C'est une substance noire, collante, à l'odeur âcre de fumée. Depuis des décennies, les archéologues la retrouvent sur des outils de pierre néandertaliens, où elle servait à fixer une pointe sur un manche de bois. Le brai de bouleau est considéré comme la plus ancienne colle fabriquée par l'humanité. Mais une étude publiée dans la revue PLOS One, et relayée le 10 octobre 2026 par l'université de Cologne, suggère qu'il pouvait aussi soigner. Fabriqué selon des techniques accessibles aux Néandertaliens, ce goudron végétal freine la croissance de Staphylococcus aureus, une bactérie responsable de nombreuses infections de plaies.12

Derrière cette découverte se trouve Tjaark Siemssen, archéologue des universités de Cologne et d'Oxford, entouré de chimistes et de microbiologistes de l'université de Liège et de l'université du Cap-Breton, au Canada. Leur question était simple : et si nos cousins disparus avaient connu, en plus de son pouvoir adhésif, les vertus médicinales de cette matière ?1

La plus ancienne colle du monde

Le brai de bouleau s'obtient en chauffant de l'écorce de bouleau à l'abri de l'air. Sous l'effet de la chaleur, l'écorce, riche en bétuline et en composés apparentés, se décompose et libère un liquide épais et noir qui durcit en refroidissant. Réchauffé, il redevient malléable. C'est donc une colle thermoplastique idéale pour emmancher un outil : on l'applique chaude, on y enfonce la pierre, et l'assemblage se fige.

Éclat de silex préhistorique portant des restes noirs de brai de bouleau, découvert sur la plage de la Zandmotor aux Pays-Bas
Outil en silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants.→ portant des restes de brai de bouleau, découvert sur la Zandmotor, une plage artificielle au large de La Haye, et attribué aux Néandertaliens. (Crédit : Ellywa, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Les plus anciennes traces de brai sont associées aux Néandertaliens d'Europe et remontent à environ 190 000 ans.3 En Italie, sur le site de Campitello, en Toscane, deux éclats de silex ont conservé des restes de brai qui les fixaient à leur manche. En Allemagne, à Königsaue, des morceaux de brai portent encore l'empreinte d'un outil et même celle d'une empreinte digitale. Et aux Pays-Bas, un éclat de silex dragué au large de la côte, sur la Zandmotor, porte un enduit de brai daté d'environ 50 000 ans. Ces découvertes montrent que les NéandertaliensNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent.→ maîtrisaient une technique de transformation par le feu bien avant l'invention de la céramique ou de la métallurgieMétallurgieEnsemble des techniques d'extraction et de travail des métaux (cuivre, bronze, or) ; son essor à l'énéolithique et à l'âge du bronze transforme outillage, armement et hiérarchies sociales.→.

Une prouesse technique débattue

Pendant longtemps, la fabrication du brai a été présentée comme une preuve des capacités intellectuelles avancées de Néandertal. Pour obtenir le goudron, il faut en effet chauffer l'écorce entre environ 340 et 400 degrés sans qu'elle s'enflamme, ce qui semblait exiger un récipient fermé. Or les Néandertaliens ne disposaient ni de poteries ni de contenants résistant au feu.

Dans les années 2010, plusieurs équipes ont donc tenté de reproduire le brai avec les seuls moyens disponibles au PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→ moyenPaléolithique moyenPériode du Paléolithique (env. 300 000 à 40 000 ans) associée surtout à Néandertal et aux premiers Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→, marquée par l'outillage Levallois.→. Elles ont montré que des méthodes simples fonctionnent : enterrer de l'écorce roulée sous une couche de braises, ou la faire brûler contre une pierre sur laquelle le goudron se condense. Ces expériences ont nourri un débat : le brai est-il le fruit d'une planification complexe ou d'une découverte presque accidentelle au bord du foyerfoyerStructure de combustion aménagée au sol, témoin de la maîtrise du feu et point de repère de l'organisation d'un habitat préhistorique.→ ? Quoi qu'il en soit, la quantité de brai nécessaire pour emmancher des outils de façon régulière suppose une production maîtrisée et répétée.

