Une etude internationale publiee dans PNAS Nexus livre une conclusion saisissante : les hommes europeens consomment davantage de proteines animales que les femmes depuis au moins 10 000 ans. Ce dimorphisme alimentaire, loin d'etre un simple fait biologique, s'ancre dans des inegalites sociales profondement enracinees.
L'equipe de chercheurs -- pilotee par l'Inrap, le CNRS et la Simon Fraser University -- a analyse le collagene osseux de 12 281 adultes repartis dans 40 pays europeens. Grace aux isotopes stablesIsotopes stablesFormes non radioactives d'un élément (carbone, azote, oxygène) dont les proportions dans os et dents renseignent sur l'alimentation, la mobilité et l'origine géographique d'un individu.→ de l'azote (marqueur des proteines animales) et du carbone (marqueur des plantes consommees), ils ont pu retracer avec precision les habitudes alimentaires sur dix millenaires.[1]
Le Neolithique : l'ere la plus egalitaire
Contre toute attente, c'est la periode neolithique (-10 000 a -3 000 ans) qui affiche les ecarts alimentaires les plus faibles entre hommes et femmes. Les premieres communautes sedentaires d'Europe, encore proches des modes de subsistance des chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→, partagent relativement equitablement l'acces a la viande et aux produits laitiers.
L'Age du Bronze, tournant decisif
La rupture majeure intervient a l'Age du Bronze (-3 000 a -1 000 ans), avec l'introduction du millet en Europe. Cette cereale transforme l'organisation socio-economique : les structures hierarchiques se complexifient, les inegalites se creusent. Les ossements revelent une divergence croissante -- les hommes acquerant un acces preferentiel a la viande, au gibier et aux produits animaux, tandis que les femmes se voient releguer davantage vers les vegetaux.
Des inegalites inscrites dans les os
Ce que montre l'etude depasse la simple description : les disparites alimentaires detectees ne s'expliquent pas par des besoins biologiques differents, mais bien par des normes sociales et culturelles. La viande, ressource symboliquement chargee dans de nombreuses societes, etait davantage attribuee aux hommes -- que ce soit dans les banquets, les rites funeraires ou la vie quotidienne.
Cette tendance, constatee sur dix siecles et dans des dizaines de societes differentes, illustre comment les inegalites de genre peuvent se fossiliser litteralement dans les corps. Pour les chercheurs de l'Inrap, ce travail ouvre de nouvelles perspectives sur la comprehension des rapports sociaux de sexe dans les societes prehistoriques et protohistoriques.
La distinction alimentaire entre genres constitue ainsi l'une des plus anciennes inegalites documentees par l'archeologie europeenne -- precedant de plusieurs millenaires les hierarchies politiques et economiques que nous associons habituellement aux societes historiques.
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier.