En 1996, le plongeur et archeologue Franck Goddio remonte des eaux de la baie d'Aboukir, au nord-est d'Alexandrie, un buste colossal en granit rose de deux tonnes. C'est la premiere tete de Ptolemee retrouvee in situ depuis des siecles. Sous la Mediterranee, a quelques metres de profondeur seulement, git l'une des villes les plus fabuleuses de l'Antiquite. Ce documentaire SLICE Histoire plonge dans les eaux troubles d'Alexandrie pour y retrouver les fantomes d'une metropole engloutie.

Plan historique d'Alexandrie, Richard Pococke, 1743
Plan historique d'Alexandrie selon Richard Pococke (1743), montrant le trace de l'antique cite ptolemaique. (Credit : Richard Pococke, Domaine public, Wikimedia Commons)

Alexandrie, la perle de la Mediterranee

Fondee en 331 av. J.-C. par Alexandre le Grand sur la cote nord de l'Egypte, Alexandrie devint en quelques decennies la capitale du monde hellenistique. Sous la dynastie des Ptolemees, elle abrita la plus grande bibliotheque de l'Antiquite, le Mouseion (ancetre de nos universites), et le celebre Phare, l'une des Sept Merveilles du monde antique. Au plus fort de sa puissance, au Ier siecle av. J.-C., la cite comptait pres d'un million d'habitants, en faisant l'une des plus grandes agglomerations de la planete.

Le quartier royal -- la Brucheion -- s'etendait sur la peninsule nord-est de la ville, directement au bord de la mer. Ce secteur abritait les palais des Ptolemees, les jardins royaux, le mausolee d'Alexandre le Grand et l'ile artificielle d'Antirhodos, residence d'ete des souverains. C'est precisement ce quartier que les tremblements de terre et les affaissements du sol ont progressivement fait glisser sous les eaux entre le IVe et le VIIIe siecle de notre ere.

La catastrophe qui engloutit une ville

L'engloutissement d'Alexandrie ne fut pas un evenement unique et spectaculaire, mais un processus lent et inexorable. Des series de tremblements de terre -- dont le catastrophique seisme de 365 ap. J.-C., qui provoqua un tsunami devastateur sur toute la Mediterranee orientale -- ont progressivement fait s'affaisser le delta du Nil. Le sol instable sur lequel etait batie la ville, constitue de sediments alluviaux, s'est tasse et enfonce au fil des siecles.

Le resultat est aujourd'hui visible pour quiconque plonge dans la baie d'Aboukir ou dans le port oriental d'Alexandrie : a moins de six metres de profondeur, des colonnes de granite rose, des sphinx, des statues colossales et des fondations de batiments s'etendent sur des hectares de fond marin. Les conditions de visibilite sont souvent mediocres en raison de la turbidite de l'eau, mais les decouvertes realisees depuis les annees 1990 ont totalement transforme notre comprehension de cette cite mythique.

Statue de Hermes-Thot, epoque ptolemaique, retrouvee a Alexandrie
Statue representant Hermes-Thot (IIe siecle av. J.-C.), de style greco-egyptien, retrouvee dans les fouilles de la region alexandrine. (Credit : Domaine public, Wikimedia Commons)

Franck Goddio et l'Institut Europeen d'Archeologie Sous-Marine

C'est en 1992 que l'archeologue francais Franck Goddio, fondateur de l'Institut Europeen d'Archeologie Sous-Marine (IEASM), obtient l'autorisation du gouvernement egyptien pour fouiller les eaux alexandrines. Equipe des technologies les plus avancees -- sonar a balayage lateral, magnetometrie, cartographie GPS sous-marine -- son equipe commence par dresser une carte exhaustive des fonds marins dans le port oriental et la baie d'Aboukir.

Ce travail cartographique preliminaire, qui durera plusieurs annees, debouche sur des decouvertes extraordinaires. Dans le port oriental, Goddio identifie les restes du quartier royal de Brucheion : des fondations de palais, des quais, une avenue en partie encore pavee, et l'ile d'Antirhodos avec ses docks et ses constructions. Des centaines d'artefacts sont remontes : statues en granite, sphinx, colonnes, amphores, monnaies, bijoux et un nombre considerable d'objets en ceramique et en verre.

Le Phare d'Alexandrie : une legende sous les eaux

L'une des questions les plus passionnantes de l'archeologie alexandrine concerne le Phare, cette tour colossale haute d'environ 120 metres qui guidait les navires vers le port depuis le IIIe siecle av. J.-C. Ravage par les seismes, il s'effondra progressivement entre le Xe et le XIVe siecle. Au XIVe siecle, le sultan mamelouk Qaitbay utilisa ses materiaux pour construire une forteresse -- le fort Qaitbay -- qui se dresse encore aujourd'hui a l'emplacement presume du phare.

En 1994, le plongeur et historien Jean-Yves Empereur conduisit les premieres fouilles sous-marines autour du fort Qaitbay. Son equipe decouvrit des dizaines de blocs colossaux en granit rouge -- dont certains pesaient jusqu'a 70 tonnes -- ainsi que des sphinx, des statues et des obelisques. Bien que ces elements aient probablement ete deplaces de leur emplacement d'origine par les seismes et les tsunamis, certains fragments pourraient appartenir au Phare lui-meme ou a ses structures annexes.

Fragment de statue de Cleopatre VII, Musee Royal de l'Ontario
Fragment de statue representant vraisemblablement Cleopatre VII (Ier siecle av. J.-C.), musee Royal de l'Ontario, Toronto. (Credit : Musee Royal de l'Ontario, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Cleopatre et les quartiers royaux submerges

Les fouilles de Goddio dans la baie d'Aboukir ont permis de localiser ce qui pourrait etre le palais de Cleopatre VII, la derniere reine d'Egypte, celle qui seduisit Jules Cesar et Marc Antoine avant de succomber en 30 av. J.-C. Plusieurs structures de grande ampleur ont ete identifiees sur l'ile d'Antirhodos et les zones avoisinantes : des pieces paveees de marbre, des bassins, des colonnes et une jetee monumentale.

Parmi les objets les plus remarquables remontes dans cette zone figurent des statues de divinites egyptiennes en granite noir, un sphinx en calcaire, des decorations architecturales en marbre et une abondance de ceramiques de luxe importees de Grece et d'Italie. Ces temoignages d'une vie de cour d'une opulence extreme confirment les descriptions que les auteurs anciens -- Strabon, Dion Cassius -- nous avaient laissees du faste incomparable des Ptolemees.

Les defis de l'archeologie sous-marine en Egypte

Fouiller sous les eaux alexandrines n'est pas une mince affaire. La visibilite y est souvent reduite a quelques dizaines de centimetres en raison des sediments en suspension -- le limon du Nil et les rejets du port -- et la circulation maritime intense complique les operations. Les fouilleurs doivent travailler avec des aspirateurs sous-marins pour degager les objets, des filets de protection pour empecher les artefacts de s'envoler dans les courants, et des systemes de levage sophistiques pour remonter des blocs de plusieurs tonnes.

La preservation des objets poses egalement de serieux defis. Les materiaux organiques -- bois, cuir, tissu -- ne se conservent pas dans les eaux chaudes et turbides de la Mediterranee orientale, contrairement aux epaves nordiques. Les artefacts metalliques sont souvent corrodes. Seuls la pierre, la ceramique et le verre resistent bien. Malgre ces contraintes, les fouilles alexandrines ont produit en trente ans une moisson de decouvertes qui a permis de recrire l'histoire d'une des villes les plus importantes de l'Antiquite.