Au centre du célèbre cercle de pierresCercle de pierresMonument néolithique ou de l'âge du bronze formé de pierres dressées en anneau (cromlech), souvent à vocation rituelle ou astronomique.→, à moitié enfouie et brisée sous deux énormes blocs effondrés, repose une dalle que les visiteurs remarquent à peine. C'est pourtant elle, la Pierre de l'Autel, qui vient de relancer l'une des plus vieilles énigmes de l'archéologie britannique. Pendant plus d'un siècle, on l'a crue galloise. En août 2024, une équipe internationale menée depuis l'université Curtin, en Australie, a démontré dans la revue Nature qu'elle venait du nord-est de l'Écosse, à plus de 750 kilomètres de là.1 Le constat a stupéfait jusqu'à ses auteurs.

Le cercle de pierres de Stonehenge sur la plaine de Salisbury
Stonehenge sur la plaine de Salisbury, dans le Wiltshire. La Pierre de l'Autel gît, couchée, au coeur du monument. Photo : Wikimedia Commons, Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.

La Pierre de l'Autel n'est pas un bloc comme les autres. Elle mesure environ 4,9 mètres de long pour 1 mètre de large et 0,5 mètre d'épaisseur, et pèse près de 6 tonnes.2 C'est une dalle couchée, et non dressée, de grès micacé d'une teinte vert pâle caractéristique. Elle se distingue nettement des deux grandes familles de pierres qui composent le monument, et c'est précisément cette singularité qui a, pendant des décennies, orienté les chercheurs sur une fausse piste.

Une pierre à part dans le cercle

Les mégalithes de Stonehenge se répartissent en deux grands groupes. D'un côté, les immenses sarsensSarsenBloc de grès silicifié très dur, vestige d'une couverture sédimentaire cénozoïque, dispersé à la surface de la craie du sud de l'Angleterre. Les plus grandes pierres de Stonehenge sont des sarsens provenant des West Woods, dans le Wiltshire.→, ces blocs de grès silicifié (silcrète) qui forment les trilithes monumentaux et le cercle extérieur; ils proviennent des West Woods, près de Marlborough, à environ 25 kilomètres au nord du site.2 De l'autre, les pierres bleuesPierre bleueTerme générique pour les roches étrangères à la région de Stonehenge (tufs, rhyolites, dolérites, grès), longtemps rattachées au pays de Galles.→, terme générique désignant les roches étrangères à la région: tufs volcaniques, rhyolites, dolérites et grès. La plupart de ces pierres bleues ont été rattachées aux collines de Preseli, dans l'ouest du pays de Galles, à quelque 200 kilomètres de là.

Les grands trilithes de grès sarsen de Stonehenge
Les trilithes de grès sarsen proviennent des environs de Marlborough. La Pierre de l'Autel n'appartient ni à ce groupe ni, comme on vient de l'établir, aux pierres bleues galloises. Photo : Wikimedia Commons, Wikimedia Commons, Public domain.

La Pierre de l'Autel était classée parmi les pierres bleues, comme la plus grande d'entre elles. Son grès vert pâle évoquait les formations de l'Old Red SandstoneOld Red SandstoneEnsemble de grès continentaux déposés au Dévonien, présent aussi bien dans le bassin anglo-gallois qu'en Écosse.→, le vieux grès rouge du bassin anglo-gallois, et plus précisément les abords des Brecon Beacons, au pays de Galles. Cette attribution, défendue dès le début du vingtième siècle par le géologue Herbert Henry Thomas, semblait solide: elle plaçait la pierre dans le même grand mouvement d'approvisionnement que les autres roches exotiques du monument, toutes venues de l'ouest. Le pays de Galles était devenu, dans l'imaginaire collectif comme dans la littérature savante, la patrie des pierres bleues de Stonehenge.

Mais, ces dernières années, plusieurs études avaient commencé à saper cette certitude. En examinant de près la composition de la Pierre de l'Autel, l'équipe autour de Richard Bevins et Robert Ixer avait montré que sa minéralogie, et notamment sa teneur en baryum, ne collait décidément pas avec les grès connus du bassin anglo-gallois. Un à un, les candidats gallois avaient été écartés. La pierre refusait de livrer son origine, et chaque test négatif resserrait le mystère au lieu de le dissiper. Il fallait chercher ailleurs, bien plus loin peut-être que tout ce qu'on avait envisagé. Restait à savoir où, et avec quels outils.

Lire l'empreinte minérale de la pierre

Pour répondre, l'équipe d'Anthony Clarke, doctorant à Curtin, et du professeur Chris Kirkland a appliqué une méthode de datation et de caractérisation chimique des grains minéraux contenus dans des fragments de la pierre.1 Chaque grès est un assemblage de minuscules grains hérités de roches plus anciennes, érodées puis redéposées. Ces grains, notamment le zirconZirconMinéral très résistant contenant de l'uranium, dont la désintégration permet de dater avec précision le grain qui le renferme.→, l'apatite et le rutile, agissent comme autant de capsules temporelles: ils enferment des atomes d'uranium qui se désintègrent en plomb à un rythme connu. En mesurant le rapport entre ces éléments, la géochronologie U-PbGéochronologie U-PbMéthode de datation fondée sur la désintégration de l'uranium en plomb, appliquée aux grains de zircon, apatite et rutile.→ permet de calculer l'âge de formation de chaque grain, parfois à quelques millions d'années près.

