Pendant des décennies, l'image a paru gravée dans la roche : des hommes partant chasser le gros gibier, des femmes restant au campement pour cueillir racines et baies, et une viande précieuse circulant d'abord vers les chasseurs. Ce schéma, séduisant par sa simplicité, a longtemps structuré notre vision de la vie au PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→ (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→. Depuis quelques années, il se fissure. Des sépultures inattendues, une relecture de la physiologiePhysiologieÉtude du fonctionnement du corps, mobilisée pour évaluer les aptitudes des femmes à la chasse.→ féminine et surtout les analyses chimiques des ossements anciens obligent les chercheurs à reconsidérer qui chassait, qui mangeait quoi, et dans quelles proportions. L'enquête, loin d'être close, oppose aujourd'hui des équipes et des méthodes, et rappelle combien il est tentant, mais risqué, de projeter nos propres rôles de genre sur des mondes vieux de dizaines de milliers d'années.1
Aux origines d'un récit : « Man the Hunter »
Le récit du chasseur masculin n'est pas né de nulle part. En avril 1966, un symposium réuni à l'université de Chicago rassemble des anthropologues de premier plan, dont Richard Lee et Irven DeVore. Leurs travaux, publiés en 1968 sous le titre Man the Hunter, posent la chasse comme le moteur de l'évolution humaine : c'est en poursuivant le gibier, affirme-t-on alors, que notre lignée aurait développé la bipédieBipédieMode de locomotion consistant à se tenir et se déplacer debout sur les deux membres inférieurs.→, l'outil, le langage et la coopération.7 Dans ce cadre, la division sexuelle du travailDivision sexuelle du travailRépartition des tâches entre hommes et femmes dans une société, longtemps supposée fixe et universelle à la préhistoire.→ apparaît comme une évidence biologique presque intemporelle : aux hommes la chasse et l'affrontement, aux femmes les tâches jugées moins dangereuses et la collecte végétale.

Ce modèle a été contesté très tôt. Dès les années 1970, des chercheuses comme Jane Collier et Michelle Rosaldo soulignent le poids des présupposés culturels dans cette lecture, tandis que d'autres rappellent un fait dérangeant : chez de nombreux peuples de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ étudiés au XXe siècle, la cueillette végétale, largement féminine, fournissait souvent l'essentiel des calories quotidiennes, reléguant la viande de chasse à un apport irrégulier. Ces critiques, souvent publiées dans de jeunes revues féministes plutôt que dans les grands journaux scientifiques, peinèrent longtemps à s'imposer. L'idée d'un partage du travail strict et universel resta dominante, servant parfois de caution « naturelle » à des hiérarchies bien plus récentes.5
Le problème de fond tient à la méthode. Faute de pouvoir observer directement les sociétés paléolithiques, les préhistoriens se sont appuyés sur l'analogie ethnographique, en transposant aux chasseurs-cueilleurs du passé les comportements de groupes actuels comme les San du Kalahari ou les Hadza de Tanzanie. Mais ces populations ne sont nullement des fossiles vivants : elles ont leur propre histoire, leurs contacts avec des voisins agriculteurs et éleveurs, leurs transformations récentes. La « controverse du Kalahari », qui a opposé les spécialistes dans les années 1980, a précisément montré combien ces sociétés dites « primitives » avaient en réalité été remodelées par des siècles d'échanges. Projeter leur organisation sur des mondes vieux de dizaines de milliers d'années relève donc de l'hypothèse, non de la preuve.
