A 3 177 metres d'altitude dans la Cordillère Blanche du Pérou, au confluent de deux rivieres andines, se dressent les ruines d'un temple qui fut, entre 900 et 200 avant notre ere, le centre religieux le plus influent des Andes préhispaniques. Chavín de Huántar n'était pas une capitale politique, ni une ville au sens habituel du terme : c'était un lieu de pèlerinage, un oracle, un site de transformation. Les communautés venues de la côte nord du Pérou, des hautes terres et même des vallées amazoniennes s'y rencontraient, y échangeaient, y étaient transformées.1
Le site fut identifié dès 1873 par l'explorateur Antonio Raimondi, qui donna son nom a la célèbre stèle gravée (la "stèle Raimondi", aujourd'hui au Musée d'Anthropologie de Lima) représentant une divinité staffée. Mais ce sont les fouilles de John Rick (Université Stanford) depuis les années 1990 qui ont révélé la complexité architecturale et rituelle de Chavín.
Le coeur du site est un complexe de temples construits en plusieurs phases. Le Vieux Temple (Antiguo Templo) date d'environ 900 avant notre ere ; le Nouveau Temple (El Castillo), ou "temple en U", lui est postérieur d'environ deux siecles. Les deux sont creusés de galeries souterraines qui se croisent en un réseau labyrinthique de plus de 800 metres de corridors. Au centre de ce labyrinthe, dans une salle cruciforme, se dresse le Lanzón : une stèle de granite de 4,5 metres de haut, sculptée en forme d'être surnaturel mi-humain, mi-félin, aux crocs de jaguar et aux sourcils en spirale de serpent. Le Lanzón est toujours in situ depuis 3 000 ans.2
Les travaux de John Rick ont mis en évidence une caractéristique stupéfiante des galeries de Chavín : leur acoustique. Un réseau de canaux hydrauliques, alimenté par les deux rivieres encadrant le site, faisait circuler de l'eau sous pression dans les galeries lors des saisons de pluies. Cette eau produisait un grondement sourd, semblable au rugissement d'un jaguar ou au tonnerre, audible depuis l'intérieur des galeries. Les prêtres chavínides pouvaient ainsi créer une expérience sensorielle totale -- obscurité, confinement, son roulant -- sur des pèlerins déjà fragilisés par la haute altitude et probablement par l'ingestion de substances psychoactives.
La plante psychoactive la plus probable est le cactus San Pedro (Echinopsis pachanoi), dont la mescaline produit des visions intenses, des synesthésies et une sensation de fusion avec l'environnement. Des représentations de ce cactus colonnier a sept cotes apparaissent dans l'iconographie chavínide. Des os de condors des Andes et de cerfs ont été transformés en flutes et en tubes -- peut-etre utilisés pour ingérer des poudres psychoactives aspirées par le nez, une pratique attestée dans les Andes préhispaniques.3
L'"horizon chavínide" désigne l'expansion des motifs iconographiques de Chavín a travers les Andes, entre 900 et 200 avant notre ere. Les dieux aux crocs de jaguar, les yeux en volute de serpent, les oiseaux de proie et les bouches en forme de fente se retrouvent sur des textiles, des céramiques, des objets en or et en os depuis la côte nord du Pérou (culture Cupisnique) jusqu'aux hautes terres du sud (culture Paracas). Cette diffusion n'était pas une conquête militaire mais une expansion religieuse -- la propagation d'un culte et de ses symboles via les échanges et les pèlerinages.
Chavín de Huántar est aujourd'hui inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1985. Les fouilles se poursuivent, notamment dans les zones résidentielles qui entouraient le complex templier. Ces fouilles montrent qu'une population permanente de prêtres, d'artisans et de gestionnaires vivait sur place, gérant les flux de pèlerins et les offrandes. Chavín était a la fois un oracle, un atelier de production d'objets de prestige, et un centre de redistribution économique -- la premiere "institution" suprarégionale des Andes.
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