Cristaux de zircon observés au microscope
Les grains de zircon enferment de l'uranium qui se désintègre en plomb; leur âge trahit la roche dont ils proviennent. Photo : Nkansah Rexford, Wikimedia Commons, CC BY 3.0.

L'intérêt de combiner trois minéraux n'est pas anodin. Le zircon, quasi indestructible, survit à plusieurs cycles d'érosion et de dépôt: il raconte l'histoire ancienne des roches mères. L'apatite et le rutile, plus fragiles et plus sensibles à la chaleur, portent la trace d'événements géologiques plus récents, comme le métamorphisme ou le magmatisme qui ont affecté la région source. En croisant ces trois archives, les chercheurs ne se contentent pas d'une date: ils reconstituent tout un scénario géologique, celui du bassin où le sable s'est accumulé, puis s'est transformé en grès. C'est cette approche, dite de provenance détritique, qui a fait la force de l'étude.

En additionnant des centaines de ces âges individuels, on obtient une distribution, une sorte d'histogramme des populations de grains qui constitue une empreinte géochimique presque unique. Deux grès formés dans des bassins différents, à des époques différentes, à partir de reliefs différents, n'auront jamais exactement la même signature. L'analyse de la Pierre de l'Autel a livré un profil très marqué: une large part des zircons détritiques affiche des âges mésoprotérozoïques et archéens, autrement dit entre 1 et 2 milliards d'années, tandis que l'apatite et le rutile sont dominés par une source d'environ 450 millions d'années, de l'Ordovicien moyen.1 Comme l'a résumé Anthony Clarke, l'analyse a permis de relier la pierre à des roches du nord-est de l'Écosse, tout en l'écartant clairement du socle gallois.2

Il ajoutait, avec la précision du minéralogiste: Nous avons trouvé que certains grains minéraux de la Pierre de l'Autel ont pour la plupart entre 1 et 2 milliards d'années, tandis que d'autres minéraux affichent environ 450 millions d'années. Cela fournit une empreinte chimique distincte, qui suggère que la pierre provient de roches du bassin orcadien, en Écosse.2 La correspondance n'était pas une vague ressemblance: les deux grandes populations d'âges se superposaient à celles du vieux grès rouge écossais, et à aucune autre formation testée des îles Britanniques.

Pourquoi l'Écosse est stupéfiante

Cette double signature, des grains très anciens hérités d'un socle lauritien et une empreinte plus jeune liée au magmatisme grampien, autour de 460 millions d'années, ne correspond à aucune formation du pays de Galles. Elle pointe vers le bassin orcadienBassin orcadienVaste formation de vieux grès rouge du nord-est de l'Écosse, du Moray Firth à John O'Groats, incluant les Orcades.→, une vaste étendue de vieux grès rouge du nord-est de l'Écosse qui court du Moray Firth jusqu'à John O'Groats et englobe l'archipel des Orcades.1 Soit, à vol d'oiseau, plus de 750 kilomètres de la plaine de Salisbury.

Carte géologique du nord-est de l'Écosse et du bassin orcadien
Le bassin orcadien, dans le nord-est de l'Écosse, s'étend du Moray Firth à John O'Groats. La Pierre de l'Autel en partage la signature minérale. Photo : David Cunningham Greig (1922-1999), Wikimedia Commons, Public domain.

Cette combinaison d'âges raconte une histoire géologique profonde. Les grains les plus vieux dérivent d'un socle ancien, celui du continent Laurentia, dont l'Écosse faisait jadis partie, bien avant que les terres qui forment aujourd'hui la Grande-Bretagne ne se soudent. L'empreinte plus jeune, elle, correspond à l'orogenèse grampienne, l'épisode de formation de montagnes qui a secoué le nord des îles Britanniques à l'Ordovicien. Ce sont ces reliefs disparus qui, en s'érodant, ont fourni le sable du vieux grès rouge écossais, et donc, à terme, la matière de la Pierre de l'Autel. La géologie profonde et l'histoire humaine se rejoignent dans une même dalle.

Le résultat est d'autant plus frappant qu'il renverse un consensus bien établi. Non seulement il écarte définitivement l'origine galloise de la pierre, mais il désigne une région que personne n'avait sérieusement envisagée. Le professeur Richard Bevins, de l'université d'Aberystwyth, qui avait passé des années à traquer la provenance des pierres de Stonehenge, l'a formulé sans détour: Nous pouvons désormais affirmer que cette roche emblématique est écossaise, et non galloise; mais la chasse reste tout à fait ouverte pour déterminer d'où exactement, dans le nord-est de l'Écosse, elle provient.2 Le docteur Robert Ixer, de l'University College de Londres, a résumé le choc dans une formule devenue célèbre: Les résultats étaient véritablement stupéfiants, mais si la tectonique des plaques et la physique atomique disent vrai, alors la Pierre de l'Autel est écossaise.2

