C'est l'une des grandes questions de l'archéologie de terrain : comment les Égyptiens de l'Ancien EmpireAncien EmpirePremière grande période de l'Égypte pharaonique unifiée (~2700-2200 av. J.-C., IIIe-VIe dynasties), âge d'or des grandes pyramides et d'un État fortement centralisé. ont-ils construit des monuments de plusieurs millions de tonnes avec les moyens de leur temps ? La réponse, moins mystérieuse qu'on ne le pense, est documentée, nuancée et fascinante. C'est ce que vient montrer Nota Bonus dans cet entretien de fond avec Franck Monnier, chercheur associé au CNRS.

Nota Bonus : les entretiens d'expert de Nota Bene

Nota Bonus est la chaîne secondaire de Nota Bene, la référence francophone de l'histoire sur YouTube (plus de 2 millions d'abonnés). Là où Nota Bene propose des vidéos grand public accessibles à tous, Nota Bonus accueille des entretiens plus longs et plus techniques, destinés à un public qui souhaite aller au-delà des grandes lignes. Ce format est précisément adapté à un sujet aussi dense que les techniques de construction de l'Égypte ancienne.

Franck Monnier : du laboratoire aux pyramides

Franck Monnier est chercheur associé au CNRS, UMR 7041 ArScAn (Archéologies et Sciences de l'Antiquité, Nanterre). Il est l'un des spécialistes français les plus actifs sur l'architecture de l'Égypte ancienne, croisant étude des structures bâties et restitution numérique en 3D.2

Il est co-fondateur du Journal of Ancient Egyptian Architecture (JAEA), revue scientifique à comité de lecture dédiée à l'architecture pharaonique.6 Il est l'auteur de deux ouvrages récents :

Il est également membre de la mission Inside the Great Pyramid, aux côtés de Zahi Hawass, Aurore Ciavatti, Bertrand Chazaly et Emmanuel Laroze, qui vise à explorer les espaces intérieurs de la Grande Pyramide par des techniques d'imagerie non invasives. Il coordonne aussi le projet Palais pharaonique 3D3, une reconstruction numérique du palais d'Amenhotep III à Malqata.

Ce que la science sait, et ce qu'elle ignore encore

L'entretien balaye les grandes questions que soulèvent les pyramides depuis deux siècles.

L'acheminement des pierres

Les blocs de calcaire proviennent des carrières de Tourah et de Maasarah, sur la rive est du Nil. Des papyrus retrouvés à Ouadi el-Jarf, datés du règne de Khéops, décrivent le quotidien des équipes de carriers et de transporteurs. Des traces archéologiques de rampes d'accès ont été identifiées sur plusieurs sites, bien que leur forme exacte, droite, hélicoïdale, coudée, reste débattue. Les analyses récentes suggèrent un système combinant plusieurs types de rampes selon la hauteur atteinte.

Les bâtisseurs : ni esclaves, ni mystère

La thèse des esclaves, popularisée par la Bible et certains récits antiques, est aujourd'hui infirmée par les fouilles. Les ouvriers étaient des artisans rémunérés, souvent bien nourris (bière, pain, poisson, viande), soignés par des médecins, et travaillant par équipes rotatives. Les villages d'ouvriers découverts à Gizeh par Mark Lehner et Zahi Hawass depuis les années 1990 en témoignent directement.

Les théories alternatives

Franck Monnier revient sur les théories extravagantes, rôle des extraterrestres, technologie perdue, civilisation atlante, pour les analyser avec précision. Non pas pour les ridiculiser, mais pour montrer comment chaque affirmation se heurte aux données archéologiques existantes. C'est l'objet de son second livre, qui s'inscrit dans la tradition de la zététique appliquée à l'archéologie.

Ce que la science ignore encore

Malgré les avancées, des zones d'ombre subsistent. La mécanique précise du hissage des blocs au-dessus de 50 mètres reste discutée. Les espaces intérieurs de la Grande Pyramide n'ont pas tous été cartographiés, la mission ScanPyramids a révélé en 2017 une cavité inconnue par muographie. Et les rouages administratifs d'un chantier mobilisant peut-être 20 000 personnes demeurent partiellement obscurs.

Pourquoi ce documentaire nous appartient aussi

L'architecture de l'Ancien Empire égyptien n'est pas de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. au sens strict : les pyramides de Gizeh ont été construites vers 2600–2500 avant notre ère, plusieurs siècles après l'apparition de l'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire. en Égypte. Mais les gestes techniques qui sous-tendent cette construction, taille de la pierre, organisation collective, maîtrise de l'ingénierie, s'inscrivent dans la longue histoire des savoir-faire humains que Mondes Préhistoriques s'attache à documenter. Les bâtisseurs de mégalithes de Carnac, de Newgrange ou de Ggantija auraient reconnu dans les carriers de Khéops des cousins de métier.