminin aurait fait sens. Mais elles ont aussi pu servir de supports pour transmettre des savoirs, de jouets, ou de marqueurs de statut social. Entre ces lectures, le mobilier muet ne tranche pas de lui-même, et c'est l'accumulation patiente des contextes, site après site, qui permettra peut-être un jour de dégager des régularités.
Un lien avec la fertilité ou la fécondité demeure possible, et il est souvent évoqué pour ces représentations féminines. Mais possibilité n'est pas démonstration. En l'absence de textes, les préhistoriens ne peuvent reconstituer les croyances qu'avec les plus grandes précautions, en évitant de plaquer sur des sociétés vieilles de six millénaires des catégories religieuses modernes. La figurine de Șoimeni illustre à merveille ce double mouvement: elle enrichit notre connaissance des techniques et des gestes, tout en nous invitant à l'humilité sur le sens. Après un bref passage par l'étude et la conservation, elle rejoindra sans doute les collections du musée, non comme la preuve d'une déesse, mais comme un témoin concret, et fendu, d'un monde disparu.
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