L'un des gestes les plus quotidiens de la parentalite -- nourrir un nourrisson -- vient d'etre documente il y a plus de trois mille ans, grace a une decouverte remarquable realisee en Baviere. Des petits recipients en ceramique a bec verseur, retrouves dans les tombes d'enfants en bas age, ont livre des residus de lipides laitiers d'origine animale. Une etude publiee dans la revue Nature1 en 2019, realisee par Julie Dunne et ses collegues de l'Universite de Bristol, etablit que ces recipients -- veritables biberons prehistoriques -- etaient utilises pour administrer du lait de bovins, de moutons ou de chevres aux nourrissons ages entre quelques semaines et deux ans environ. La decouverte eclaire les pratiques d'allaitement, de sevrage et de nutrition infantile dans les societes de l'Age du Bronze et du premier Age du Fer europeens.

Des recipients enigmatiques dans les tombes d'enfants

Les recipients en question -- appeles Saugkännchen en allemand, "petites cruches suceuses" -- sont connus dans les collections archeologiques europeennes depuis le 19e siecle. Ces petits vases de 5 a 10 centimetres de hauteur, en forme d'animal ou a bec verseur etroit, ont souvent ete retrouves en contexte funeraire, associes a de jeunes enfants. Leur forme suggerait depuis longtemps une fonction d'alimentation des nourrissons, mais aucune analyse chimique n'avait jusqu'ici confirme cette hypothese de facon directe et rigoureuse.

Biberon prehistorique Saugkannchen Age du Bronze Baviere
L'un des Saugkannchen decouverts dans une tombe d'enfant bavaroise datant de l'Age du Bronze (vers 1200-800 avant notre ere). La forme a bec verseur etroit de ces recipients ceramiques, retrouves exclusivement dans des sepultures d'enfants, suggerait une fonction de biberon que les analyses chimiques ont confirmee. (Credit : Richards/Universitat Regensburg)

L'equipe de Julie Dunne a selectionne trois specimens provenant de trois sites funeraires distincts en Baviere : Vottingen (Age du Bronze, vers 1200-800 avant notre ere), Dietfurt an der Altmuhl (Age du Bronze, meme periode) et Straubing-Alburg (premier Age du Fer, vers 800-450 avant notre ere). Ces sites appartiennent aux cultures archaeologiques du Champ d'urnes (Urnenfelderkultur) et de Hallstatt, qui se caracterisent par des pratiques funeraires elaborees et des communautes agricoles et pastorales bien organisees.

Les recipients avaient ete preleves avec soin lors de fouilles anterieures et conserves dans les collections de musees bavarois. L'absence de contamination organique majeure et la bonne preservation des lipides dans la matrice ceramique poreuse ont permis une analyse chimique de haute precision des residus contenus dans les parois et sur la surface interne des vases.

Du lait animal confirme par chromatographie

L'analyse des residus a ete realisee par chromatographie en phase gazeuse couplée a la spectrometrie de masse (GC-MS). Cette technique, largement utilisee pour l'analyse des lipides anciens dans les ceramiques prehistoriques, permet d'identifier les acides gras specifiques des differentes sources animales et de les distinguer des graisses vegetales ou des contaminations modernes.

Analyse chimique des residus de lait dans les biberons prehistoriques de Baviere
Profil chromatographique des acides gras identifies dans les residus organiques preleves sur l'un des Saugkannchen de Baviere. La composition -- dominee par les acides palmitique, stearique et oleique avec des traces de C17:0 -- est caracteristique du lait de ruminant et incompatible avec une origine vegetale ou porcine. (Credit : Dunne et al., Nature, 2019)

Les resultats ont confirme la presence de lipides laitiers d'origine ruminante (bovins et/ou caprinés) dans tous les specimens analyses. La proportion relative des acides gras -- en particulier la presence d'acide heptadecanoique (C17:0) caracteristique des ruminants, et l'absence du profil lipidique specifique aux graisses porcines ou aviaires -- est diagnostique. Des traces d'acides gras polyinsatures, sensibles a l'oxydation, ont egalement ete detectees, ce qui suggere que le lait etait utilise frais plutot que sous forme de produit fermente (fromage, beurre).

