En mars 1868, des ouvriers qui creusent une tranchée de chemin de fer aux abords des Eyzies-de-Tayac, en Dordogne, mettent au jour une petite cavité naturelle sous un abri rocheux. À l'intérieur : cinq squelettes humains, des coquillages percés, des outils de pierre. Le géologue Louis Lartet, alerté, identifie des restes d'Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens. datant d'environ 28 000 ans. L'homme de Cro-Magnon vient de faire son entrée dans l'histoire de la science , et avec lui, une question qui n'a jamais cessé de nous fasciner : d'où vient notre besoin irrépressible de laisser des traces, de dessiner, de peindre, de raconter le monde sur les parois des grottes ?

Qui était Cro-Magnon ?

Crâne du Vieillard de Cro-Magnon ,  Wellcome Collection
Le crâne du « Vieillard de Cro-Magnon », découvert en 1868 aux Eyzies-de-Tayac (Dordogne). Ce spécimen d'Homo sapiens datant d'environ 28 000 ans est l'un des fossiles humains les plus anciens et les mieux conservés d'Europe occidentale. © Wellcome Collection (CC BY 4.0).

L'expression « homme de Cro-Magnon » désigne aujourd'hui, par extension, l'ensemble des Homo sapiens du Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien). européen, entre environ 45 000 et 10 000 ans avant le présent. Ce n'est pas une espèce distincte : biologiquement, Cro-Magnon est nous. Même cerveau, même capacité crânienne, même morphologie du squelette post-crânien. Si l'on habillait le « Vieillard de Cro-Magnon » en costume moderne et qu'on le croisait dans la rue, nous ne verrions rien d'inhabituel.

Ce qui distingue ces hommes et ces femmes de leurs prédécesseurs, c'est donc moins la biologie que le comportement. Ils enterrent leurs morts avec des offrandes. Ils se parent de colliers de coquillages et de perles d'ivoire. Ils fabriquent des instruments de musique , des flûtes en os d'oiseau, retrouvées en Allemagne, datant de 42 000 ans. Ils gravent, sculptent, peignent. Et, surtout, ils s'enfoncent dans les profondeurs de la terre, portant avec eux des lampes à graisse animale, pour couvrir de figures animales les parois des grottes inaccessibles.

L'irruption en Europe : 45 000 ans avant nous

La présence d'Homo sapiens en Europe remonte à environ 45 000 ans, lors de ce que les préhistoriens appellent l'AurignacienAurignacienPlus ancienne culture du Paléolithique supérieur européen (env. −43 000 à −33 000), associée à l'arrivée d'Homo sapiens et aux premières œuvres d'art. , du nom du village de l'Aveyron où cette culture fut identifiée pour la première fois. Ces Sapiens venaient du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture., eux-mêmes porteurs d'une migration plus ancienne depuis l'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde. orientale. Ils ne trouvèrent pas l'Europe vide : Néandertal y vivait depuis au moins 400 000 ans.

La coexistence dura entre 2 600 et 5 400 ans selon les régions , une période suffisamment longue pour que des échanges aient eu lieu, y compris des échanges génétiques. Les humains modernes non-africains portent aujourd'hui entre 1 et 4 % d'ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces. néandertalien. Puis Néandertal disparaît, vers 40 000 ans. Les causes restent débattues : compétition pour les ressources, épidémies, pression démographique, peut-être aussi l'incapacité à s'adapter à des changements climatiques rapides. Ce qui est certain, c'est que les Cro-Magnons ne s'arrêtèrent pas de peindre.

La révolution symbolique : quand l'humanité invente l'art

L'émergence de l'art n'est pas soudaine ni exclusivement européenne. Des gravures abstraites sur ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art. retrouvées à la grotte de Blombos, en Afrique du Sud, datent de 77 000 ans. Des parures de coquillages percés apparaissent au Maghreb vers 130 000 ans. Mais c'est en Europe, à partir de l'Aurignacien, que l'art atteint une densité, une sophistication et une continuité sans équivalent dans le reste du monde : plus de 400 grottes ornées, réparties de l'Espagne cantabrique aux Urals russes, sur une période de 30 000 ans.

Qu'est-ce qui déclenche cette explosion créatrice ? Les hypothèses ne manquent pas. Certains chercheurs évoquent une mutation neurologique permettant la pensée symbolique complexe. D'autres défendent l'idée d'un seuil démographique , suffisamment de personnes, suffisamment proches les unes des autres, pour que les innovations culturelles se diffusent et s'accumulent. D'autres encore pointent vers la pression adaptative du Dernier Maximum GlaciaireDernier Maximum GlaciaireApogée de la dernière glaciation (env. 26 000 à 19 000 ans), aux calottes glaciaires maximales ; il repousse les populations vers des refuges méridionaux. : dans un monde de toundra et de glaciers, l'art aurait servi à cimenter l'identité des groupes, à cartographier les territoires de chasse, à transmettre des savoirs de survie.