Trois manières de fabriquer du goudron

Pour leur nouvelle étude, Tjaark Siemssen et ses collègues ont prélevé de l'écorce sur deux espèces présentes en Europe pendant la PréhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→, le bouleau pubescent et le bouleau verruqueux, récoltée en Allemagne. Ils ont ensuite fabriqué du brai selon plusieurs procédés.13

Dispositif expérimental de distillation de l'écorce de bouleau dans un récipient unique posé dans le feu
Expérience de distillation de l'écorce de bouleau dans un récipient unique. L'archéologie expérimentale a testé de nombreuses méthodes de fabrication du brai. (Crédit : Jorre, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Le premier procédé reprend une méthode utilisée par les L'nu, ou Micmacs, de l'est du Canada : de l'écorce est placée dans une boîte métallique percée, chauffée, et le goudron s'écoule dans un récipient placé en dessous. Les L'nu emploient ce brai, appelé maskwio'mi, comme onguent pour les plaies et les maladies de peau. Ce procédé, qui fait appel au métal, n'était évidemment pas accessible aux Néandertaliens, mais il servait de référence.3

Les deux autres procédés, eux, n'exigent rien d'autre que de la terre, de l'argile, des pierres et du feu. Dans le premier, un récipient est déposé au fond d'une fosse, recouvert d'écorce sèche tassée et d'une fine couche d'argile, puis on fait brûler un feu au-dessus pendant environ deux heures avant de récupérer le goudron. Dans le second, une petite quantité d'écorce est brûlée sous une pierre résistant au feu, à la surface de laquelle le brai se condense. C'est la méthode la plus simple, mais aussi celle qui donne le moins de matière.3 « Chaque étape de la production est une expérience sensorielle en soi », raconte Tjaark Siemssen, qui avoue qu'il était à chaque fois difficile de débarrasser ses mains du goudron après des heures passées près du feu.23

Un effet ciblé sur le staphylocoque

Les échantillons de brai ont ensuite été mis en contact avec deux bactéries très répandues : Staphylococcus aureus, le staphylocoque doré, et Escherichia coli. Le résultat est net pour la première. Selon l'université de Cologne, tous les échantillons fabriqués selon des méthodes préhistoriques ont inhibé la croissance du staphylocoque, quel que soit le procédé utilisé.1

Image au microscope électronique à balayage de bactéries Staphylococcus aureus groupées en amas
Le staphylocoque doré, Staphylococcus aureus, vu au microscope électronique à balayage. Cette bactérie est l'une des principales causes d'infection des plaies. (Crédit : Eric Erbe et Christopher Pooley, domaine public, Wikimedia Commons)

L'effet varie toutefois selon l'espèce de bouleau et la technique. L'échantillon le plus efficace a été obtenu à partir de bouleau verruqueux, par la méthode de la fosse. Les autres se sont montrés légèrement à modérément actifs, et un échantillon de bouleau pubescent produit par condensation n'a eu, selon un compte rendu détaillé de l'étude, presque aucun effet.3 Quant à Escherichia coli, le brai ne semble pas l'avoir gêné. Cette sélectivité n'est pas surprenante : le staphylocoque appartient aux bactéries dites à Gram positif, généralement plus sensibles aux composés végétaux que les bactéries à Gram négatif comme E. coli, protégées par une membrane externe supplémentaire.

Or Staphylococcus aureus est précisément l'un des grands responsables des infections cutanées et des plaies qui s'enveniment. Pour des chasseurs exposés aux blessures, aux coupures lors de la taille du silex ou de la découpe du gibier, un tel remède aurait pu faire la différence entre une plaie qui guérit et une infection dangereuse.

Néandertal, un soignant ?

L'idée que les Néandertaliens se soignaient n'est plus extravagante. Plusieurs squelettes portent les traces de blessures graves guéries, qui supposent que les blessés ont été nourris et protégés pendant leur convalescence. L'analyse du tartre dentaire d'individus néandertaliens a révélé la consommation de plantes amères sans valeur nutritive, comme l'achillée et la camomille. À El Sidrón, en Espagne, un individu souffrant d'un abcès dentaire semble avoir consommé du peuplier, qui contient de l'acide salicylique, et une moisissure productrice de substances antibiotiques.3

Le brai de bouleau s'inscrirait dans cette pharmacopée. « Les propriétés antimicrobiennes ont joué un rôle dès l'époque des premiers Néandertaliens », estime Tjaark Siemssen, qui pense qu'elles ont pu être exploitées de manière ciblée.1 Selon lui, ces résultats ont des implications importantes pour comprendre comment les Néandertaliens ont pu réduire le poids des maladies pendant la dernière période glaciaire.2 Le chercheur reconnaît d'ailleurs qu'une telle hypothèse aurait suscité bien plus de scepticisme il y a trente ans.3

Un savoir partagé par de nombreux peuples

L'usage médicinal du brai n'est pas une invention d'archéologues. Dans le nord de l'Europe comme au Canada, des communautés autochtones l'emploient traditionnellement pour soigner les plaies et les affections de la peau.2 En Europe, le goudron de bouleau a longtemps servi dans la médecine populaire et vétérinaire, notamment sous forme de pommades contre les affections de la peau.

