Les rainures interproximales gravees dans les dents de fossiles d'hominines ont longtemps alimente l'imaginaire : nos ancetres se nettoieraient mutuellement les dents avec des brindilles, comme un soin social temoignant d'une sophistication comportementale. Une etude publiee en septembre 2025 dans l'American Journal of Biological Anthropology vient fracturer ce mythe. Ces rainures sont presentes chez des especes incapables d'un tel comportement social -- elles ne revelent presque rien sur la vie en groupe de nos ancetres.

Crane d'Homo habilis reconstitue
Crane reconstitue d'Homo habilis (environ 2,3 millions d'annees). Cette espece figurait parmi celles dont les dents fossiles presentent des rainures interproximales, longtemps interpretees comme des traces de curedenture sociale entre individus.

L'equipe de chercheurs a analyse des series dentaires provenant de plus d'une douzaine de genres de primates fossiles et actuels, en comparant la presence, la morphologie et la distribution des rainures interproximales.[1] Leur conclusion est sans appel : ces marques apparaissent aussi bien chez les gorilles et les chimpanzes que chez les Homo habilis ou les Neandertals -- des especes dont les comportements sociaux sont radicalement differents.

Le probleme avec l'interpretation sociale

Les gorilles ne pratiquent pas le curedenture mutuel. Les babouins non plus. Pourtant, leurs dents presentent des rainures morphologiquement identiques a celles decrites chez des hominines et attribuees a un comportement social elabore. Si l'intercomparaison interspeci fique invalide le lien entre rainures et curedenture sociale, il faut chercher d'autres mecanismes.

Crane de chimpanze
Crane de chimpanze (Pan troglodytes). Les chimpanzes presentent des rainures interproximales dentaires similaires a celles des hominines fossiles, bien qu'ils ne pratiquent pas de curedenture sociale systematique. Cette observation remet en cause l'interpretation comportementale de ces marques.

Les auteurs proposent plusieurs explications alternatives : alimentation abrasive incluant des graines ou des rhizomes, utilisation individuelle et opportuniste de brindilles pour soulager des douleurs dentaires, ou tout simplement des trajectoires d'usure liees a la mastication repetee d'aliments fibreux. Aucune de ces causes ne necessite de sophistication sociale particuliere.

Ce que ces marques disent vraiment

Il ne s'agit pas de nier que certains primates -- dont des hominines -- aient pu utiliser des objets pour nettoyer leurs dents. Des observations directes sur des chimpanzes vivants documentent ce comportement, mais il est individuel et rare. Le probleme reside dans l'extrapolation : prendre une marque morphologique isolee sur un fossile et en deduire un comportement social complexe et frequent est methodologiquement fragile.

Crane de gorille
Crane de gorille (Gorilla gorilla). Comme le chimpanze, le gorille peut presenter des rainures dentaires similaires a celles des hominines fossiles sans pour autant pratiquer de toilettage dentaire reciproque. L'etude de 2025 invite a plus de prudence dans l'interpretation comportementale des traces fossilisees.

L'etude rappelle un principe fondamental de la paleoanthropologie : une trace fossilisee peut avoir plusieurs causes, et la plus excitante n'est pas toujours la plus probable. Recalibrer notre lecture de ces rainures ne diminue pas nos ancetres -- cela nous permet simplement de mieux cerner ce que l'on peut et ce que l'on ne peut pas deduire de la seule morphologie dentaire.