Parmi les milliers d'objets reunis dans les collections egyptiennes du Metropolitan Museum of Art de New York, un bloc de gres de 115 centimetres de long et d'environ 300 kilogrammes se distingue par son etat de conservation exceptionnel. Decouvert a Louxor en 1912 par l'egyptologue Herbert Winlock, lors des fouilles qu'il conduisait sur le site du futur directeur du musee, ce panneau peint represente un char royal egyptien lance au galop sur des soldats d'Asie occidentale, deja foudroyes par les fleches et pietines par les sabots des chevaux.1 Pendant des decennies, les specialistes l'ont attribue au regne de Ramses II. Une relecture recente du style et du contexte architectural le rattache desormais a Amenhotep II, soit environ trois siecles plus tot, vers 1427-1400 av. J.-C.

Thoutmosis III ecrasant des ennemis cananeeens sur le septieme pylone de Karnak
Thoutmosis III ecrasant des ennemis cananeeens sur le septieme pylone de Karnak, vers 1450 av. J.-C. La scene illustre le meme registre de propagande pharaonique que le bloc du Metropolitan Museum. (Domaine public / Wikimedia Commons)

La scene represente un schema iconographique bien etabli dans l'art pharaonique : le souverain, toujours victorieux, erase ses ennemis de sa puissance divine. On y distingue, dans l'angle superieur droit, les chevaux de l'attelage royal emportes au galop. Devant eux, trois adversaires s'effondrent, deja transpercees de fleches, tandis qu'un quatrieme soldat se contorsionne pour tenter d'eviter les sabots. A leurs barbes pointues et a leurs vetements, les egyptologues reconnaissent des combattants d'Asie occidentale, peut-etre des Syriens ou des Hyksosdes envahisseurs venus du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture. qui avaient occupe le delta du Nil pendant pres de deux siecles avant d'en etre chasses par les pharaons de la XVIIIe dynastie.2

La propagande avant le compte rendu

Pour Catharine Roehrig, conservatrice emerite du departement egyptien du Metropolitan Museum, la scene ne relate aucun affrontement precis. Elle donne a voir le pharaonPharaonTitre du souverain de l'Égypte antique, considéré comme un dieu vivant garant de l'ordre cosmique (la Maât), chef suprême de l'État, de l'armée et du culte. dans son role immuable de defenseur victorieux de l'Egypte, une image de propagande plus qu'un compte rendu de campagne militaire.1 Dans l'art des pharaons, le souverain ecrase toujours ses ennemis, jamais l'inverse. Ces representations de triomphe ornaient les murs exterieurs des temples pour affirmer un pouvoir cosmique, non pour relater les pertes et les victoires reelles d'une bataille particuliere. L'ennemi generique, reconnaissable a ses traits ethniques conventionnels, incarne moins une nation precise qu'une menace perpetuelle que le pharaon, garant de l'ordre du monde, est voue a repousser eternellement.

Bas-relief de Ramses II sur son char de guerre, temple d'Abou Simbel
Bas-relief de Ramses II sur son char de guerreChar de guerreVéhicule léger à deux roues à rayons, tracté par des chevaux, conçu pour le combat ou le prestige ; les plus anciens attestés (vers 2000 av. J.-C.) proviennent des tombes de Sintashta, dans la steppe de l'Oural., temple d'Abou Simbel. Ce type de scene guerriere, longtemps cru invente sous les Ramessides, existait deja trois siecles plus tot sous Amenhotep II. (Diego Delso / CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons)

Ce que la relecture du bloc du Metropolitan permet de preciser, c'est la chronologie de l'apparition de ce repertoire guerrier dans la decoration monumentale egyptienne. Jusqu'a recemment, les historiens croyaient ces grandes scenes de bataille reservees aux reigns ramessides, qui debutent avec Ramses Ier vers 1295 av. J.-C. La reattribution du bloc a Amenhotep II, qui regne vers 1427-1400, montre que ces compositions ornaient deja les murs exterieurs des temples au milieu de la XVIIIe dynastie, soit pres de trois siecles avant Ramses II.2 C'est une petite revolution pour l'histoire de l'art egyptien : les precedents de la propagande militaire des Ramessides se trouvaient deja dans leur propre genealogie.

Un chef-d'oeuvre sauve par son recyclage

L'etat de conservation du bloc est remarquable pour une raison inattendue. Trois siecles apres sa creation, des batisseurs l'ont glisse dans les fondations du temple funeraire de Ramses IV, qui regne vers 1153-1147 av. J.-C. Ainsi protege de la lumiere, du vent et du sel qui rongent rapidement le gres et ses pigments a l'air libre, le panneau a traverse les millenaires presque intact. Quand Herbert Winlock l'a retrouve lors des fouilles de 1912, il le jugeait parmi les reliefs imperiaux egyptiens les mieux conserves. On distingue encore aujourd'hui l'elan des chevaux, la chute desordonnee des corps et certains pigments : le rouge des chairs et le blanc des pagnes restent par endroits parfaitement lisibles.1

Taille dans le gres puis peint, le panneau mesure 115 centimetres de long, un peu plus de 60 centimetres de haut, pour environ 300 kilogrammes. Ce poids considerable n'a pas empeche son transport depuis les fondations du temple de Ramses IV jusqu'aux collections new-yorkaises, ou il est conserve depuis 1913 grace au Rogers Fund et au don d'Edward S. Harkness. Il reste accessible a la consultation des chercheurs et fait l'objet d'une reedition de sa notice museographique depuis la reattribution a Amenhotep II.

Reste une incertitude persistante. Faute d'inscription nommant explicitement une campagne militaire ou une victoire precise, les vaincus representes resteront anonymes. Et le nom meme du pharaon victorieux, bien qu'Amenhotep II soit desormais le candidat retenu, repose encore sur la seule analyse du style artistique, sans confirmation par un texte hieroglyphique. L'histoire de ce bloc illustre ainsi, de maniere exemplaire, la double nature de l'art pharaonique : a la fois temoignage d'un soin technique exceptionnel et mise en scene d'un pouvoir dont les details restent, trois millenaires plus tard, partiellement opaques.2