En 1929, près de la petite ville de ClovisClovisCulture paléoindienne d'Amérique du Nord (env. 13 000 ans), reconnaissable à ses pointes de pierre cannelées ; longtemps crue la plus ancienne du continent, elle ne l'est plus., au Nouveau-Mexique, des ouvriers découvrent des ossements de mammouths associés a des pointes de silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants. d'un type jusqu'alors inconnu. Cette fouille inaugurale allait ouvrir la voie a l'une des plus fascinantes et des plus controversées enquêtes de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. mondiale : qui était la culture Clovis, et étaient-ils vraiment les premiers habitants du continent américain ?1

Une pointe comme signature

Ce qui definit en premier lieu la culture Clovis, c'est sa technologie lithique d'une sophistication remarquable. Les pointes Clovis sont des projectiles en silex, calcédoine ou obsidienne tailles avec une précision qui force l'admiration des spécialistes : leurs deux faces sont finement retouchées, et elles portent une caractéristique unique, la cannelure, un amincissement central obtenu par le détachement d'un ou deux grands éclats longitudinaux depuis la base. Cette cannelure permettait de fixer la pointe sur un manche en bois ou en os, combinant aerodynamisme et solidité.

Pointes Clovis du Cleveland Museum of Natural History
Exemples de pointes Clovis du Cleveland Muséum of Natural History. La cannelure centrale est clairement visible. (Crédit : Wikimedia Commons, domaine public)

La fabrication d'une pointe Clovis de qualité nécessitait une maitrise parfaite de la taille du silex, acquise au terme de nombreuses années d'apprentissage. Les matières premières utilisées provenaient parfois de carrières distantes de plusieurs centaines de kilomètres, témoignant de réseaux d'approvisionnement et d'echanges étendus. On retrouve des pointes Clovis en contexte, associées a des ossements de megafaune, d'Alaska au Texas, de la cote atlantique a la cote pacifique, et meme dans plusieurs pays d'Amérique du Sud.2

Des chasseurs de mammouths ?

La culture Clovis a longtemps été présentée comme une culture de chasseurs specialises dans la grande faune - mammouths laineux, mastodontes, megalonyx (paresseux géants), glyptodons et bisons géants. L'association systématique de pointes Clovis avec des ossements de ces animaux dans de nombreux sites a acredite cette image de "chasseurs de mammouths" experts.

Toutefois, des recherches plus récentes nuancent ce tableau. L'analyse des sites et des assemblages osteologiques suggere que les porteurs de la culture Clovis étaient des généralistes adaptatifs : certes capables de s'attaquer aux grandes proies, ils chassaient également des cerfs, des tapirs, des chevaux sauvages, peculent des ressources végétales et exploitaient les écosystèmes aquatiques. Leur succès tenait peut-être moins a une spécialisation exclusive qu'a une extraordinaire flexibilité.

Pointe de Clovis Rummells-Maske, Iowa
La pointe Clovis dite "Rummells-Maske", trouvée en Iowa, est l'une des plus remarquables jamais mises au jour. (Crédit : Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0)

Ce qui est certain, c'est que les porteurs de la culture Clovis se répandirent avec une rapidité étonnante sur un continent immense. Des études de datation au radiocarbone indiquent que la culture Clovis s'étend sur une fenetre temporelle très étroite, de l'ordre de 300 a 500 ans (environ 13 400 a 12 900 ans BP), pendant lesquels elle semble avoir colonise la totalité du continent. Une diffusion aussi rapide est sans équivalent dans l'histoire des colonisations humaines. 3

Clovis First : une théorie sous pression

Pendant des décennies, l'hypothèse "Clovis First" fit autorité : les porteurs de la culture Clovis auraient été les premiers habitants des Amériques, arrives par le détroit de Behring lors du dernier maximum glaciaireDernier Maximum GlaciaireApogée de la dernière glaciation (env. 26 000 à 19 000 ans), aux calottes glaciaires maximales ; il repousse les populations vers des refuges méridionaux., en empruntant un corridor terrestre entre les deux grands inlandsis nord-américains. Mais cette théorie, séduisante et bien établie, est aujourd'hui sérieusement remise en question.

Plusieurs sites antedatent en effet la culture Clovis. Le plus celebre est Monte Verde, au Chili, dont les couches les plus anciennes sont datées d'environ 18 500 a 14 000 ans BP - soit plusieurs millénaires avant les premières traces Clovis. Si ces dates sont confirmées, les ancêtres des Amérindiens auraient franchi le continent américain avant meme que le corridor continental fut ouvert, peut-être par voie côtière en longeant la cote pacifique. D'autres sites aux États-Unis (Buttermilk Creek au Texas, Meadowcroft Rockshelter en Pennsylvanie) fournissent également des datations pré-ClovisPré-ClovisEnsemble de sites américains antérieurs à Clovis (Monte Verde, Cooper's Ferry, etc.), qui ont fait tomber le modèle « Clovis first ». qui alimentent le débat.

La culture Clovis n'est donc peut-être pas la culture des "premiers Américains", mais elle reste l'une des cultures préhistoriques les mieux documentées et les plus techniquement impressionnantes du continent, dont l'extraordinaire diffusion en quelques siècles demeure un mystère fascinant.