Pendant plus d'un siècle, une poignée d'inscriptions gravées sur des cônes d'argile, des tables de pierre et des vases d'argent ont résisté à tous les efforts de lecture. Alignées en signes fins et anguleux, ces marques provenaient du sud-ouest de l'Iran, du cœur du royaume d'ÉlamÉlamAncienne civilisation du sud-ouest de l'Iran, centrée sur Suse et Anshan, voisine et rivale de la Mésopotamie du IIIe au Ier millénaire av. J.-C.→, une civilisation contemporaine des grandes cités de Mésopotamie. Les spécialistes leur avaient donné un nom, l'élamite linéaireÉlamite linéaireÉcritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire.→ de l'Élam (Iran), utilisée vers 2300 av. J.-C., partiellement syllabique, longtemps indéchiffrable et décryptée dans les années 2010-2020 grâce à des inscriptions royales répétitives.→, mais ils ne savaient pas les faire parler. En 2020, l'archéologue français François Desset, rattaché au laboratoire ARCHÉORIENT du CNRS et à l'université de Téhéran, a annoncé, avec une équipe internationale, être parvenu à en reconstituer la lecture. Le résultat, publié en 2022 dans une revue spécialisée, propose de déchiffrer l'une des plus anciennes écritures du monde, vieille d'environ 4 400 ans [1].
L'affaire dépasse la seule curiosité philologique. Si les conclusions de l'équipe se confirment, l'élamite linéaire deviendrait la plus ancienne écriture purement phonétique connue, et surtout la démonstration que l'écriture n'a pas été inventée une seule fois, dans un seul foyer mésopotamien, avant de se diffuser partout. En Iran, une tradition graphique aurait évolué en parallèle, sans descendre du cunéiforme. C'est une révision de l'histoire de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→ à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→ tardive et de la protohistoire du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithiqueRévolution néolithiquePassage des sociétés de chasseurs-cueilleurs à l'agriculture et à la sédentarité (vers 10 000 av. J.-C. au Proche-Orient), à l'origine des villages puis des cités.→, de l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→, des premières villes et de l'écriture.→ que ce déchiffrementDéchiffrementReconstitution du sens et de la valeur des signes d'une écriture inconnue, souvent à partir de textes bilingues, de noms propres répétés ou de régularités statistiques.→ met sur la table [2]. Encore faut-il mesurer avec prudence ce qui est acquis et ce qui reste discuté, car tous les chercheurs ne partagent pas le même enthousiasme.
Le mot déchiffrement, d'ailleurs, mérite d'être manié avec soin. Déchiffrer une écriture ne signifie pas seulement reconnaître quelques signes isolés, mais reconstituer le système qui relie ces signes à une langue, au point de pouvoir lire des textes inédits. C'est cette ambition, appliquée à l'élamite linéaire, que porte le travail de François Desset et de ses cinq co-auteurs, publié en 2022 sous le titre « The Decipherment of Linear Elamite Writing ». Les auteurs y revendiquent une lecture presque complète, tout en reconnaissant qu'une poignée de signes reste sans valeur assurée [3].
Pour le lecteur non spécialiste, l'intérêt de cette histoire tient aussi à ce qu'elle raconte du métier de l'archéologue et du philologue. Elle mêle des tablettes sorties de terre il y a plus d'un siècle, des vases précieux longtemps cachés dans des coffres, des noms de rois oubliés, des divinités disparues et des raisonnements de logique presque policière. Elle rappelle que, pour les périodes anciennes, l'écriture est notre seul accès direct à la parole des hommes du passé, et qu'une écriture non lue est comme une porte close sur des siècles de pensée. La refermer ou l'entrouvrir change la manière dont nous racontons les origines de la civilisation.
Qu'est-ce que l'élamite linéaire ?
L'élamite linéaire est un système d'écriture attesté par un très petit nombre de documents, une quarantaine de textes seulement, souvent brefs, connus à ce jour. Il servait à noter la langue élamite, un isolat linguistique sans parenté établie avec aucune autre langue vivante ou morte. Les signes, tracés en lignes, d'où le qualificatif de « linéaire », se comptent en une centaine de glyphes, certains n'étant que des variantes graphiques d'un même caractère. Cette relative sobriété du répertoire est un indice fort, elle suggère un système phonétique plutôt qu'une écriture mêlant symboles de sons et symboles de mots entiers [2].
