Il y a cinq mille cinq cents ans, au coeur des steppes du Kazakhstan septentrional, des humains vivaient au milieu des chevaux. Presque exclusivement. Les fouilles du site de Botai ont livré plus de 300 000 os de chevaux, représentant jusqu'à 99 % de la faune identifiée. Des enclos, des traces de fumier fossilisé, des poteries imprégnées de graisses de lait de jument : tout semblait indiquer que la culture de Botai avait domestiqué le cheval pour la première fois de l'histoire.

C'est en 2009 que l'équipe d'Alan Outram (Université d'Exeter) a consolidé cette thèse dans la revue Science : usures dentaires évoquant l'utilisation de mors, morphologie des os proches des races domestiques ultérieures, résidus lipidiques de lait équin dans les céramiques. La conclusion semblait s'imposer : Botai, vers 3 500 av. J.-C., avait inventé l'équitation et la traite de la jument, avec un millénaire d'avance sur le consensus de l'époque.

Mais l'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe. allait bientôt rebattre les cartes.

Le choc de 2018 : Botai n'est pas l'ancêtre de nos chevaux

En 2018, une équipe internationale dirigée par Charline Gaunitz et Ludovic Orlando (Université de Copenhague) publie dans Science une étude fondée sur 42 génomes anciens de chevaux, dont 20 extraits directement de restes de Botai. Le résultat est stupéfiant : les chevaux de Botai ne sont pas les ancêtres des chevaux domestiques modernes.

Chevaux de Przewalski dans la steppe kazakhe, descendants des chevaux de Botai
Les chevaux de Przewalski (Equus ferus przewalskii), longtemps considérés comme les derniers chevaux vraiment sauvages, sont en réalité les descendants féralises des chevaux de Botai. (CC BY-SA 4.0 / Nataliya Shestakova)

Les chevaux de Botai sont les ancêtres des... chevaux de Przewalski. Ces équidés au pelage fauve, à la crinière dressée, que l'on retrouve aujourd'hui en Mongolie et dans les réserves naturelles d'Ukraine, étaient jusqu'à présent considérés comme le dernier cheval sauvage de la planète. Ils sont en réalité des descendants de chevaux autrefois gérés par les humains de Botai, qui ont échappé à la domestication et sont "re-sauvagés" au cours des millénaires. Ce sont des chevaux féralises, non des chevaux originellement sauvages.

Quant aux chevaux domestiques modernes, ils ne partagent que 2,7 % de leur ascendance avec les chevaux de Botai. Un lien infime, presque négligeable à l'échelle génomique. Cela signifie qu'un remplacement massif de population équine a eu lieu quelque part entre 3 500 et 2 000 av. J.-C., effacant l'héritage de Botai dans le patrimoine génétique des chevaux modernes.

Le vrai berceau : les steppes pontico-caspiennes

Si les chevaux de Botai ne sont pas nos ancêtres équins, d'où viennent alors les chevaux qui ont conquis le monde ? En 2021, une méga-étude réunissant plus de 150 chercheurs et 264 génomes anciens de chevaux (publiée dans Nature) a fourni la réponse : la lignée domestique moderne, appelée DOM2, trouve son origine dans les steppes du Volga-Don, dans la région pontique-caspienne, quelque part entre 2 200 et 2 000 av. J.-C.

C'est la culture de Sintashta et ses successeurs, porteurs des premiers chars à rayons, qui semblent avoir propagé ce nouveau cheval vers l'est et vers l'ouest à une vitesse remarquable. En l'espace de quelques siècles, DOM2 a supplanté toutes les autres populations équines d'Eurasie dans un remplacement génomique d'une ampleur sans précédent. La culture Yamnaya et ses expansions avaient déjà prouvé que les steppes pouvaient générer des dynamiques démographiques explosives ; les chevaux DOM2 en ont constitué le moteur de la phase suivante.

Carte de la distribution géographique et temporelle des génomes anciens de chevaux, montrant l'origine DOM2
Distribution géographique et temporelle des chevaux anciens analysés. L'étoile rouge indique les deux chevaux TURG (contexte Yamnaya tardif) montrant la continuité génétique avec DOM2, berceau de la lignée domestique moderne. (CC BY 4.0 / Librado et al., Nature 2021)

Ce scénario ne règle pas pour autant la question de Botai. Les humains de cette culture ont-ils vraiment domestiqué le cheval -- ou simplement intensifié leur relation de chasse et de gardiennage avec une espèce sauvage locale ? La frontière entre "gestion intensive de chevaux sauvages" et "domestication" est ténue en archéologie, et le débat reste ouvert.

Une domestication en deux actes ?

La révision la plus radicale de ces découvertes est l'hypothèse d'une double domestication indépendante. Botai aurait domestiqué ses propres chevaux locaux -- une population du Kazakhstan septentrional -- pour la viande, le lait et peut-être l'équitation. Cette relation a perduré pendant des siècles, mais la lignée botaienne a ensuite été marginalisée, absorbée dans une population équine sauvage, donnant naissance aux Przewalski tels qu'on les connaît.

Parallèlement, ou successivement, une autre domestication a eu lieu plus à l'ouest, dans les steppes pontico-caspiennes, avec des chevaux d'une lignée génétiquement distincte. C'est cette seconde tentative qui a produit le cheval DOM2 -- celui qui a changé le monde.

Ce n'est pas la première fois que la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. révèle des domestications multiples d'une même espèce : le chien, le porc, le mouton ont tous connu des foyers distincts. Le cheval ne fait que s'inscrire dans cette logique de convergence évolutive et culturelle.

Les chevaux de Botai, quant à eux, continuent de paître dans les réserves mongoles sous le nom de Przewalski. Ils portent, sans le savoir, cinq millénaires de relation avec des humains du Kazakhstan -- et l'empreinte d'une domestication que l'ADN a failli nous faire oublier.


Sources : Outram et al. (2009), Science 323:1332-1335 ; Gaunitz et al. (2018), Science 360:111-114 ; Librado et al. (2021), Nature 598:634-640 ; Wikipedia Botai culture ; National Geographic, "Ancient DNA Study Pokes Holes in Horse Domestication Theory" ; Frontiers in Environmental Archaeology (2023), "Horse domestication as a multi-centered, multi-stage process"