Morceaux de brai de bouleau noir et brillant obtenus expérimentalement
Brai de bouleau obtenu par archéologie expérimentale. Noir, brillant et collant à chaud, il durcit en refroidissant. (Crédit : Jorre, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Le brai a aussi été mâché. Des boulettes de brai portant des empreintes de dents ont été retrouvées dans plusieurs sites du MésolithiqueMésolithiquePériode intermédiaire entre Paléolithique et Néolithique (env. −10 000 à −6 000 en Europe), encore fondée sur la chasse et la cueillette.→ et du NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→, l'élevage, la sédentarisationSédentarisationPassage d'un mode de vie nomade à une installation durable en un lieu, condition de l'apparition des villages.→ et la céramique, à partir d'env. −10 000.→ scandinaves. En Suède, une étude publiée en 2024 a montré que des « chewing-gums » de brai, vieux de 9 540 à 9 890 ans, avaient été mâchés par trois enfants et trois adolescents.3 On ignore si ces jeunes chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ ramollissaient le brai pour en faire de la colle, s'ils le mâchaient par plaisir ou pour apaiser des maux de dents ou de gencives. Plus tard encore, Ötzi, l'homme des glaces mort il y a environ 5 300 ans, utilisait du brai pour fixer les pointes de ses flèches et la lame de sa hache en cuivre.

Les limites de l'expérience

Les chercheurs eux-mêmes restent prudents. L'étude démontre en laboratoire qu'un brai fabriqué selon des procédés préhistoriques possède une activité antibactérienne. Elle ne prouve pas que les Néandertaliens l'appliquaient sur leurs plaies, ni que ce remède était sûr ou efficace chez l'être humain.1

L'archéologue Karen Hardy, de l'université de Glasgow, qui n'a pas participé à l'étude, souligne que la production de brai est longue et complexe. Pour conclure à une fabrication délibérée à des fins médicales, il faudrait montrer que ce produit offrait un avantage réel ou unique par rapport à d'autres remèdes plus simples à obtenir.3 D'autres plantes accessibles aux Néandertaliens possèdent en effet des vertus antiseptiques, et le brai pouvait aussi servir de répulsif contre les insectes. Les auteurs appellent d'ailleurs à étudier plus largement ces usages multiples.2

Une autre difficulté tient aux vestiges eux-mêmes. Sur les sites archéologiques, le brai est presque toujours retrouvé sur des outils, là où il servait de colle. Un onguent étalé sur une blessure, lui, ne laisse aucune trace durable. La preuve directe d'un usage médical néandertalien restera donc sans doute hors de portée. L'étude ouvre en revanche une possibilité : celle qu'en fabriquant leur colle, les Néandertaliens aient manipulé chaque jour un produit aux vertus protectrices, et qu'ils aient pu s'en apercevoir.

Des remèdes anciens pour des maux modernes

Au-delà de la Préhistoire, l'étude résonne avec une préoccupation très actuelle : la résistance croissante des bactéries aux antibiotiques. Le staphylocoque doré résistant à la méticilline, ou SARM, est l'un des germes les plus redoutés dans les hôpitaux du monde entier.2

Pour Tjaark Siemssen, il pourrait être utile d'examiner de plus près les antibiotiques ciblés issus des contextes ethnographiques, c'est-à-dire les remèdes traditionnels transmis par les peuples qui les utilisent depuis des générations.1 Le brai de bouleau n'est pas un médicament miracle, mais il rappelle que la pharmacopée humaine est infiniment plus ancienne que la médecine moderne.

Ainsi, une colle noire et collante, longtemps regardée comme un simple témoin de l'habileté technique des Néandertaliens, pourrait aussi être le reflet de leur attention aux soins. Entre l'atelier et la pharmacie, la frontière était peut-être déjà mince il y a deux cent mille ans, autour des feux où l'écorce de bouleau se transformait lentement en goudron.