Selon l'analyse de François Desset et de ses collègues, l'élamite linéaire serait un alphasyllabaire, c'est-à-dire un système où chaque signe note une consonne accompagnée d'une voyelle, avec des moyens pour préciser cette voyelle. Ce serait, dans cette hypothèse, la plus ancienne écriture entièrement fondée sur les sons de la langue, alors que le cunéiformeCunéiformePlus ancienne écriture connue, née à Uruk ; ses signes, imprimés dans l'argile au calame, ont la forme de coins (du latin cuneus).→ mésopotamien et les hiéroglyphesHiéroglypheSigne de l'écriture sacrée égyptienne, à la fois figuratif et phonétique, gravé ou peint sur les monuments et dans les tombes.→ égyptiens mêlaient à la même époque phonogrammes, qui notent des sons, et logogrammes, qui notent des mots entiers. Une écriture purement phonétique demande moins de signes à mémoriser, ce qui pourrait, en théorie, avoir favorisé une alphabétisation un peu plus large qu'ailleurs [2].
Les supports sont variés, argile, pierre, métal, et les inscriptions ne se lisent pas toutes dans le même sens, certaines de droite à gauche, d'autres de gauche à droite. Ce corpus fragmentaire est dispersé, entre le musée du Louvre à Paris, des musées iraniens à Téhéran ou Djiroft, et des collections privées de par le monde. Cette dispersion, on le verra, a joué un rôle décisif, et parfois problématique, dans l'histoire du déchiffrement.
Il importe de bien distinguer deux notions que l'on confond souvent, la langue et l'écriture. La langue élamite est un phénomène oral, un ensemble de sons et de mots. L'écriture élamite linéaire n'est qu'une des manières de la noter sur un support. La même langue élamite a d'ailleurs été écrite plus tard au moyen du cunéiforme, emprunté à la Mésopotamie. Cette situation où une seule langue est notée par deux systèmes graphiques différents porte un nom, la digraphie. Le cas n'est pas isolé dans l'histoire, le grec ancien a lui aussi été écrit d'abord au moyen du linéaire B, déchiffré en 1952, puis au moyen de l'alphabet grec, à partir du VIIIe siècle av. J.-C. [2].
Cette comparaison avec le linéaire B n'est pas fortuite. Dans les deux cas, il s'agit d'une écriture ancienne, oubliée, redécouverte par l'archéologie, puis reconstituée par le raisonnement. Et dans les deux cas, la connaissance préalable de la langue, par d'autres sources, a rendu le déchiffrement possible. Pour l'élamite, une masse considérable de vocabulaire est en effet connue depuis longtemps, grâce aux inscriptions trilingues de l'empire achéménide, en particulier la célèbre inscription de Behistun, où l'élamite figure aux côtés du vieux perse et de l'akkadien. Déchiffrer l'élamite linéaire revenait donc, pour l'essentiel, à découvrir la valeur d'une centaine de signes, la langue étant déjà connue dans ses grandes lignes [2].
Le royaume d'Élam et la ville de Suse
L'Élam désigne à la fois une région, un ensemble de royaumes et une civilisation qui s'est déployée sur le sud-ouest de l'Iran actuel, depuis les plaines de la Susiane, autour de la ville de Suse, jusqu'aux hauts plateaux du Fars et aux régions du Kerman. Ses habitants se désignaient eux-mêmes, semble-t-il, par un nom transcrit Hatamti, dont « Élam » est la forme reçue par l'intermédiaire mésopotamien. Voisine et souvent rivale des cités de Sumer et d'Akkad, cette civilisation a compté parmi les grandes puissances du Proche-Orient ancien pendant près de deux millénaires [2].
Suse est le site clé de cette histoire. Occupée dès la fin du Ve millénaire av. J.-C., elle est devenue une capitale majeure, un carrefour entre le monde des plaines mésopotamiennes et celui des montagnes iraniennes. C'est là, lors des fouilles menées par la mission archéologique française à partir de 1897, que furent mis au jour les premiers documents en élamite linéaire, découverts en 1903. Suse a livré des inscriptions monumentales, gravées sur de grandes sculptures de pierre, des tables votives et des marches d'escalier monumentales, dont certaines associent l'élamite linéaire au cunéiforme akkadien [2].