Font-de-Gaume : le dernier sanctuaire peint encore ouvert au public

Bison peint de la grotte de Font-de-Gaume, Dordogne ,  relevé de l'abbé Henri Breuil (domaine public)
Bison polychrome de la grotte de Font-de-Gaume (Les Eyzies-de-Tayac, Dordogne), relevé à l'aquarelle par l'abbé Henri Breuil au début du XXe siècle. La technique du soufflé (pigment projeté sur une main en relief) et le rendu du mouvement témoignent d'une maîtrise artistique d'une étonnante modernité, ca. 17 000 av. J.-C. , Domaine public.

À deux kilomètres des Eyzies, dans une gorge calcaire boisée, la grotte de Font-de-Gaume conserve l'un des ensembles d'art pariétalArt pariétalArt réalisé sur les parois des grottes et abris (peintures, gravures), par opposition à l'art mobilier. polychrome les plus remarquables jamais découverts. Redécouverte en 1901 par l'instituteur Denis Peyrony, elle recèle plus de 230 figures peintes et gravées , bisons, mammouths, rennes, rhinocéros laineux, ours des cavernes , dont une cinquantaine en couleurs. C'est, à ce jour, la seule grotte ornée magdalénienne encore accessible au public en France.

Ce qui frappe d'emblée, c'est la modernité du geste. Les artistes de Font-de-Gaume ne se contentaient pas de tracer des contours : ils modelaient les volumes en tirant parti des reliefs naturels de la roche, utilisaient plusieurs pigments (ocre rouge et jaune, manganèse noir, kaolin blanc), pratiquaient le fondu des couleurs, représentaient le mouvement. La frise des bisons, longue de plusieurs mètres, montre des animaux au galop, en charge, couchés. L'un d'eux est rendu en perspective parfaite, face à nous. Nous contemplons une œuvre d'art à part entière, née il y a 17 000 ans.

Altamira : la « chapelle Sixtine » de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.

Bison de la grotte d'Altamira (Espagne), peinture magdalénienne ca. 15 000 av. J.-C. ,  domaine public
L'un des célèbres bisons de la salle des peintures d'Altamira (Cantabrie, Espagne), ca. 15 000 av. J.-C. L'artiste a utilisé les protubérances naturelles du plafond calcaire pour donner du relief et du volume au corps de l'animal. © Domaine public.

En 1879, Marcelino Sanz de Sautuola explore une grotte sur ses terres en Cantabrie, en Espagne. Sa fille de huit ans, María, lève les yeux vers le plafond et s'exclame : « Mira, papá, bueyes pintados ! » (Regarde, papa, des bœufs peints !). Son père voit des bisons polychromes d'une perfection stupéfiante. Il publie sa découverte en 1880. La réaction de la communauté scientifique est unanime : c'est un faux. Aucun « primitif » ne pouvait avoir produit de tels chefs-d'œuvre.

Il faudra attendre 1902 et la découverte de plusieurs autres grottes ornées indiscutables pour que la paternité préhistorique d'Altamira soit reconnue. Sautuola était mort en 1888, sans avoir été réhabilité. La « chapelle Sixtine de la préhistoire » , l'expression est de l'abbé Breuil , représente aujourd'hui quelque 150 figures, dont une cinquantaine de bisons remarquablement conservés. Les artistes magdaléniens ont exploité les creux et bosses du plafond calcaire pour donner du relief aux corps des animaux : certains semblent véritablement en relief, comme sculptés dans la roche.

Lascaux et la question du sens : que signifiaient ces peintures ?

Rennes de la grotte de Font-de-Gaume ,  relevé de l'abbé Henri Breuil (domaine public)
Scène de rennes traversant un cours d'eau, grotte de Font-de-Gaume (Les Eyzies-de-Tayac, Dordogne), relevé de l'abbé Henri Breuil. Cette composition, exceptionnelle par sa narration, montre des animaux en mouvement avec un souci du détail anatomique qui n'a rien à envier à l'art naturaliste des siècles suivants. Domaine public.

Découverte en 1940 par quatre adolescents et leur chien Robot, la grotte de Lascaux a livré près de 2 000 figures sur environ 100 mètres de galeries. Chevaux, aurochs, cerfs, bisons, rhinocéros, ours , et, dans le puits, cette scène unique dans l'art préhistorique : un homme renversé par un bison éventré, avec à côté un rhinocéros qui s'éloigne. La seule scène narrative connue du Paléolithique supérieur.

La question de la signification de tout cet art reste l'une des plus débattues de la préhistoire. Les interprétations se sont succédé depuis un siècle et demi :

L'hypothèse de l'art pour l'art, d'abord : ces peintures seraient de pures expressions esthétiques, sans fonction pratique. Elle est aujourd'hui largement abandonnée , les grottes ornées sont trop profondes, trop difficiles d'accès pour être de simples ateliers de loisir.