Wilamaya Patjxa : une chasseuse de 9 000 ans
En novembre 2020, une découverte andine relance spectaculairement le débat. Sur le site de Wilamaya Patjxa, sur l'altiplano péruvien, à près de 3 900 mètres d'altitude, l'équipe de l'archéologue Randall Haas met au jour une sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques.→ vieille d'environ 9 000 ans. Autour de l'individu, baptisé WMP6, gît un véritable kit de chasse : pointes de projectile en pierre, racloirs, outils destinés à dépecer et traiter le gibier. Or les analyses osseuses, puis l'étude des protéines de l'émail dentaireémail dentaireTissu le plus dur de l'organisme, déposé en couches rythmiques pendant la formation de la dent, qui conservent une mémoire précise du temps.→ (une approche de protéomiquePaléoprotéomiquepaléoprotéomiqueÉtude des protéines anciennes conservées dans les fossiles ; plus résistantes que l'ADN, elles permettent d'identifier des restes là où le génome a disparu.→Étude des protéines anciennes conservées dans les fossiles (os, émail dentaire) ; permet de déterminer l'espèce ou le sexe quand l'ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces.→ a disparu.→), concluent qu'il s'agissait d'une jeune femme, âgée de 17 à 19 ans. Publiée dans Science Advances, la trouvaille est présentée comme la plus ancienne sépulture de chasseur identifiée dans les Amériques.1

Haas et ses collègues ne s'arrêtent pas à ce cas isolé. Ils passent en revue les sépultures connues de la fin du PléistocènePléistocèneÉpoque géologique des grandes glaciations (env. −2,6 Ma à −11 700), couvrant l'essentiel de la préhistoire humaine.→ et du début de l'HolocèneHolocèneÉpoque géologique actuelle, débutée il y a environ 11 700 ans à la fin de la dernière glaciation ; cadre de toute l'histoire post-glaciaire.→ à travers les Amériques, soit 429 individus répartis sur 107 sites. Parmi eux, 27 reposaient avec des outils de chasse au gros gibier : 16 étaient des hommes, 11 des femmes. De ce rapport, les auteurs tirent une estimation statistique audacieuse, mais prudemment formulée : la participation féminine à la chasse aurait pu atteindre 30 à 50 % dans ces populations. Pour répondre aux objections immédiates, Haas et Ashley Smallwood ont analysé en 2023 l'usure microscopique des pointes de Wilamaya Patjxa : elles portent bien des traces d'impact de projectile, confirmant leur usage à la chasse (même si certaines montrent aussi des traces de découpe, comme des couteaux).2
Le corps comme argument : la physiologie féminine
À la question archéologique s'ajoute une question biologique : le corps des femmes était-il « fait » pour la chasse ? En 2023, dans la revue American Anthropologist, Cara Ocobock et Sarah Lacy publient deux articles jumeaux intitulés « Woman the Hunter ». Le premier, consacré aux preuves physiologiques, défend une thèse à contre-courant : sous l'angle de l'endurance, les femmes seraient souvent avantagées. L'œstrogène favoriserait l'usage des graisses comme carburant lors d'efforts prolongés, un atout pour la chasse par épuisement qui consiste à poursuivre une proie jusqu'à l'épuiser. Un bassin plus large autoriserait en outre une foulée métaboliquement plus économique.3

Le second article, centré sur l'archéologie et la paléoanthropologiePaléoanthropologieScience qui étudie l'évolution humaine à partir des restes fossiles d'hominidés (os, dents, empreintes) et de leur contexte, pour reconstituer nos origines biologiques.→, va dans le même sens. Les auteurs relèvent que les squelettes anciens de femmes présentent des lésions et des marques d'usure du corps très semblables à celles des hommes, notamment aux coudes et aux épaules, compatibles avec le lancer et le travail de force. Ils soulignent aussi que des femmes ont été inhumées avec des armes, un geste funéraire qui, selon eux, n'aurait guère de sens si la chasse n'avait tenu aucune place dans leur vie. « Il n'y avait pas de division profonde du travail dans notre passé évolutif », résume Cara Ocobock. Le propos, repris par de nombreux médias, déborde vite le cercle académique.4
Les deux chercheuses soutiennent aussi que l'argument hormonal, longtemps brandi pour écarter les femmes de la chasse au nom de la grossesse et de la reproduction, a été surestimé. Grossesse et allaitement ont un coût énergétique réel, mais ils n'occupent pas toute la vie adulte, et beaucoup de sociétés de chasseurs-cueilleurs reposent sur une garde partagée des enfants qui libère les mères pour des tâches exigeantes. La vraie question, suggèrent-elles, n'est pas de savoir si un corps féminin peut chasser, mais pourquoi les chercheurs ont si facilement présumé le contraire. Leur démonstration reste une hypothèse à tester plus qu'une preuve, et certains collègues jugent trop rapide le saut de la physiologie sportive moderne au comportement paléolithique. Elle déplace néanmoins la charge de la preuve : à elle seule, la biologie n'offre aucune raison décisive de cantonner les femmes à la cueillette.