À l'échelle chronologique, l'Élam de l'âge du bronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.→, marquée par la métallurgieMétallurgieEnsemble des techniques d'extraction et de travail des métaux (cuivre, bronze, or) ; son essor à l'énéolithique et à l'âge du bronze transforme outillage, armement et hiérarchies sociales.→ du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides.→ est contemporain des dynasties d'Akkad et d'Ur en Mésopotamie. Le roi Puzur-Inshushinak, dont le nom revient sur la plupart des inscriptions monumentales, régnait à Suse vers 2100 av. J.-C., à une période où la ville affirmait son autonomie face à ses puissants voisins. Un peu plus tard, la dynastie dite des Sukkalmah, aux alentours de 1900 à 1500 av. J.-C., a produit les vases d'argent qui allaient devenir la clé du déchiffrement. C'est donc entre 2300 et 1850 environ que se concentre l'usage de cette écriture [3].
La civilisation élamite ne se réduit pas à ses écritures. Elle a produit une remarquable culture matérielle, une architecture monumentale dont la ziggourat de Tchoga Zanbil, édifiée plus tard, vers le XIIIe siècle av. J.-C., reste le symbole le plus spectaculaire, et une orfèvrerieOrfèvrerieArt de travailler les métaux précieux (or, argent) pour en faire bijoux, vases et ornements ; les kourganes de Maïkop comptent parmi les plus anciens témoignages d'une orfèvrerie d'élite.→ raffinée, notamment un travail de l'argent d'une grande finesse. C'est précisément sur des objets de métal précieux, coupes et vases, que se trouvent certaines des inscriptions les plus importantes pour le déchiffrement. Loin d'être marginale, l'écriture s'inscrit ici dans un contexte de pouvoir, de religion et de prestige, elle sert des rois qui commémorent leurs actes et honorent leurs dieux [3].
Les spécialistes répartissent aujourd'hui le corpus élamite linéaire en trois grands ensembles géographiques, correspondant à des aires distinctes. Un groupe occidental, celui des basses terres, autour de Suse, avec des inscriptions sur pierre et sur argile. Un groupe central, celui des hautes terres du Fars, essentiellement composé d'inscriptions sur vases d'argent. Et un groupe oriental, plus rare, formé de courtes inscriptions provenant du sud-est de l'Iran. Cette répartition suggère que l'écriture, loin d'être confinée à la seule Suse, a circulé sur un vaste territoire, des plaines de la Susiane aux confins du Kerman [2].
Du proto-élamite à l'élamite linéaire
Avant l'élamite linéaire, l'Iran avait déjà connu une écriture, plus ancienne de près de mille ans, que les spécialistes appellent le proto-élamiteProto-élamitePlus ancienne écriture de l'Iran (~3300 av. J.-C.), encore largement indéchiffrée, contemporaine du proto-cunéiforme mésopotamien mais distincte de lui.→. Attesté vers 3300 av. J.-C., ce système de signes est employé sur des milliers de tablettes d'argile, majoritairement des documents de comptabilité et d'administration. Il reste, à ce jour, très largement indéchiffré, et l'on ignore même quelle langue il notait [2].
La question du lien entre ces deux écritures, proto-élamite ancien et élamite linéaire plus récent, est ancienne et disputée. Une hypothèse longtemps privilégiée voyait dans le proto-élamite un système dérivé, d'une manière ou d'une autre, de l'invention mésopotamienne, et considérait l'élamite linéaire comme indépendant du proto-élamite. Une autre lecture, défendue par François Desset et son équipe, propose au contraire que l'élamite linéaire soit l'aboutissement d'une évolution continue du proto-élamite, les deux ne formant qu'un seul et même système d'écriture saisi à deux étapes différentes de son histoire [3].
Cette continuité supposée n'est pas une simple question d'école. Si elle se vérifie, elle offrirait une porte d'entrée inespérée vers le proto-élamite lui-même, en permettant de remonter, signe après signe, d'une écriture désormais lisible vers une écriture antérieure de plus d'un demi-millénaire. Des ressemblances formelles entre certains signes proto-élamites et certains signes élamites linéaires ont été relevées à l'appui de cette idée. Mais, prudence oblige, ces ressemblances pourraient aussi s'expliquer autrement, par une imitation tardive de vieilles tablettes redécouvertes, un phénomène que l'on nomme schismogenèse, sur lequel nous reviendrons.
