Sur les hauts plateaux arides des Four CornersFour CornersRégion du Sud-Ouest américain où se rejoignent le Colorado, l'Utah, l'Arizona et le Nouveau-Mexique, berceau de la culture ancestrale pueblo.→, là où se rejoignent le Colorado, l'Utah, l'Arizona et le Nouveau-Mexique, des ruines de pierre s'accrochent aux falaises et se dressent au fond des canyons. Ces vestiges appartiennent aux Ancestral Puebloans, longtemps désignés sous le nom d'Anasazis, une culture amérindienne dont les racines plongent bien au-delà des célèbres cités troglodytiques. Avant d'élever des tours de quatre étages, ces populations furent des chasseurs et des vanniers du désert qui, dès le second millénaire avant notre ère, apprirent lentement à cultiver le maïs. C'est cette longue trajectoire, des huttes de terre aux grands centres cérémoniels, que ce documentaire retrace.1
Un nom, une région, une longue histoire
Le terme "Anasazi" vient d'un mot navajo, transcrit approximativement en anglais, qui signifie à peu près "les anciens" ou "les anciens ennemis". Les tribus pueblo actuelles ne se reconnaissent pas dans cette appellation, et les archéologues lui préfèrent aujourd'hui celle d'Ancestral Puebloans, "les ancêtres des Pueblos".2 Derrière le mot, une réalité géographique précise, le plateau du Colorado et la zone des Four Corners, un pays de mesas, de canyons et de rivières intermittentes où la pluie se fait rare et l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→ toujours incertaine.

Pour ordonner cette histoire, les chercheurs utilisent la classification de Pecos, définie en 1927 lors d'une conférence réunie à Pecos, au Nouveau-Mexique, sous l'égide de l'archéologue Alfred V. Kidder. Elle découpe la séquence en grandes phases, des périodes BasketmakerBasketmakerPremières phases de la culture ancestrale pueblo (à partir de ~1500 av. J.-C.), marquées par la vannerie, la chasse au propulseur et l'adoption progressive du maïs.→ aux périodes Pueblo, à partir des changements observés dans l'architecture, la poterie et l'outillage.3 Cette grille chronologique, encore utilisée, rappelle que la culture ancestrale pueblo n'a rien d'un bloc figé, mais d'une histoire longue de près de trois millénaires.
Les Basketmakers : chasseurs, vanniers et premiers cultivateurs de maïs
Aux origines de cette civilisation se trouvent les Basketmakers, ainsi nommés parce qu'ils excellaient dans la vannerie bien avant de connaître la poterie. Dès environ 1500 avant notre ère, pendant la période dite Basketmaker II, des groupes semi-nomades du plateau du Colorado commencent à cultiver le maïs et la courge, tout en continuant de chasser et de récolter des plantes sauvages.3 Ils tissent des paniers d'une remarquable finesse, des sandales de fibres et des sacs de rangement, et chassent à l'aide du propulseur, l'atlatlatlatlPropulseur, bâton à crochet qui allonge le bras du chasseur et augmente la portée du javelot, utilisé avant l'adoption de l'arc.→, qui donne au javelot une portée accrue.
Progressivement, ces communautés se sédentarisent et bâtissent leurs premières habitations durables, les maisons semi-enterrées ou fosses d'habitation. Creusées dans le sol et couvertes d'une structure de bois et de terre, ces demeures offrent une bonne inertie thermique dans un climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques.→ de contrastes. La période Basketmaker III, à partir de 400 de notre ère environ, marque un tournant, avec l'apparition de la poterie, la culture du haricot, la domestication du dindon et le remplacement de l'atlatl par l'arc et les flèches.3 Le maïs, la courge et le haricot, la fameuse triade agricole du Sud-Ouest, forment désormais le socle de l'alimentation.
Cultiver dans un tel milieu relevait de la prouesse. Sur un plateau où les précipitations dépassent rarement trois cents millimètres par an, les Basketmakers développèrent un savoir-faire subtil de l'eau et du sol, jouant des micro-reliefs, des dépôts de fond de vallée et des ruissellements pour semer là où l'humidité se concentrait. Les silos et fosses de stockage, soigneusement isolés, permettaient de conserver le grain d'une saison à l'autre et d'amortir les années de disette, une prudence qui restera au cœur de la culture pueblo.
