Voilà 200 000 ans, quelqu'un s'est allongé sur un lit d'herbe fraîche, posé sur une couche de cendre tiède, dans une grotte perchée au-dessus d'un paysage de savane. Ce geste , préparer son endroit pour dormir , vient d'être documenté avec une précision inédite. Une étude publiée en 2026 dans le Journal of Archaeological Science révèle que les occupants de la grotte de Border Cave, dans les monts Lebombo à la frontière de l'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde. du Sud et de l'Eswatini, ont fabriqué et entretenu des literies végétales sur une période de plus de 150 000 ans.

Border Cave, une archive unique du comportement humain

Connue des archéologues depuis les années 1930, Border Cave est l'un des sites de référence mondiale pour l'étude du comportement des premiers Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.. La grotte creuse une falaise dans les monts Lebombo, à environ 280 km au nord-est de Durban. Son cadre exceptionnel , altitude, rocher calcaire , a favorisé une conservation des matières organiques rarissime pour des dépôts aussi anciens. On y a déjà trouvé des perles en coquillage, des bâtonnets d'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art. gravés et même des restes d'un enfant inhumé voilà 78 000 ans. La grotte livre désormais une autre page de son histoire : celle de la manière dont ses occupants aménageaient leur espace de vie, nuit après nuit.

Fouilles archéologiques à Border Cave, KwaZulu-Natal
Les fouilles de Border Cave sont menées depuis 2015 par l'équipe de Lucinda Backwell (Université du Witwatersrand). La grotte conserve une séquence exceptionnelle allant du Paléolithique moyenPaléolithique moyenPériode du Paléolithique (env. 300 000 à 40 000 ans) associée surtout à Néandertal et aux premiers Homo sapiens, marquée par l'outillage Levallois. jusqu'à l'âge du ferÂge du ferDernière période de la protohistoire (à partir d'env. −1200 en Europe et au Proche-Orient), marquée par la métallurgie du fer et les premiers royaumes.. © CC BY-SA 4.0

L'étude est signée par Peter Morrissey et Dominic Stratford, de l'Université du Witwatersrand (Johannesburg). Leur approche repose sur une analyse micromorphologique des sédiments : examiner au microscope les couches de sol centimètre par centimètre, identifier la nature et l'organisation des particules, distinguer ce qui relève de l'activité humaine de ce qui résulte de processus naturels. Appliquée à Border Cave, cette méthode a permis de distinguer six types de litières distinctes (six microfaciès) correspondant à des façons différentes de construire, d'utiliser et d'abandonner un lit.

L'herbe sur la cendre : un système cohérent et durable

La composition des litières est dominée par des herbes de la sous-famille des Panicoïdées (Panicoideae) et des joncs , des plantes à larges feuilles disponibles dans les zones humides des vallées environnantes. Ce choix n'est pas anodin : ces espèces forment des nattes naturellement denses et souples, idéales pour un couchage.

Mais la découverte la plus frappante est ce que les occupants plaçaient sous l'herbe : une couche épaisse de cendre. La cendre jouait un triple rôle. Elle isolait du sol humide, gardait l'espace de couchage plus chaud et , point crucial , repoussait les insectes rampants. Certains bois utilisés pour produire cette cendre, comme le Tarchonanthus (le buisson au camphre), sont encore utilisés aujourd'hui comme répulsif naturel dans des régions d'Afrique orientale. La combinaison herbe fraîche + cendre révèle une logique hygiénique et confortable délibérée, transmise et répétée sur des dizaines de millénaires.

Vue panoramique depuis la grotte de Border Cave sur la vallée de l'Ingwavuma
Vue depuis l'entrée de Border Cave sur la vallée de l'Ingwavuma et les plaines du KwaZulu-Natal. La position perchée de la grotte offrait une visibilité sur le paysage tout en protégeant ses occupants. © Androstachys, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons

Brûler l'ancien lit pour poser le nouveau

L'analyse microscopique a mis en évidence une pratique d'entretien récurrente : la litière usagée était brûlée avant d'être remplacée par de l'herbe fraîche. Les couches de phytolithes , ces minuscules structures minérales produites par les plantes et qui subsistent après la combustion ou la décomposition , présentent des signatures caractéristiques de brûlage in situ suivi d'un renouvellement. Les zones de couchage les plus anciennes, datées autour de 200 000 ans, montrent des litières fortement charbonnées et piétinées, témoins d'une occupation intensive et répétée.