Le proto-élamite mérite qu'on s'y attarde, car il constitue l'un des grands mystères de l'histoire de l'écriture. Contemporain, ou presque, du proto-cunéiforme de Mésopotamie, il apparaît à un moment charnière, celui de l'essor des premières grandes agglomérations urbaines et de la nécessité de gérer des flux de biens, de bétail, de céréales et de main-d'œuvre. Ses tablettes, retrouvées à Suse mais aussi sur des sites lointains comme Tepe Yahya dans le Kerman, sont couvertes de chiffres et de signes qui semblent bien noter des quantités et des catégories de marchandises. Mais, faute de bilingue et faute d'identifier la langue sous-jacente, il résiste encore aux tentatives de lecture [2].
Rendre lisible l'élamite linéaire changerait la donne, à condition que le lien de filiation entre les deux écritures soit avéré. On disposerait alors, pour la première fois, d'un point d'ancrage, une écriture connue à laquelle rattacher une écriture inconnue plus ancienne. C'est cette perspective qui rend l'enjeu si important aux yeux des chercheurs, bien au-delà du seul corpus élamite linéaire. Le déchiffrement d'une écriture peut, ainsi, en appeler un autre, comme les maillons d'une même chaîne.
Une écriture longtemps restée muette
Découverte en 1903, l'écriture élamite linéaire est restée incomprise pendant plus d'un siècle. Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Dès le début du XXe siècle, des savants comme Ferdinand Bork, en 1905 puis 1924, et Carl Frank, en 1912, ont tenté de percer le mystère. Ils bénéficiaient d'un atout, l'existence d'inscriptions partiellement bilingues, où un même monument portait à la fois un texte en élamite linéaire et un texte en cunéiforme notant l'akkadien, une langue bien connue [2].
La méthode paraissait limpide. Sur la fameuse « Table au Lion », conservée au Louvre, deux mots aux terminaisons semblables apparaissaient dans la partie akkadienne, les noms Inshushinak, un dieu, et Puzur-Inshushinak, le roi. Repérer les groupes de signes équivalents dans la partie en élamite linéaire permettait d'attribuer une valeur phonétique à une dizaine de signes. Ce fut un vrai succès, mais un succès qui s'arrêta net. Les versions en élamite linéaire et en cunéiforme n'étaient pas des traductions fidèles l'une de l'autre, mais des textes de sens proche seulement, si bien qu'au-delà des noms propres, on ne parvenait pas à avancer [3].
Plus tard, dans les années 1960, des chercheurs comme Walther Hinz et Piero Meriggi ont repris le dossier et proposé de nouvelles lectures, sans emporter la conviction générale. Le principal obstacle tenait à la nature du corpus, trop mince, avec des textes trop courts, et à la faible connaissance de la forme la plus ancienne de la langue élamite, celle-là même que l'élamite linéaire était censé transcrire. L'écriture demeurait, pour l'essentiel, insaisissable.
Ce long échec s'explique en partie par des raisons structurelles. Un déchiffrement réussi repose en général sur trois conditions, un corpus suffisamment fourni, la connaissance de la langue notée, et de préférence un document bilingue fiable, à l'image de la pierre de Rosette pour les hiéroglyphes égyptiens. Or l'élamite linéaire cumulait les handicaps, un corpus minuscule, des textes très brefs, des bilingues imparfaits qui n'étaient pas de vraies traductions, et une connaissance lacunaire de la forme ancienne de la langue élamite. Chacune de ces difficultés, prise isolément, aurait déjà été un obstacle sérieux, leur cumul rendait la tâche presque désespérée [3].
Il faut aussi mesurer que les enjeux n'étaient pas seulement techniques. Comparé au cunéiforme mésopotamien ou aux hiéroglyphes égyptiens, dont les corpus se comptent en dizaines de milliers de textes et qui ont mobilisé des générations de savants, l'élamite linéaire est resté un objet de spécialistes, une écriture périphérique, sans la masse critique de documents qui, ailleurs, avait permis les grands déchiffrements du XIXe et du XXe siècle. Il aura fallu qu'un chercheur s'y consacre presque exclusivement, et qu'un lot inespéré de documents apparaisse, pour que la situation se débloque.