Ce que murmurent les isotopes
Pour savoir qui mangeait quoi, les sépultures et les outils ne suffisent pas : il faut interroger la chair elle-même, ou ce qu'il en reste. C'est le rôle de l'analyse des isotopesanalyses isotopiquesMesure des rapports entre variantes d'un même élément (oxygène, strontium, baryum) dans l'émail, qui renseignent sur l'alimentation, le climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques.→ et la mobilité.→ stables du carbone (δ13C) et de l'azote (δ15N), mesurés dans le collagèneCollagèneProtéine principale de la matière osseuse, support des analyses isotopiques du régime alimentaire ancien.→ des os. Le δ15N, en particulier, s'élève à chaque échelon de la chaîne alimentaire : un consommateur régulier de viande et de produits animaux affiche des valeurs plus hautes qu'un mangeur surtout végétarien. En comparant hommes et femmes d'un même cimetière, on peut donc, en théorie, détecter une éventuelle inégalité d'accès à la protéine animale.9

Le résultat le plus frappant est l'absence de règle unique. Au cimetière rubané (NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.→ ancien) de Kleinhadersdorf, en Autriche, les hommes montrent des valeurs de δ15N très légèrement supérieures, mais sans différence statistiquement significative entre les sexes, un schéma retrouvé sur d'autres sites de la culture rubanée. À l'inverse, au site de l'âge du FerÂge du ferDernière période de la protohistoire (à partir d'env. −1200 en Europe et au Proche-Orient), marquée par la métallurgie du fer et les premiers royaumes.→ de Münsingen, en Suisse, l'écart est net : les hommes semblent avoir eu un meilleur accès à la viande et aux produits laitiers que les femmes. Même contraste au cimetière médiéval de Giecz, en Pologne, où les hommes consommaient davantage de protéines animales. Dans certaines populations anciennes de Sibérie (Cis-Baïkal), ce sont au contraire les femmes qui présentent des signatures isotopiques distinctes. Autrement dit, l'inégalité alimentaire entre sexes existe parfois, mais elle n'a rien d'universel : elle dépend des époques, des régions et des économies.8
Ces signatures chimiques demandent toutefois une lecture prudente. Un écart de δ15N ne traduit pas forcément un accès inégal à la viande : il peut refléter la consommation de poisson d'eau douce, très riche en azote, ou des effets physiologiques liés à la grossesse, qui modifient le métabolisme de l'azote chez la femme. L'allaitement prolongé laisse lui aussi une empreinte durable dans les os formés pendant l'enfance, brouillant les comparaisons. Pour démêler ces facteurs, les chercheurs croisent désormais plusieurs isotopes (soufre, strontium) et tiennent compte de l'âge au décès. La conclusion générale n'en est que plus solide : là où une inégalité d'accès à la protéine animale apparaît, elle semble davantage liée au statut social, à l'économie locale et à la culture qu'à une loi biologique du partage de la viande.
Le retour de bâton : quand les critiques répliquent
L'enthousiasme médiatique a suscité une réaction scientifique prudente, voire sévère. En 2023, une vaste étude ethnographique signée Abigail Anderson, Cara Wall-Scheffler et leurs collègues, parue dans PLOS ONE, affirmait que les femmes chassaient dans près de 79 % des sociétés de chasseurs-cueilleurs documentées, et le plus souvent de façon intentionnelle. Le travail, largement relayé, semblait enterrer définitivement « Man the Hunter ».5 Mais en 2024, une équipe menée par Vivek Venkataraman publie dans Evolution and Human Behavior une réplique cinglante. En rejouant l'analyse sur la même base de données, ces chercheurs concluent que la méthode était biaisée en faveur de la chasse féminine : échantillon sélectionné parmi les seules sociétés disposant de données explicites, codage traitant la moindre mention de chasse féminine comme une pratique régulière, écarts entre sources primaires et secondaires.6
Leur message est nuancé : oui, les femmes chassent parfois, et c'est documenté sur tous les continents ; non, cela n'efface pas l'existence de véritables divisions du travail selon le sexe dans beaucoup de sociétés. La sépulture de Wilamaya Patjxa elle-même n'échappe pas aux réserves. Faute d'os du bassin bien conservés dans nombre de cas anciens, l'attribution du sexe reste parfois fragile, et la présence de pointes dans une tombe ne prouve pas à elle seule que la défunte chassait le gros gibier au quotidien : un objet peut être offrande, héritage ou symbole. La statistique des « 30 à 50 % » repose, rappellent les sceptiques, sur un échantillon de 27 individus, modeste au regard de l'ambition de la conclusion.
Ne pas rejouer le présent dans le passé
Que retenir de ce débat mouvant ? D'abord que le vieux récit d'un partage du travail figé, où la viande serait un privilège masculin, ne résiste pas à l'examen : les données, archéologiques comme isotopiques, dessinent une mosaïque bien plus souple, où les rôles varient selon les groupes et les époques. Ensuite que la prudence s'impose dans les deux sens. Remplacer « Man the Hunter » par un « Woman the Hunter » tout aussi universel serait commettre la même erreur de méthode : projeter une attente contemporaine sur un passé qui n'en savait rien.
La leçon la plus solide est peut-être épistémologique. Chaque génération de chercheurs a tendance à lire dans les os et les pierres les préoccupations de son temps. Les pionniers des années 1960 y voyaient le chasseur viril ; une partie du public d'aujourd'hui y cherche l'égalité. La préhistoire, elle, ne connaissait ni l'un ni l'autre de nos schémas. Face à une sépulture andine, à un pic d'azote dans un fémur néolithique ou à l'usure d'une épaule, la tâche du préhistorien n'est pas de trancher pour notre confort moral, mais de tenir ensemble la complexité des indices et l'humilité devant ce qui, à jamais peut-être, nous échappe. C'est à ce prix que la question du genre et de la viande cesse d'être un miroir de nos querelles pour redevenir une véritable énigme scientifique.1
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C'est vertigineux de réaliser à quel point nos ancêtres étaient déjà pleinement humains.