Un transport par la mer, vers 2600 avant notre ère

Si la pierre est écossaise, une question vertigineuse s'impose: comment un bloc de 6 tonnes a-t-il pu franchir plus de 750 kilomètres au NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→, l'élevage, la sédentarisationSédentarisationPassage d'un mode de vie nomade à une installation durable en un lieu, condition de l'apparition des villages.→ et la céramique, à partir d'env. −10 000.→, aux alentours de 2600 avant notre ère, sans la roue tractée par des animaux ni la métallurgieMétallurgieEnsemble des techniques d'extraction et de travail des métaux (cuivre, bronze, or) ; son essor à l'énéolithique et à l'âge du bronze transforme outillage, armement et hiérarchies sociales.→? L'équipe a réfléchi aux itinéraires possibles. Un transport entièrement terrestre, à travers un relief accidenté, des forêts denses et de nombreux cours d'eau, aurait été extraordinairement difficile. Les auteurs penchent donc pour une route maritime, longeant les côtes de la Grande-Bretagne.1

Chris Kirkland a souligné la portée de cette hypothèse pour notre compréhension des sociétés anciennes. Transporter une cargaison aussi massive par voie terrestre, depuis l'Écosse jusqu'au sud de l'Angleterre, aurait été extrêmement difficile, ce qui plaide pour une route de navigation maritime le long des côtes, explique-t-il.2 Et d'ajouter: Cela suppose des réseaux d'échange à longue distance et un niveau d'organisation sociale plus élevé qu'on ne le suppose généralement pour la Grande-Bretagne du Néolithique.2 Déplacer une telle masse sur mer, autour des caps battus par les courants du nord de l'Écosse, suppose des embarcations solides, une connaissance fine des marées et des vents, et une coordination entre communautés éloignées. On ignore encore à quoi ressemblaient ces bateaux, mais l'hypothèse maritime, loin d'amoindrir l'exploit, le rend plus impressionnant encore, en faisant des marins néolithiques des navigateurs capables d'affronter certaines des eaux les plus traîtresses des îles Britanniques.

C'est peut-être là le véritable enseignement de l'étude. Au-delà de la seule provenance d'une pierre, elle dessine une Grande-Bretagne néolithique bien plus connectée qu'on ne l'imaginait, parcourue par des liens culturels et logistiques reliant le grand nord de l'actuelle Écosse au sud de l'actuelle Angleterre. Que des communautés aient jugé nécessaire, ou désirable, de transporter une dalle particulière sur une telle distance pour l'ériger au coeur de leur monument en dit long sur la valeur symbolique dont elle était investie, et sur la capacité d'action collective de ces sociétés.

Ce portrait n'est pas sans échos. Le nord-est de l'Écosse et les Orcades abritent, à la même époque, des sites néolithiques d'une richesse exceptionnelle, comme le village de Skara Brae ou le vaste complexe cérémoniel du Ness of Brodgar. L'idée d'un courant d'influences circulant entre ces foyers septentrionaux et le sud de l'île n'a donc rien d'absurde. Reste que déplacer une dalle de 6 tonnes n'a rien de commun avec l'échange de poteries ou d'idées: il faut une volonté soutenue, des moyens matériels et, probablement, une signification partagée assez forte pour justifier l'effort. La Pierre de l'Autel devient ainsi le témoin d'un projet collectif à l'échelle de toute la Grande-Bretagne.

La carrière reste introuvable

L'enquête n'est pas close pour autant. L'étude identifie le bassin orcadien, mais ne désigne aucune carrière précise. Le bassin est vaste, et sa signature minérale, bien que distincte de celle du pays de Galles, se retrouve sur une large portion du nord-est écossais. Des travaux ultérieurs ont d'ailleurs apporté une nuance importante: contrairement à ce que plusieurs titres de presse ont laissé entendre, l'analyse ne place pas la pierre sur l'île principale des Orcades, le Mainland, mais plus largement dans le bassin, qui inclut aussi une bande côtière continentale.3

Cette prudence est salutaire. La correspondance établie par la géochronologie est statistique: elle rapproche la Pierre de l'Autel d'un ensemble de formations partageant la même histoire, sans encore désigner l'affleurement unique dont la dalle aurait été extraite. Le vieux grès rouge écossais couvre des centaines de kilomètres carrés, du continent aux îles, et plusieurs secteurs pourraient livrer une signature compatible. Identifier la carrière supposera d'échantillonner finement cette vaste région et de comparer, couche par couche, les populations de grains.

Il faudra donc de nouvelles analyses, et sans doute des comparaisons fines avec des échantillons prélevés en de multiples points du nord-est de l'Écosse, pour resserrer le cercle. Anthony Clarke lui-même posait la double question au terme de l'étude: pourquoi, et comment, cette pierre a-t-elle été acheminée depuis le grand nord de l'Écosse jusqu'à Stonehenge? Les réponses restent à écrire. Mais une chose est acquise: la dalle discrète couchée au centre du cercle n'a pas fini de raconter l'histoire d'une Grande-Bretagne préhistorique étonnamment vaste et solidaire.