On peut mesurer le chemin parcouru en le comparant à quelques grands déchiffrements de l'histoire. Le vieux perse cunéiforme fut percé au début du XIXe siècle grâce aux noms des rois achéménides, répétés dans des formules stéréotypées, un peu comme les noms de rois des vases élamites. Les hiéroglyphes égyptiens tombèrent grâce à Champollion et à la pierre de Rosette, un bilingue exceptionnel. Le linéaire B mycénien fut résolu en 1952 par Michael Ventris, qui devina qu'il notait une forme ancienne du grec. Chaque fois, la combinaison d'un indice décisif et d'un raisonnement audacieux a fait basculer une écriture muette dans le domaine du lisible [2].
François Desset et quinze ans d'enquête
C'est dans ce dossier réputé infranchissable que François Desset s'est engagé au milieu des années 2000. Archéologue spécialiste de l'Iran ancien, il a consacré plus de quinze ans à l'étude de ces signes, entre la France et Téhéran, en réunissant patiemment un corpus, en le photographiant, en le comparant, en le confrontant à la maigre documentation disponible sur la langue élamite ancienne [1].
Le déblocage est venu d'un ensemble de documents restés longtemps à l'écart de la recherche. À partir de 2015, François Desset a pu étudier une série d'inscriptions gravées sur des vases d'argent conservés dans des collections privées, notamment la collection Mahboubian, et jusque-là jugées d'authenticité douteuse. Ces vases, publiés en 2018, portaient des inscriptions rituelles stéréotypées, répétant des formules très proches d'un objet à l'autre. Cette régularité était précisément ce qui manquait, un matériel comparable, standardisé, où repérer des constantes [2].
La démarche du chercheur rappelle celle de grands déchiffreurs du passé, comme Georg Friedrich Grotefend qui, au début du XIXe siècle, avait attaqué le vieux perse en devinant que certaines séquences répétées étaient des noms de rois. François Desset a fait l'hypothèse, vérifiée ensuite, que les inscriptions de ces vases avaient des équivalents connus en cunéiforme sur d'autres objets de même type et de même époque. En partant de cette hypothèse, il devenait possible d'identifier des noms propres et, de proche en proche, de tester la valeur de nouveaux signes [3].
Le recours à des collections privées et à des objets sans provenance archéologique connue n'est pas anodin. Il place le chercheur devant un dilemme, largement débattu dans la discipline. D'un côté, ces objets portent des inscriptions irremplaçables, sans lesquelles le déchiffrement n'aurait sans doute pas été possible. De l'autre, leur absence de contexte de fouille et leur circulation sur le marché de l'art posent des questions d'authenticité et d'éthique. François Desset et son équipe ont dû, avant toute chose, se convaincre que ces vases n'étaient pas des faux, en s'appuyant notamment sur la cohérence interne des inscriptions et sur leur concordance avec des données connues par ailleurs [2].
La démarche s'est aussi appuyée sur la collaboration internationale. Autour de François Desset, l'article de 2022 réunit plusieurs spécialistes, Kambiz Tabibzadeh, Matthieu Kervran, Gian Pietro Basello et Gianni Marchesi, aux compétences complémentaires en archéologie, en linguistique et en assyriologie. Le déchiffrement d'une écriture ancienne n'est jamais l'œuvre d'un seul, il suppose de croiser la connaissance des supports matériels, celle de la langue et celle des écritures voisines. Cette dimension collective est aussi ce qui donne du poids à la proposition, tout en offrant, en retour, plusieurs points de discussion à la critique.
Les vases « gunagi », clé du déchiffrement
Au centre de l'enquête se trouvent les vases dits « gunagi », des gobelets et coupes d'argent gravés d'inscriptions royales. Le mot lui-même désigne, dans les textes, ce type de récipient précieux. Neuf de ces vases, désignés dans les publications par des lettres, ont livré des inscriptions décisives. Leur formulation répétitive, un souverain déclarant avoir fait fabriquer l'objet et l'avoir dédié à une divinité, offrait un cadre régulier où les variables étaient précisément les noms des rois et des dieux [3].
Le point d'appui a été le nom du roi Shilhaha, l'un des premiers souverains de la dynastie des Sukkalmah. Sa graphie présentait une particularité précieuse, le redoublement de la dernière syllabe, ha-ha, qui se traduisait par la répétition d'un même signe. Cette signature graphique a servi de pivot. Une fois ce nom reconnu, ainsi que celui d'Ebarat, un autre roi de la même dynastie, et celui du grand dieu Napirisha, plusieurs signes supplémentaires recevaient une valeur phonétique assurée [2].
