C'est un chantier de ligne électrique qui a réservé une surprise macabre aux archéologues de l'Office d'État du patrimoine et de l'archéologie de Saxe-Anhalt (LDA). Près du village de Gerstewitz, dans le centre de l'Allemagne, une fouille préventive a livré le 15 juin 2026 le squelette d'un homme d'environ 25 ans, enfoui dans une fosse à cuisson (ou four néolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.→) vieille de près de 5 000 ans. La présence de lésions crâniennes profondes et l'absence de tout mobilier funéraire orientent les chercheurs vers une hypothèse troublante : le sacrifice humain.
La culture de la céramique cordée : des rites funéraires codifiés
Le squelette de Gerstewitz appartient à la culture de la céramique cordée (en allemand : Schnurkeramik), une entité culturelle majeure du Néolithique final et de l'âge du Cuivre qui s'est répandue dans toute l'Europe du Nord entre environ 2 900 et 2 050 avant notre ère. Elle doit son nom aux motifs obtenus en imprimant des cordes tressées sur l'argile fraîche avant cuisson.
Les pratiques funéraires de cette culture sont remarquablement standardisées. Les hommes étaient inhumés sur le flanc droit, les femmes sur le flanc gauche, tous deux en position fléchie (dite « en chien de fusil »), orientés vers le sud. Ces rites invariables permettent aux archéologues d'identifier immédiatement une sépulture appartenant à cette culture , et d'en remarquer les déviations.
À Gerstewitz, la position du squelette est conforme au rite habituel : un homme, couché sur le flanc droit, face au sud. Mais la sépulture elle-même est anormale : au lieu d'une fosse creusée sous un petit tumulusTumulusTertre de terre ou de pierres recouvrant une ou plusieurs sépultures ; coiffait souvent la chambre d'un dolmen au Néolithique.→, le corps a été déposé dans un four néolithique, une cavité initialement utilisée pour cuire de l'argile ou des aliments.
Un crâne fracturé, une mort violente
L'examen préliminaire du squelette a révélé des lésions profondes sur le crâne, témoins d'une mort violente. Trois scénarios sont envisagés par les archéologues :
- Un meurtre : l'homme aurait été tué puis jeté dans le four abandonné.
- Une mort au combat : les sociétés de l'âge du Cuivre connaissaient des conflits armés, et les blessures crâniennes sont fréquentes chez les guerriers de cette époque.
- Un sacrifice humain : hypothèse que les chercheurs jugent la plus cohérente au regard du contexte archéologique.
Ce qui penche en faveur du sacrifice, c'est l'absence totale d'artefacts , ni armes, ni céramiques, ni parures , dans la fosse, alors que les sépultures conventionnelles de la culture cordée sont généralement accompagnées d'un mobilier caractéristique. « Dans les structures liées à la culture de la céramique cordée, on trouve souvent des os de bovins et de canidés, utilisés comme offrandes sacrificielles à des divinités inconnues », précise l'archéologue Oliver Dietrich du LDA Saxe-Anhalt. « De futures analyses devraient nous permettre d'en savoir davantage sur le défunt et le contexte de sa mort. »
Gerstewitz : un site à sacrifices en série ?
La découverte de 2026 n'est pas isolée. L'an passé, la même équipe avait mis au jour à Gerstewitz 12 fosses délimitées par un fossé défensif. À l'intérieur, scellées sous les décombres de maisons incendiées, se trouvaient de nombreux os de chiens, des crânes humains et des poteries intactes , un ensemble associé cette fois à la culture de Salzmünde (3 400 , 3 050 av. J.-C.), plus ancienne encore. Un autre squelette humain avait également été retrouvé dans un four reconverti lors de ces fouilles antérieures.
Ces découvertes successives font de Gerstewitz l'un des sites rituels les plus remarquables du Néolithique européen. La région porte en elle plus de 6 000 ans d'occupation humaine continue, et les fouilles, liées au chantier de la ligne électrique, devraient se poursuivre jusqu'en 2027 au moins.
Ce que nous disent les fours néolithiques
Les fours de cuisson néolithiques , simples fosses creusées dans le sol et alimentées en bois ou en charbon , servaient principalement à cuire la poterie et les aliments. Leur réutilisation à des fins rituelles ou funéraires est documentée, mais reste rare. Le fait qu'un corps humain soit déposé dans une telle structure, en l'absence de tout autre mobilier, suggère une intention délibérément symbolique : le four comme lieu de transformation, de passage entre le monde des vivants et celui des esprits.
Des analyses ADN et isotopiques du squelette sont prévues pour déterminer l'origine géographique de l'individu, son régime alimentaire et, peut-être, les circonstances précises de sa mort. Ces données pourraient apporter des réponses décisives sur la nature du rituel pratiqué à Gerstewitz il y a 5 000 ans.
Sources : LDA Saxe-Anhalt (communiqué du 15 juin 2026, idw-online.de) ; Kristina Killgrove, Live Science, 16 juin 2026.
La découverte de ce four en Saxe-Anhalt s'inscrit dans un contexte régional riche pour la période du Néolithique moyen. Les analyses de résidus carbonisés permettent aujourd'hui de reconstituer les menus des populations néolithiques avec une précision remarquable. Il serait intéressant de croiser ces données avec les analyses polliniques de la région pour reconstituer l'environnement de ces communautés.
Ce four néolithique de Gerstewitz est un très bel exemple concret pour illustrer à mes élèves l'économie de subsistance du Néolithique. La cuisson des aliments dans des structures aménagées témoigne d'une organisation domestique et d'un savoir-faire technique transmis de génération en génération. C'est un patrimoine immatériel autant que matériel.