La théorie de la magie de chasse, ensuite, défendue longtemps par l'abbé Breuil : peindre un animal, c'est s'en emparer symboliquement. Mais les espèces représentées ne correspondent pas toujours aux espèces chassées (le renne est rare dans l'iconographie alors qu'il constituait l'essentiel du régime alimentaire), et certains animaux sont peints transpercés de traits qui ne ressemblent pas à des flèches.

L'hypothèse du chamanismeChamanismeEnsemble de croyances et de pratiques rituelles fondees sur la communication entre le monde des vivants et un monde des esprits, par l intermediaire d un officiant (le chamane) entrant en transe. L hypothese chamanique a ete proposee pour interpreter une partie de l art parietal paleolithique., popularisée par David Lewis-Williams dans les années 1980, suggère que les artistes étaient des chamanes en état de transe, reproduisant les visions hallucinatoires de l'état modifié de conscience. Les formes géométriques récurrentes (points, grilles, spirales) correspondraient aux phosphènes , images produites par le cerveau lors de trances ou d'états hypnagogiques.

La théorie structuraliste de Leroi-Gourhan, enfin, voit dans les grottes un espace organisé selon une grammaire symbolique : certains animaux (cheval, bison) associés à certains signes, dans des zones précises. La grotte serait un temple, dont l'organisation reflèterait une cosmologie.

Le mystère des mains négatives : dans plus de cent grottes du monde, des artistes préhistoriques ont posé leur main sur la paroi et soufflé du pigment autour. Ces « mains négatives » sont les premières signatures de l'humanité. Certaines présentent des doigts repliés ou amputés , peut-être des mutilations rituelles, peut-être une convention symbolique. On en connaît en France, en Espagne, en Argentine et en Indonésie, sur une période de 40 000 ans. C'est le geste le plus universel et le plus persistant de notre espèce.

La technique : des artistes accomplis

L'art pariétal paléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette. n'est pas l'œuvre de débutants tâtonnants. Les analyses récentes révèlent des artistes maîtrisant un répertoire technique élaboré. Les pigments , ocres (oxydes de fer rouges et jaunes), manganèse (noir), kaolin (blanc) , étaient broyés, mélangés à de la graisse animale ou à de l'eau, parfois chauffés pour modifier leur teinte. Ils étaient appliqués au doigt, au tampon de mousse ou de peau, soufflés à travers un os creux , les premières aérographes de l'histoire.

L'éclairage constituait un défi majeur. Travailler dans l'obscurité totale de grottes profondes nécessitait des lampes à graisse , de petites coupelles de pierre contenant de la moelle ou de la graisse animale, avec une mèche de mousse ou de fibres végétales. Des dizaines de ces lampes ont été retrouvées dans les gisements paléolithiques. Certaines portent elles-mêmes des gravures, comme si l'objet d'éclairage participait lui aussi du monde symbolique.

La question de la transmission est cruciale : comment ces techniques, ces conventions stylistiques, ces thèmes iconographiques se sont-ils perpétués sur 30 000 ans à travers une Europe de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine. nomades ? La réponse est peut-être dans les grottes elles-mêmes : certaines ont été fréquentées sur des millénaires, les générations successives ajoutant leurs figures aux anciennes, participant à une tradition visuelle dont elles se reconnaissaient héritières. L'art était peut-être le ciment de ces traditions.

L'héritage de Cro-Magnon : une présence continue

Contrairement à une idée répandue, Cro-Magnon n'a pas « disparu ». Les populations du Paléolithique supérieur européen sont les ancêtres directs , parmi d'autres , des Européens actuels. Des analyses génétiques publiées depuis 2014 montrent une continuité génomique entre les Cro-Magnons et les populations mésolithiques, puis néolithiques, puis modernes d'Europe occidentale. Nous sommes leurs descendants.

Ce que nous avons hérité d'eux est difficile à mesurer. Peut-être le goût du récit. Peut-être l'obsession de représenter le vivant. Peut-être simplement ce geste , poser la main sur une surface et laisser une trace , que chaque enfant répète spontanément, partout dans le monde, comme s'il réactualisait quelque chose d'aussi vieux que notre espèce.

Les grottes ornées sont fermées au public, une à une, pour les protéger de l'altération par le CO₂ et les champignons qu'introduisent les visiteurs. Lascaux est fermé depuis 1963, Altamira depuis 2002 (avec de rares réouvertures temporaires). Ce que ces artistes anonymes avaient tracé pour leurs contemporains, nous le préservons maintenant pour personne , ou plutôt pour les siècles qui viennent, qui disposeront peut-être de technologies d'observation que nous n'imaginons pas encore.