De là, l'équipe a mis en relation neuf inscriptions cunéiformes avec les inscriptions des vases. Deux d'entre elles comportaient un grand nombre de noms propres, de titres et de formules que l'on retrouvait dans l'élamite linéaire. En croisant systématiquement ces données avec le vocabulaire élamite déjà connu par ailleurs, notamment grâce aux inscriptions trilingues de l'époque achéménide où l'élamite est noté en cunéiforme, les chercheurs ont porté à 72 le nombre de signes dont la valeur phonétique était établie. Ces 72 signes représenteraient environ 96 % des occurrences relevées dans l'ensemble des inscriptions connues. Restent quelques dizaines de caractères rares, parfois attestés une seule fois, dont la valeur demeure incertaine [3].
La logique du déchiffrement mérite d'être décrite un peu plus précisément, car elle éclaire la solidité, mais aussi les limites, du résultat. Le raisonnement procède par cercles concentriques. On part d'un noyau de signes sûrs, ceux des noms propres identifiés grâce aux bilingues et aux séquences répétées. On utilise ensuite ces valeurs pour lire d'autres mots, dont certains sont attendus par le contexte, un titre royal, une formule de dédicace, un nom de divinité. Chaque lecture réussie confirme, ou infirme, les valeurs de départ, et permet d'en ajouter de nouvelles. De cercle en cercle, le système se referme sur lui-même, et sa cohérence d'ensemble devient un argument en faveur de sa validité [3].
Cette méthode a une force et une faiblesse. Sa force, c'est que la cohérence globale d'un déchiffrement, la capacité à lire de manière plausible des textes qui n'ont pas servi à l'établir, est un test exigeant, difficile à satisfaire par hasard. Sa faiblesse, c'est que le raisonnement comporte une part d'attente, on cherche des formules que l'on suppose présentes, ce qui expose au risque de trouver ce que l'on s'attendait à voir. C'est précisément sur ce point que se concentrent certaines réserves des chercheurs les plus prudents, qui réclament la publication intégrale, texte par texte, des lectures proposées [2].
Ce que disent les inscriptions : rois et dieux
Une fois la lecture rétablie, que racontent ces textes ? L'essentiel du corpus relève de la formule votive et commémorative. Les rois y déclarent avoir fait fabriquer un objet, un vase, une statue, un monument, et l'avoir dédié à une divinité, souvent pour obtenir sa protection ou sa faveur. On y lit des noms de souverains, Puzur-Inshushinak à Suse, Shilhaha et Ebarat pour la dynastie des Sukkalmah, ainsi que des noms de divinités, comme Inshushinak, le dieu tutélaire de Suse, ou Napirisha, l'une des grandes figures du panthéon élamite [3].
Un exemple parlant est celui d'un vase d'argent trouvé près de Marvdasht, dans le Fars, dont l'inscription pourrait se lire ainsi, dans la restitution proposée par l'équipe, une dédicace à une dame divine par un personnage nommé Shuwar-asu, qui déclare avoir fait ce vase d'argent et l'avoir consacré, avec bienveillance, dans un temple destiné à porter son nom. Au-delà de l'anecdote, chaque texte de ce genre livre du vocabulaire, des formules, des tournures qui documentent l'état le plus ancien de la langue élamite [2].
C'est peut-être là le gain le plus concret du déchiffrement. Pour la période allant de 2250 à 1500 av. J.-C. environ, la langue élamite n'était documentée en cunéiforme que par moins d'une dizaine d'attestations. En rendant lisibles la quarantaine de textes en élamite linéaire, le déchiffrement quintuple, selon les auteurs, le nombre de documents renseignant les premiers stades de cette langue. De plus, l'élamite linéaire ayant été conçu spécifiquement pour noter l'élamite, il en reflète la phonologie plus fidèlement que le cunéiforme, emprunté à une langue étrangère [3].
Les textes livrent aussi des indications précieuses sur l'organisation du pouvoir et de la religion en Élam. Les titulatures royales, les mentions de dynasties, les hiérarchies entre divinités dessinent, en creux, une société où le roi joue un rôle central d'intermédiaire entre les hommes et les dieux, et où le don d'objets précieux aux sanctuaires est un acte politique autant que religieux. Une tablette conservée au Louvre semble par ailleurs attester que le caractère syllabique de l'écriture était déjà formalisé, ordonné, par ceux qui l'employaient, comme si les scribes disposaient d'une sorte de liste de signes de référence [2].