Cette pratique de brûler l'ancienne literie avant d'en disposer une nouvelle servait probablement à éliminer les parasites et les mauvaises odeurs. Elle associe maîtrise du feu domestique et gestion de l'espace de vie en un geste cohérent , l'un des exemples les plus anciens connus de ce type de comportement structuré.

Six types de litières, trois sans équivalent connu

Sur les six microfaciès identifiés, trois ont des parallèles dans d'autres sites sud-africains , notamment Sibudu Cave (KwaZulu-Natal) et Diepkloof Rock Shelter (Western Cape), deux gisements de référence pour l'étude du comportement humain au Paléolithique moyen. Les trois autres sont, à ce jour, sans équivalent publié dans la littérature scientifique. Ces types inédits diffèrent par la distribution de la cendre, l'organisation des restes végétaux et les traces de piétinement ou de combustion. Les chercheurs envisagent plusieurs explications : différences de saison d'occupation, types de plantes sélectionnées selon disponibilité locale, ou pratiques propres à certains groupes.

Outils du Paléolithique moyen trouvés à Border Cave, Afrique du Sud
Outils du Paléolithique moyen mis au jour à Border Cave. Parmi les trouvailles remarquables du site : perles en coquillage, bâtonnets de poison, bâton à fouir osseux , témoins d'un comportement symboliqueComportement symboliqueEnsemble de pratiques (parure, pigments, art, sépulture) traduisant une pensée symbolique ; longtemps réservé à Homo sapiens, attesté aussi chez Néandertal. et technologique élaboré dès 200 000 ans. © Wapondaponda, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons

Les lits évoluent sur 150 000 ans

Les litières ne sont pas restées identiques tout au long de l'occupation de la grotte. Les dépôts les plus récents, datés entre 60 000 et 43 000 ans, présentent des lits moins fragmentés, moins brûlés et moins piétinés que leurs équivalents plus anciens. Cette observation suggère que les modes d'occupation de la grotte ont évolué : des séjours peut-être plus brefs, des groupes plus réduits, ou simplement des habitudes différentes dans la gestion des litières. L'étude de Morrissey et Stratford montre ainsi que même des comportements aussi fondamentaux que dormir et entretenir son coin de repos n'étaient pas figés, mais s'adaptaient et évoluaient dans le temps.

Au total, les traces de literies couvrent une plage temporelle impressionnante : de 161 000 à 43 000 ans, avec certains indices remontant jusqu'à 200 000 ans. L'utilisation de cendre comme base de couchage constitue le fil conducteur de toute cette période , une constante remarquable sur plus de cent cinquante millénaires.

Comportement moderne bien avant la modernité supposée

Ces résultats s'inscrivent dans un débat plus large sur l'émergence des comportements dits « modernes » chez Homo sapiens. Border Cave a déjà livré des perles en coquillage percées, des bâtonnets de bois imbibés de poison et un os tubulaire taillé pour servir de bâton à fouir , autant d'indices d'un outillage et d'une pensée symbolique complexes datant de plus de 40 000 à 200 000 ans. La literie organisée s'ajoute à ce tableau : maintenir un espace de sommeil propre, sec et protégé des parasites, en renouveler régulièrement la matière, brûler l'ancien pour poser le nouveau , c'est un comportement domestique structuré, qui implique anticipation, mémoire des gestes et transmission d'un savoir-faire au sein du groupe.

Ces comportements, constate Morrissey, « contribuent à une image croissante de groupes du Paléolithique moyen gérant régulièrement leurs espaces de vie et leur environnement domestique, bien avant l'apparition de l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines. ou des établissements permanents ».

Sources :