Une etude publiee dans la revue Quaternary Science Reviews reconstitue avec une precision inedite les modalites du repeuplement de la Grande-Bretagne apres le dernier maximum glaciaireDernier Maximum GlaciaireApogée de la dernière glaciation (env. 26 000 à 19 000 ans), aux calottes glaciaires maximales ; il repousse les populations vers des refuges méridionaux.→, il y a environ 15 000 ans1. Combinant analyses genetiques sur des restes osseux du Paleolithique superieur, donnees palynologiques et modelisation climatique, les chercheurs de l'Universite de Cambridge et du Wellcome Sanger Institute montrent que le retour des humains sur l'ile britannique s'est produit en au moins deux vagues distinctes, separees par un nouvel episode de refroidissement brutal qui a de nouveau rendu l'ile inhabitable pendant plusieurs siecles.
La Grande-Bretagne, une ile periodiquement abandonnee
La Grande-Bretagne n'etait pas encore une ile au debut du repeuplement post-glaciaire : la Manche etait emergee, formant la plaine cotiere de Doggerland qui reliait l'actuelle Angleterre aux Pays-Bas et au Danemark. C'est par ce pont terrestre que les premiers humains sont revenus coloniser la toundra arctique qui s'etendait au sud du front glaciaire. Mais avant cela, la Grande-Bretagne avait connu de longues periodes d'abandon total. Les glaciations successives du Quaternaire avaient chaque fois chasse les populations humaines vers le sud, vers les refuges iberique et balkanique ou certains groupes avaient survecu.

Le dernier maximum glaciaire, atteint vers 22 000 ans avant notre ere, a completement vide la Grande-Bretagne de toute presence humaine. Les etudes genetiques confirment qu'il ne subsistait aucune population relique dans des refuges locaux : le repeuplement est entierement du a des migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques).→ venues du continent. Les premiers retours sont documentes vers 15 000 ans, a la faveur du rechauffement rapide de la periode du Bolling-Allerod, qui a fait fondre les glaciers et permis a la toundra puis aux forets de bouleaux et de pins de s'installer progressivement2.
Deux vagues, un refroidissement brutal
L'apport majeur de cette nouvelle etude est la documentation precise d'une interruption du repeuplement liee a l'episode de refroidissement brutal du Dryas recent, vers 12 900-11 700 ans avant notre ere. Durant cet episode climatique severe, les temperatures en Grande-Bretagne ont chute de pres de 10 degres Celsius en quelques decennies, ramenant des conditions quasi-arctiques. Les donnees palynologiques montrent la quasi-disparition des forets et le retour d'une toundra ouverte hostile a toute occupation humaine stable.

L'analyse genetique des individus issus des sites du Paleolithique superieur tardif et du Mesolithique ancien confirme cette rupture : les individus dates d'avant le Dryas recent presentent un profil genetique distinct de ceux dates d'apres 11 700 ans. La seconde vague de repeuplement, post-Dryas recent, est genetiquement liee aux populations du complexe culturel azilien d'Europe occidentale, qui s'etait maintenu dans les refuges ibero-aquitains pendant l'episode froid. C'est de cette seconde vague que descendent genetiquement les chasseurs-cueilleurs mesolithiques britanniques, dont Cheddar Man est l'exemple le plus connu3.
Cheddar Man et ses contemporains
Cheddar Man, dont le squelette decouvert dans les gorges de Cheddar en Somerset date d'environ 10 000 ans, est devenu emblematique des chasseurs-cueilleurs post-glaciaires de Grande-Bretagne depuis que l'analyse de son ADN en 2018 a revele une combinaison genetique surprenante : peau tres sombre, yeux bleus clairs. Ce phenotype, courant chez les chasseurs-cueilleurs mesolithiques d'Europe occidentale, illustre que les genes de la pigmentation claire qui caracterisent les Europeens modernes ne se sont repandus en Europe que tardivement, apportes par les agriculteurs neolithiques et les migrants steppiques du IIIe millenaire.

La nouvelle etude enrichit ce tableau en documentant que Cheddar Man et ses contemporains mesolithiques britanniques descendaient de migrants arrives apres le Dryas recent, et non des premieres populations post-glaciaires de la phase Bolling-Allerod. Ces dernieres ont laisse peu de traces genetiques detectable dans les populations mesolithiques ulterieures, suggerant soit un remplacement quasi-complet lors du Dryas recent, soit une survie dans des refuges extra-britanniques suivie d'un retour dilue. La Grande-Bretagne se revele ainsi, au fil des etudes genetiques, comme un laboratoire exceptionnel pour comprendre la dynamique des populations humaines face aux oscillations climatiques du Quaternaire4.
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