Il faut toutefois rester mesuré sur la richesse du contenu. La plupart des textes connus sont courts et répétitifs, ce sont des dédicaces, des formules, non des récits, des lois ou des correspondances. On est loin de la variété des archives mésopotamiennes. L'élamite linéaire éclaire surtout la langue et quelques figures royales, il ne raconte pas, à lui seul, l'histoire événementielle de l'Élam. C'est un apport réel, mais qui doit être apprécié à sa juste échelle, celle d'un corpus fragmentaire.
La grande leçon : deux écritures parallèles
Au-delà des rois et des dieux, la portée la plus large de ce travail touche à l'histoire même de l'invention de l'écriture. Longtemps, un récit a dominé, celui d'une invention unique, survenue à Uruk en Mésopotamie vers 3300 av. J.-C., avec le proto-cunéiforme, dont toutes les autres écritures du Proche-Orient auraient dérivé par diffusion. Dans ce schéma, l'Iran n'aurait fait que recevoir, sous une forme ou une autre, une idée née ailleurs [1].
Or, l'analyse de François Desset et de ses collègues conduit à une autre image. Selon eux, le proto-cunéiforme mésopotamien et le proto-élamite iranien auraient évolué en parallèle, à partir d'un fonds commun de signes simples et de systèmes de comptage liés aux jetons d'argile et aux tablettes numériques qui, dès le IVe millénaire, servaient à la gestion des biens dans tout le Proche-Orient. Ni l'une ni l'autre de ces deux écritures ne descendrait donc de la sienne voisine, elles seraient sœurs plutôt que mère et fille [3].
Si cette lecture s'impose, elle remet en cause l'idée d'un foyer unique de l'écriture. Elle suggère que, dans une même aire culturelle, deux sociétés voisines ont pu franchir à peu près en même temps, et de façon indépendante, le seuil décisif qui mène des systèmes de comptage à l'écriture des langues. L'écriture cesserait d'être un éclair de génie isolé pour devenir un processus, engagé sur plusieurs foyers à la fois. C'est une inflexion notable pour l'histoire des débuts de la civilisation urbaine et de l'administration.
Cette idée s'inscrit dans un mouvement plus large de la recherche récente, qui tend à relativiser le modèle diffusionniste, celui d'une invention unique rayonnant depuis un centre. On sait par ailleurs que l'écriture a été inventée de façon indépendante en plusieurs points du globe, en Chine et en Mésoamérique notamment, à des époques bien plus tardives. Que deux systèmes graphiques aient pu naître côte à côte au Proche-Orient, à la même époque et à partir d'un même arrière-plan de pratiques comptables, s'accorde avec cette vision plus plurielle des origines de l'écriture [1].
La différence de destin des deux écritures n'en est que plus frappante. Le cunéiforme mésopotamien a connu un succès immense, il a été adapté à des langues très diverses, l'akkadien, le hittite, l'élamite lui-même, et il a perduré pendant trois millénaires. L'écriture iranienne, proto-élamite puis élamite linéaire, est au contraire restée cantonnée à un usage restreint, avant de disparaître. Comprendre pourquoi une invention aussi puissante que l'écriture s'est imposée ici et éteinte là, dans deux sociétés voisines et comparables, est l'une des questions que ce déchiffrement contribue à reformuler [3].
Débats et prudence : un déchiffrement discuté
Il faut le dire nettement, ce déchiffrement, aussi séduisant soit-il, n'est pas unanimement accepté. Une partie de la communauté savante l'a accueilli avec intérêt, y voyant une avancée majeure, tandis que d'autres chercheurs restent réservés, notamment tant que des traductions détaillées, texte par texte, ligne par ligne, n'auront pas été intégralement publiées et discutées [2].
Plusieurs points nourrissent la prudence. D'abord la nature phonétique de l'écriture, présentée comme un alphasyllabaire quasi pur, est contestée. Le linguiste Michael Mäder estime, sur la base d'analyses statistiques, qu'une part notable des signes, peut-être près d'un tiers, seraient en réalité des logogrammes notant des mots entiers, et non de simples syllabes. Ensuite, l'authenticité de certains objets pose problème. Plusieurs pièces majeures proviennent de collections privées ou de fouilles clandestines, sans contexte archéologique, et quelques inscriptions ont été soupçonnées d'être des faux, ce qui fragilise l'édifice si l'on venait à retirer ces documents du corpus [2].
