Des archéologues maritimes italiens travaillant au large des côtes de Calabre, dans le sud de l'Italie, ont annoncé la découverte et l'exploration préliminaire d'un navire marchand hellénistique exceptionnellement bien conservé. Le vaisseau, coulé il y a environ 2100 à 2200 ans (IIe siècle avant notre ère), repose par 300 mètres de fond sur le plancher de la mer Ionienne1. Cette profondeur exceptionnelle, longtemps considérée comme un obstacle à l'archéologie maritime, est ici devenue un atout : l'absence de lumière et la basse température des eaux profondes ont créé un environnement de conservation qui a préservé la coque du navire, les matières organiques de sa cargaison et une partie de son gréement dans un état qui défie le temps.
Une épave à 300 mètres de profondeur
La découverte de l'épave résulte d'une campagne de prospection acoustique menée dans le cadre du programme national italien "Archeomar" de cartographie du patrimoine archéologique sous-marin. Un sonar tracté à grande profondeur avait identifié en 2021 une anomalie de fond correspondant à une élévation de forme régulière sur le plancher de la mer Ionienne. La mission de 2024-2025, utilisant un véhicule téléopéré (ROV) de dernière génération capable d'opérer à ces profondeurs, a permis de documenter l'épave en détail.

Le navire, estimé à environ 25 mètres de longueur, est conservé sur les deux tiers de sa longueur. La quille et les virures basses de la coque en bois sont intactes sous la ligne de sédiments, protégées par la couverture de leur propre cargaison. Les archéologues ont pu documenter des détails de construction rare : le type d'assemblage tenon-mortaise des planches de la coque, l'espacement des membrures, et la forme de l'étrave, qui confirment une construction de tradition hellénistique orientale datant du IIe siècle avant notre ère. Les analyses dendrochronologiques sur des échantillons de bois prélevés par le ROV devraient préciser la date de construction du navire2.
Une cargaison de vins égéens
La cargaison est dominée par des centaines d'amphores de transport empilées dans la cale. L'analyse de leurs formes, timbres et fabrique argileuse a permis d'identifier des exemplaires provenant de plusieurs grands centres de production de vins de l'Égée : Cnide (sud-ouest de la Turquie actuelle), Rhodes et peut-être Cos. La présence dans une même cargaison d'amphores issues de plusieurs centres de production différents est caractéristique du commerce de redistribution hellénistique, dans lequel les marchands consolidaient des marchandises de sources multiples avant de les transporter vers les marchés occidentaux.

Les analyses chimiques de résidus organiques préservés dans plusieurs amphores ont révélé des traces de vin, de résine de pin (utilisée pour imperméabiliser les contenants) et, dans un cas, de ce qui pourrait être du miel ou de la cire d'abeille, peut-être utilisés comme agents de conservation. Ces résultats s'ajoutent à notre connaissance des pratiques de conservation des vins dans le commerce maritime hellénistique, un domaine où les sources antiques sont peu précises3.
Les routes commerciales de la Méditerranée hellénistique
La localisation de l'épave au large des côtes calabraises la place sur l'une des principales routes maritimes reliant la Méditerranée orientale à l'ouest. Les navires venant de l'Égée devaient contourner le "talon" de l'Italie avant de remonter vers Rome et les marchés de la Campanie, ou de descendre vers la Sicile et le monde carthaginois. Le détroit de Messine entre la Sicile et la Calabre, associé dans la mythologie antique aux monstres Scylla et Charybde, était un passage redouté que de nombreux capitaines préféraient éviter en prenant la route côtière par la Calabre.

Au-delà de la cargaison d'amphores, l'équipe a également documenté des éléments d'équipement du navire et des effets personnels de l'équipage. Une ancre en fer en excellent état de préservation, des éléments de gréement en bronze (poulies, anneaux de hauban), de la céramique de table en vernis noir de tradition campanienne, et un ensemble de poids de balance en plomb complètent le tableau de la vie à bord et des pratiques commerciales du IIe siècle avant notre ère.
L'exploration complète de l'épave, limitée pour l'instant aux images et aux prélèvements non destructifs réalisés par le ROV, est prévue pour les prochaines campagnes. La question de l'éventuelle fouille physique du site, qui nécessiterait des plongeurs en saturation capables d'opérer à 300 mètres, fait l'objet de discussions entre les archéologues italiens et les ministères concernés. La richesse des informations accessibles par télémanipulation seule a conduit certains à préconiser de maintenir le site intact, protégé par sa profondeur, en réservant les prélèvements aux études scientifiques les plus prioritaires.
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