Au nord-ouest de Casablanca, a quelques kilometres du rivage atlantique, une carriere de calcaire a livre l'un des tresors les plus precieux de la paleontologie africaine. La Grotte aux Hominides de la Carriere Thomas I n'a rien d'un site spectaculaire : enfouie sous les couches sedimentaires, elle n'offre ni peintures rupestres ni ornements. Mais ses strates recèlent des fragments de cranes humains qui, selon une etude publiee dans Nature le 7 janvier 2026, remontent a 773 000 ans et placent le Maroc au centre d'un episode decisif de l'evolution humaine.1
Une grotte fouilee depuis un siecle, percee en 2026
Les gisements prehistoriques de Casablanca sont connus depuis le debut du XXe siecle. La region concentre plusieurs sites majeurs : la Carriere Thomas I, active depuis au moins 1,3 million d'annees et riche en industrie acheuleenne, mais aussi la Grotte des Rhinoceros, la Grotte des Ours et le secteur de Cap Chatelier a Sidi Abderrahmane. Les hominides y ont laisse outils et ossements sur une profondeur stratigraphique exceptionnelle. La Grotte aux Hominides, identifiee au sein meme de Thomas I, a livre des restes humains depuis plusieurs decennies. Mais leur datation precise et leur position dans l'arbre evolutif restaient en suspens.
C'est une equipe internationale conduite par Jean-Jacques Hublin (College de France), David Lefevre, Giovanni Muttoni et Abderrahim Mohib de l'Institut national des sciences de l'archeologie et du patrimoine (INSAP, Maroc) qui vient d'apporter des reponses. Leur etude, intitulee "Early hominins from Morocco basal to the Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ lineage", etablit par paleomagnetisme que les fossiles de la Grotte aux Hominides se situent a la frontiere entre les chronozones de Brunhes et de Matuyama, datant precisement leur depot a 773 000 ans, avec une marge d'erreur de 4 000 ans.
Ce resultat n'est pas qu'une date : c'est un positionnement dans l'une des periodes les plus debattues de l'evolution humaine.
Combler un vide de 400 000 ans dans le registre africain
Entre 600 000 et 1 million d'annees avant le present, le registre fossile africain est d'une rare clairsemee. Les specimens connus se comptent sur les doigts d'une main, et aucun n'offrait jusque-la un contexte stratigraphique aussi fiable que les fossiles de Casablanca. Ce vide est d'autant plus frustrant que cette fenetre temporelle correspond precisement a la periode presupposee de la divergence entre les lignees menant a Homo sapiens, aux Neanderthaliens et aux Denisoviens, estimee entre 600 000 et 800 000 ans.
Les auteurs decrivent les hominides de Thomas I comme des representants d'Homo erectus "a un moment pivot de l'histoire evolutive". Leurs caracteristiques morphologiques les placent a la base de la lignee qui conduira a Homo sapiens, selon une position phylogenetique qui les distingue a la fois des specimens plus anciens et des hominides europeens contemporains comme ceux d'AtapuercaAtapuercaEnsemble de sites archéologiques de la sierra d'Atapuerca (Burgos, Espagne), inscrit à l'UNESCO, livrant une exceptionnelle séquence de fossiles humains, dont la Sima de los Huesos et Homo antecessor.→. En Espagne, la Sima de los HuesosSima de los HuesosPuits naturel d'Atapuerca (Espagne) ayant livré plus de 6 500 ossements d'au moins 29 individus d'Homo heidelbergensis datés de −430 000 : le plus grand assemblage de fossiles humains du Pléistocène moyen.→ (Atapuerca) a fourni une abondante collection datee de 430 000 ans, rapprochee genetiquement des Neanderthaliens. Les fossiles marocains, plus anciens de 340 000 ans, occupent donc un echelon anterieur dans cette bifurcation evolutive.2
La comparaison s'etend egalement a l'est : les cranes de Yunxian (Chine), contemporains des fossiles marocains, partagent certaines caracteristiques, suggerant que des populations d'Homo erectus relativement homogenes peuplaient encore a cette epoque de vastes portions de l'Ancien Monde.
Le Maroc, carrefour evolutif de l'humanite
Cette decouverte s'inscrit dans un contexte plus large qui repositionne l'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ du Nord au coeur du debat sur l'origine des humains modernes. En 2017, deja, Jean-Jacques Hublin avait fait trembler les certitudes en publiant dans Nature les fossiles de Djebel Irhoud, a 100 kilometres a l'est de Casablanca : des Homo sapiens dates de 315 000 ans, repoussant d'un coup l'apparition de notre espece de 100 000 ans et brisant le mythe d'un berceau unique de l'humanite en Afrique orientale. Les hominides de Thomas I sont bien anterieurs a ceux de Djebel Irhoud, mais ils participent de la meme histoire longue : celle d'un Maroc prehistorique peuple sur des dizaines de millenaires par des hominides qui ont laisse, couche apres couche, les traces de leur evolution.
Les fragments craniens de la Grotte aux Hominides ne sont pas seulement des ossements : ils sont un maillon dans une chaine qui relie le Homo erectus africain aux premieres populations anatomiquement modernes du continent. Leur etude precise, rendue possible par des methodes de datation de plus en plus fines, ouvre de nouvelles questions : combien de populations distinctes coexistaient sur le continent africain il y a 773 000 ans ? Quels echanges existaient entre l'Afrique du Nord, subsaharienne et le Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→ ? Le sous-sol de Casablanca n'a peut-etre pas livré tous ses secrets.
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