La question de la filiation avec le proto-élamite est elle aussi loin d'être tranchée. Le spécialiste Jacob Dahl, qui travaille précisément sur le proto-élamite, propose une autre explication des ressemblances entre les deux écritures. Selon lui, les scribes élamites, confrontés à la pression culturelle mésopotamienne, auraient délibérément imité d'anciennes tablettes proto-élamites pour se doter d'une écriture d'allure archaïsante et se distinguer de leurs voisins, un processus de différenciation culturelle appelé schismogenèse. Dans ce cas, la parenté formelle ne prouverait pas une descendance directe. Le débat, on le voit, reste ouvert, et le corpus, très restreint, laisse une large place à l'interprétation [3].
Cette prudence n'est pas une réserve de circonstance, elle tient à la nature même de l'objet. Sur un corpus d'une quarantaine de textes courts, chaque document pèse lourd, et le retrait de quelques pièces suspectes peut modifier sensiblement les statistiques et les raisonnements. À l'inverse, la découverte de nouveaux textes en fouille régulière, dans un contexte archéologique daté et documenté, apporterait une confirmation bien plus solide que les objets issus du marché de l'art. C'est de ce côté que se joue l'avenir du dossier, dans la terre d'Iran plutôt que dans les vitrines des collectionneurs [2].
Il faut enfin distinguer ce qui fait consensus et ce qui reste contesté. Que certains signes de l'élamite linéaire aient une valeur phonétique désormais bien établie, notamment ceux des noms propres, n'est guère discuté, ces lectures remontent pour partie au début du XXe siècle. Ce qui divise, c'est l'ampleur du déchiffrement, l'idée d'une lecture quasi complète, la nature purement phonétique de l'écriture, et la thèse de sa filiation directe avec le proto-élamite. Sur ces trois points, le dernier mot n'est pas dit, et la science avance, comme souvent, par propositions successives soumises à la discussion. C'est cette dynamique, plus que la certitude, qui caractérise l'état actuel des connaissances [3].
Conclusion
Le déchiffrement proposé de l'élamite linéaire est l'un des épisodes les plus stimulants de l'archéologie récente du Proche-Orient. Il est le fruit d'un long travail patient, d'une méthode éprouvée, celle des noms de rois répétés, et d'un heureux concours de circonstances, l'arrivée tardive dans la recherche des vases d'argent « gunagi » aux formules stéréotypées. Il redonne une voix à une écriture longtemps muette et enrichit considérablement notre connaissance de la langue et de la civilisation d'Élam.
Sa portée théorique, l'idée de deux écritures nées en parallèle de part et d'autre de la frontière irano-mésopotamienne, invite à repenser le récit trop simple d'une invention unique. Mais l'histoire n'est pas close. Les réserves exprimées par plusieurs spécialistes, sur la nature exacte de l'écriture, sur l'authenticité de certaines pièces, sur le lien avec le proto-élamite, rappellent qu'un déchiffrement se valide dans la durée, à mesure que de nouveaux textes sortent de terre et que les traductions sont soumises à la critique. La prochaine étape, la plus prometteuse, serait que cette lecture ouvre enfin la voie vers le proto-élamite, cette écriture encore silencieuse qui, en Iran, précède l'élamite linéaire de plus de mille ans. Si tel était le cas, c'est un pan entier de l'aube de l'écriture qui pourrait, à son tour, se mettre à parler.
Reste enfin une dimension humaine à ce type d'entreprise, celle de la transmission. Pour rendre l'élamite linéaire lisible et reproductible à l'ère numérique, un projet typographique a été mené, aboutissant à une police de caractères, baptisée Hatamti, riche de plusieurs centaines de glyphes. Un tel outil, loin d'être anecdotique, permet aux chercheurs du monde entier de citer, comparer et étudier ces signes sans devoir les dessiner à la main, et il inscrit une écriture disparue depuis près de quatre millénaires dans les répertoires de l'informatique contemporaine. C'est une manière discrète mais concrète de faire vivre un patrimoine longtemps resté indéchiffrable [2].
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