Des ossements qui parlent de genre et de pouvoir

Les isotopes stablesIsotopes stablesFormes non radioactives d'un élément (carbone, azote, oxygène) dont les proportions dans os et dents renseignent sur l'alimentation, la mobilité et l'origine géographique d'un individu. constituent l'un des outils les plus puissants dont dispose la bioarcheologie moderne. L'azote 15 s'accumule dans les tissus des animaux selon leur niveau dans la chaine alimentaire : plus un organisme consomme de proteines animales, plus son taux de delta 15N est eleve. En analysant ce rapport isotopique dans les ossements humains conserves dans les collections museales et les sites fouilles, les chercheurs peuvent reconstituer le regime alimentaire de chaque individu -- et le comparer selon le sexe, l'age, et le statut social. Rozenn Colleter, archeo-anthropologue a l'Institut national de recherches archeologiques preventives (Inrap), a conduit avec son equipe une synthese unprecedented portant sur des centaines d'individus, depuis les premiers chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine. du Paleolithique jusqu'aux populations modernes historiques.

Reconstitution chasseur Neandertal Homo sapiens chasse prehistorique
Reconstitution d'un chasseur du PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette. superieur. Les isotopes de l'azote dans les ossements permettent de determiner la part de proteines animales dans le regime alimentaire de chaque individu. (Crédit : Heinrich Harder, domaine public, Wikimedia Commons)

Les resultats sont frappants : dans toutes les periodes et toutes les cultures examinees, les femmes ont consomme systematiquement moins de proteines animales que les hommes. L'ecart varie selon les societes : tres marque au Neolithique et au Moyen Age, il est nettement plus faible dans les societes de l'Antiquite greco-romaine. Mais il n'est jamais nul. Cette permanence de l'inegalite alimentaire sur 10 000 ans et sur des continents differents constitue un des resultats les plus solides et les plus troublants de la recherche bioarcheologique recente.

Culture et non physiologie

L'un des apports majeurs de l'etude est de montrer que ces inegalites alimentaires ne reposent sur aucune base physiologique. Les besoins proteiques de l'homme et de la femme adultes sont comparables, et il n'existe pas de raison biologique pour laquelle les femmes auraient du consommer moins de viande. Les disparites observees sont donc purement culturelles -- ce sont les normes sociales, les tabous alimentaires, les hierarchies de genre et les regles de distribution des ressources qui determinaient l'acces des femmes a la nourriture carnee.

Hommes San Bushmen Kalahari chasseurs cueilleurs partage nourriture
Hommes Khomani San du Kalahari (AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde. du Sud), l'un des derniers groupes de chasseurs-cueilleurs. Les etudes ethnographiques sur les societes actuelles eclairent l'interpretation des donnees isotopiques prehistoriques. (Crédit : Jmgracia97, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Ces normes semblent avoir ete particulierement severes au Neolithique, periode ou l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines. s'est developpee et ou les societes se sont complexifiees. Dans de nombreux sites neolithiques d'Europe et du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture., les squelettes feminins montrent des ratios de delta 15N significativement inferieurs aux squelettes masculins du meme site, suggenant que les femmes avaient acces a moins de viande, de poisson ou de produits laitiers. Cette hierarchie alimentaire a pu avoir des consequences sur la sante et la longevite des femmes prehistoriques, bien que les causes multifactorielles de la mortalite rendent les conclusions directes difficiles a etablir.

Des variations significatives selon les periodes

L'etude met en evidence des variations importantes selon les periodes historiques. L'Antiquite greco-romaine se distingue par des ecarts isotopiques nettement moindres entre hommes et femmes -- ce que les chercheurs interpretent comme le signe d'une relative egalite alimentaire dans ces societes, au moins pour les classes sociales representees dans le registre funeraire. A l'inverse, le Moyen Age europeeen presente a nouveau des disparites prononcees, proches de celles du Neolithique.

Laboratoire bioarcheologie analyse ossements squelette isotopes
Laboratoire de bioarcheologie : l'analyse des isotopes stables de l'azote (delta 15N) et du carbone (delta 13C) dans les ossements permet de reconstituer le regime alimentaire d'individus morts il y a des millenaires. (Crédit : Wikimedia Commons, CC BY-SA, Wikimedia Commons)

Parallelement a cette etude globale, des recherches ponctuelles offrent des eclairages complementaires. Au Maroc, l'analyse du regime alimentaire des Iberomaurusiens -- des chasseurs-cueilleurs qui vivaient il y a 8 000 a 12 000 ans, bien avant l'apparition de l'agriculture dans la region -- a revele une alimentation etonnamment riche en plantes sauvages, remettant en cause l'image d'un regime prehistorique universellement domine par la viande. Ces resultats rappellent que la PréhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire., du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. n'est pas monolithique : les regimes alimentaires variaient enormement selon les environnements, les periodes et les cultures, et les inegalites entre individus -- notamment selon le genre -- constituaient une dimension fondamentale de l'organisation sociale prehistorique.