En juillet 2022, dans les pages de la Zeitschrift fur Assyriologie, cinq chercheurs menes par l'archeologue francais Francois Desset publient ce que la communaute scientifique attendait depuis plus d'un siecle : le dechiffrement quasi complet de l'elamite lineaire, une ecriture vieille de 4 500 ans utilisee dans l'antique royaume d'Elam, sur le territoire de l'Iran actuel.[1]

Une ecriture isolee depuis 1903

L'elamite lineaire est apparu vers 2300 avant notre ere dans la region de Suse, capitale du royaume elamite (actuel Khuzestan, Iran). Ses signes geometriques et cursifs -- losanges, triangles, courbes -- ne ressemblent a aucune autre ecriture connue. Decouverts en 1903 lors des fouilles francaises menees par Jean-Vincent Scheil, une quarantaine de textes avaient ete mis au jour, mais le script demeurait incomprehensible.[2]

Table au Lion, inscription bilingue elamite lineaire et akkadien, Louvre Museum Sb 17
La Table au Lion du Louvre (Sb 17) : meme inscription en akkadien et en elamite lineaire. Ce document bilingue a permis les premieres lectures en 1905. -- Domaine public

En 1905, le linguiste allemand Ferdinand Bork avait identifie sept signes grace a ce monument bilingue elamite lineaire/akkadien. Mais faute d'un corpus suffisant, le dechiffrement stagne pendant un siecle. L'elamite est une langue isolee -- sans parente connue avec aucune autre famille linguistique -- ce qui rend la tache encore plus ardue.

Le tournant : les vases kunanki

En 2015, Desset, alors chercheur associe au CNRS, obtient enfin l'acces a une serie de coupes en argent exceptionnelles -- les kunanki -- appartenant a la collection Mahboubian, conservee dans un coffre-fort de Londres. Ces dix recipients portent au total 759 signes en elamite lineaire, soit plus du double du corpus connu.

Fouilles francaises sur le monticule de Suse, Iran, fin XIXe siecle
Fouilles du monticule de Suse par la mission francaise a la fin du XIXe siecle. C'est ici qu'ont ete decouverts les premiers textes en elamite lineaire en 1903. -- Domaine public

Des analyses metallurgiques confirment l'authenticite des pieces : alliage argent-cuivre coherent avec les productions de l'epoque. "Je pensais : eureka. Mais j'etais aussi sceptique, car le monde academique etait convaincu que tout cela etait faux", confie Desset au National Geographic.[3]

Le declic : reconnaitre un nom de roi

Au printemps 2017, en analysant les photos des kunanki sur son ecran a Teheran, Desset repere une sequence de quatre signes repetee. Il reconnait le premier -- shi -- identifie des 1905. Les deux derniers signes de la sequence sont identiques. La repetition est la cle : il s'agit du nom Shilhaha (shi-l-ha-ha), souverain connu par les textes akkadiens.

Grille phonetique de l'elamite lineaire etablie par Desset et al. 2022
La grille phonetique de l'elamite lineaire publiee en 2022 par Desset et son equipe. Chaque signe correspond desormais a une valeur phonetique precise. -- CC BY 4.0 Francois Desset

En quinze minutes, cinq valeurs phonetiques de plus. Puis les noms du roi Eparti II et du dieu supreme Napirisha permettent d'identifier encore de nouveaux signes. Desset reconstitue progressivement un syllabaire de 77 signes : cinq voyelles, douze consonnes et leurs combinaisons. Une ecriture entierement phonetique, sans logogrammes -- ce qui en ferait le plus ancien systeme purement phonographique connu, precedant de 500 ans l'alphabet proto-sinaitique.[1]

Ce que les inscriptions nous apprennent

Sur les 1 863 signes du corpus, Desset peut en sonoriser 1 810 -- soit 97 %. Mais le sens reste partiellement opaque. L'elamite, langue isolee eteinte vers l'an 1000 de notre ere, possede un vocabulaire partiel reconstitue grace aux inscriptions cuneiformes achemenides. Parmi les mots identifies sur les kunanki : zemt (roi), hort (peuple), shak (fils), kere (devotion). Une inscription se lit : "Moi, Pala-ishan, seigneur puissant... je suis le serviteur de Napirisha."[3]

Table des signes identifies dans le corpus de l'elamite lineaire
Tableau complet des signes de l'elamite lineaire avec leurs variantes allographiques. Le corpus total compte 1 863 signes repartis en 51 textes connus. -- CC BY-SA 4.0

L'equipe de Desset -- comprenant Kambiz Tabibzadeh, Matthieu Kervran, Gian Pietro Basello et Gianni Marchesi -- a montre que l'elamite lineaire derive probablement du proto-elamite (3300-3000 avant notre ere), systeme encore indechiffre. Une police Unicode, Hatamti, est en cours de conception a l'Atelier National de Recherche Typographique pour permettre la transmission numerique de cette ecriture.

Un debat scientifique ouvert

Le dechiffrement ne fait pas l'unanimite. Jacob Dahl, professeur a Oxford, estime que les affirmations de Desset sont "prematurees" et qu'il existait probablement des logogrammes dans le systeme. Sans traduction complete de textes entiers, la communaute reste divisee. La prochaine etape pour Desset : le proto-elamite, 1 700 tablettes datant de 3300-3000 avant notre ere. "C'est un mystere total", dit-il. Juste le genre de defi que les dechiffreurs adorent.[4]