La naissance des Pueblos
Autour du VIIIe siècle, les villages changent de forme. Les habitations de surface, faites de pierre et de terre et disposées en enfilade, prennent le pas sur les fosses d'habitation, qui se transforment quant à elles en chambres cérémonielles à demi enterrées. Ces ensembles de pièces contiguës donnent naissance au puebloPuebloMot espagnol signifiant "village", désignant les habitations de pierre à pièces contiguës du Sud-Ouest et, par extension, les peuples qui les habitent.→, mot espagnol signifiant "village", qui désignera aussi bien les localités que leurs habitants.2
Les périodes Pueblo I puis Pueblo II voient les communautés grandir, la poterie se raffiner et l'architecture gagner en ambition. On construit des maisons à plusieurs étages, on aménage des places et l'on multiplie les greniers pour stocker les récoltes contre les mauvaises années. Cette accumulation de savoir-faire prépare l'âge d'or de la culture, celui des grands centres régionaux qui, entre le Xe et le XIIIe siècle, vont rayonner sur tout le Sud-Ouest.
Chaco Canyon, cœur d'un monde
Au fond d'un canyon aride du nord-ouest du Nouveau-Mexique, Chaco Canyon fut, entre 850 et 1150 environ, le centre cérémoniel et économique de la culture ancestrale pueblo. On y a édifié des grandes maisons, ou great housesgreat houseVaste complexe monumental à plusieurs étages, comme Pueblo Bonito, caractéristique du centre cérémoniel de Chaco Canyon.→, des complexes monumentaux à la maçonnerie soignée, faite d'un noyau de blocage habillé d'un parement de pierres finement ajustées.1 La plus vaste, Pueblo Bonito, se déploie en demi-cercle et comptait jusqu'à huit cents pièces réparties sur quatre niveaux.

Chaco n'était pas une simple ville, mais le foyer d'un vaste réseau. Un système de routes, larges parfois de neuf mètres et remarquablement rectilignes, reliait le canyon à des dizaines de communautés périphériques réparties sur des milliers de kilomètres carrés. Ces axes ne répondaient pas seulement à des besoins pratiques, certains, comme la Grande Route du Nord, semblent avoir eu une portée symbolique, orientés vers le nord céleste plutôt que vers une destination utilitaire.2 Le turquoise, les coquillages venus du Pacifique et même des restes de cacao importés du Mexique attestent l'ampleur des échanges dont Chaco était le pivot.
L'effort de construction donne le vertige. On estime que les grandes maisons du canyon ont exigé l'abattage et le transport de centaines de milliers de poutres, coupées dans des forêts de montagne situées parfois à quatre-vingts kilomètres et acheminées à dos d'homme, sans bêtes de trait ni roue. Cette mobilisation de main-d'œuvre, ajoutée à la précision de la maçonnerie et à la planification des ensembles, révèle une société capable de coordonner des chantiers considérables et de fédérer, le temps des grandes fêtes, des populations venues de tout le réseau.
Mesa Verde et les cités troglodytiques
Sur le versant coloradien des Four Corners, Mesa Verde offre l'autre grand visage de cette civilisation, celui des habitations troglodytiques. À partir de la fin du XIIe siècle, les populations quittent les sommets des mesas pour se réfugier dans les vastes abris naturels creusés au flanc des canyons, où elles bâtissent de véritables villages de pierre.4 On y dénombre plusieurs centaines de sites, dont une vingtaine atteignent la taille de bourgs.
Le plus spectaculaire, Cliff Palace, aligne quelque cent cinquante pièces et une vingtaine de kivas sous une immense voûte de grès. Construit et occupé entre 1200 et 1280 environ, il illustre l'apogée d'un urbanismeUrbanismeOrganisation planifiée de l'espace urbain (rues, quartiers, réseaux d'eau et d'égouts, édifices publics) ; la civilisation de l'Indus en offre un exemple précoce et remarquable.→ vertical parfaitement adapté à la falaise. Ce repli vers des sites défensifs et difficiles d'accès, à peine plus d'un siècle avant l'abandon général, nourrit encore les débats des chercheurs sur les tensions qui traversaient alors la région.4
Kivas, poterie et vie quotidienne
Au cœur de chaque village battait la kivakivaChambre cérémonielle circulaire et semi-enterrée, accessible par le toit, servant aux rites et aux réunions de la communauté pueblo.→, chambre circulaire à demi enterrée à laquelle on accédait par une échelle depuis le toit. Dotée de banquettes, d'un foyer central et souvent d'un petit trou rituel, le sipapu, symbole de l'émergence des ancêtres, elle servait aux cérémonies religieuses et aux réunions de la communauté.2 Les grandes kivas de Chaco, larges de plus de quinze mètres, pouvaient rassembler des populations entières lors des grandes fêtes rituelles.