Les resultats sont coherents avec un usage du lait animal pour nourrir les nourrissons, soit en remplacement du lait maternel (si la mere etait decedee ou incapable d'allaiter), soit en complement lors du sevrage progressif. La forme tres specifique de ces recipients -- bec etroit permettant un ecoulement lent et controle -- est particulierement bien adaptee a l'alimentation d'un nourrisson sans risque de fausse route.

Allaitement, sevrage et mortalite infantile a l'Age du Bronze

La decouverte souleve des questions fascinantes sur les pratiques d'allaitement et de nutrition infantile dans les societes de l'Age du Bronze. On sait par les donnees isotopiques (azote 15) que l'allaitement exclusif durait generalement entre 6 et 24 mois dans les populations prehistoriques europeennes, puis s'accompagnait d'un sevrage progressif avec introduction d'aliments solides et/ou liquides complementaires. Le recours au lait animal pourrait etre intervenu soit precocement (des les premieres semaines) en cas d'impossibilite d'allaiter, soit tardivement comme complement lors du sevrage.

La mortalite infantile etait tres elevee dans les societes de l'Age du Bronze. Les infections gastro-intestinales, particulierement dangereuses chez les nourrissons dont la flore intestinale est encore immature, pouvaient etre favorisees par la consommation de lait animal non bouilli ou contamine. Il est frappant que les Saugkannchen de Baviere soient retrouves precisement dans des tombes d'enfants morts en tres bas age : est-ce le signe que l'alimentation au lait animal etait associee a une mortalite accrue, ou simplement que ces recipients accompagnaient les nourrissons dans l'au-dela quelle que soit la cause de leur mort?

La reponse reste ouverte. Mais la prevalence de ces recipients dans les sepultures d'enfants -- et non dans les tombes d'adultes -- suggere qu'ils etaient effectivement lies a une phase specifique de la vie infantile : la petite enfance, entre naissance et sevrage complet. Leur presence dans la tombe pourrait refleter a la fois leur role dans les soins quotidiens et une symbolique de protection et de nourriture dans l'au-dela.

L'essor de l'elevage laitier au Neolithique et a l'Age du Bronze

La consommation de lait animal par les adultes et les enfants europeens est liee a l'evolution genetique de la lactase. La plupart des mammiferes perdent la capacite de digerer le lactose apres le sevrage. Or, une mutation genetique survenue en Europe au cours du Neolithique (allele LCT*13910T) a confere a certaines populations la persistance de la lactase a l'age adulte -- la "tolerance au lactose" -- qui s'est largement repandue par selection positive dans les populations de pasteurs. Mais des les premieres phases du Neolithique europeen, le lait animal etait consomme sous forme fermentee (fromage, yaourt) dont le contenu en lactose est reduit, meme par les individus intolerante au lactose.

A l'Age du Bronze, l'elevage laitier etait bien etabli en Europe centrale. Les analyses de residus lipidiques dans des ceramiques de cette epoque temoignent d'une large utilisation du lait et de ses derives. La decouverte des Saugkannchen de Baviere s'inscrit dans ce tableau : le lait animal, ressource abondante dans les societes pastorales et agropastorales de l'Age du Bronze bavarois, etait non seulement consomme par les adultes mais aussi administre deliberement aux nourrissons comme aliment de substitution ou de complement.

Cette pratique, analogue a ce qu'on observerait dans de nombreuses societes rurales europeennes jusqu'au 20e siecle, temoigne d'une connaissance empirique des proprietes nutritives du lait animal et d'une adaptation pragmatique aux contraintes biologiques (mort de la mere, insuffisance de lait maternel, sevrage precoce). Les "biberons" de Baviere sont ainsi les plus anciens temoins materiels d'une pratique aussi universelle que l'alimentation artificielle du nourrisson.