La poterie, apparue à la période Basketmaker III, atteint des sommets de raffinement au fil des siècles. Les artisans façonnent bols, jarres, mugs et gourdes, et couvrent leurs surfaces claires de motifs géométriques peints en noir, un style que les archéologues nomment "noir sur blanc de Mesa Verde".4 Ces objets, à la fois utilitaires et esthétiques, sont aujourd'hui de précieux marqueurs chronologiques qui aident à dater les sites. La vie quotidienne, elle, reposait sur la culture du maïs, la meule à broyer le grain, le tissage du coton et l'élevage du dindon.
Le broyage du grain occupait une part considérable du temps des femmes, agenouillées de longues heures devant la meule dormante et sa molette, comme en témoigne l'usure caractéristique des ossements retrouvés. Le dindon, domestiqué dès la période Basketmaker III, fournissait viande, plumes pour les couvertures et os pour l'outillage. Rien ne se perdait, dans un monde où la moindre ressource comptait, et cette économie de la frugalité laissait pourtant place à l'art, comme le montrent les parures de turquoise et les pétroglyphes gravés au flanc des roches.
Astronomes du désert
Les bâtisseurs de Chaco furent aussi de fins observateurs du ciel. Nombre de leurs constructions sont orientées en fonction des cycles du Soleil et de la Lune, transformant le paysage en un immense calendrier de pierre.2 La façade de Pueblo Bonito suit un axe est-ouest presque parfait, et plusieurs grandes maisons s'ouvrent sur les levers du Soleil aux solstices.
Le témoignage le plus célèbre de cette astronomie est la "dague de soleil" de Fajada Butte. Au sommet de cette butte, trois dalles de pierre dressées projettent, à travers leurs interstices, des faisceaux de lumière sur deux spirales gravées dans la roche. Au solstice d'été, un trait lumineux transperce le centre de la grande spirale, tandis qu'au solstice d'hiver deux traits l'encadrent exactement.2 Ce dispositif, jointe aux alignements des grandes maisons et des routes, révèle une science du calendrier au service de la vie agricole et rituelle.
L'abandon et la continuité pueblo
Vers 1300, les grands sites des Four Corners se vident. Longtemps résumé à une "disparition mystérieuse", cet abandon résulte en réalité d'un faisceau de causes. La Grande Sécheresse de 1276 à 1299, documentée par les cernes des arbres, a durement frappé une agriculture déjà fragile, provoquant mauvaises récoltes et pénurie d'eau.2 À ces contraintes climatiques se sont ajoutées la pression démographique, l'épuisement des sols et des bois, la concurrence pour des ressources rares et, semble-t-il, une montée des violences et des tensions sociales et religieuses.
Mais les Ancestral Puebloans n'ont pas disparu, ils sont partis. Entre 1150 et 1300 environ, les populations migrent vers le sud et l'est, vers la vallée du Rio Grande, la région de Zuni, la vallée du Petit Colorado et les mesas hopi, où elles fondent de vastes pueblos organisés autour de places.1 Les Hopis, les Zunis et les autres peuples pueblo d'aujourd'hui sont les héritiers directs de cette culture. Leurs langues, leurs kivas, leur poterie et leurs récits d'origine prolongent, jusque dans le présent, l'histoire commencée il y a près de trois mille cinq cents ans par les vanniers du désert.
Pour les Pueblos d'aujourd'hui, il n'y a d'ailleurs pas eu de rupture. Leurs traditions orales décrivent non pas une disparition, mais une longue série de migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques).→ voulues, un cheminement des ancêtres à travers le paysage jusqu'aux villages actuels. Les ruines de Chaco et de Mesa Verde ne sont pas pour eux des cités mortes, mais des lieux d'origine toujours vivants, où reposent les anciens et où se noue le lien avec la terre. C'est cette continuité, autant que les vestiges de pierre, que le documentaire invite à regarder.
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