Il y a environ 500 000 ans, sur l'île de Java, un ancêtre de l'homme traçait sur une coquille de moule d'eau douce une série de zigzags réguliers. Cet acte, apparemment anodin, vient de bouleverser notre compréhension des origines de l'art et de la cognition symbolique : l'auteur de cette gravure n'était pas Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens., mais Homo erectus, une espèce qui s'est éteinte bien avant l'apparition de notre propre lignée.1

Une coquille gravée dans la collection Dubois

La découverte repose sur un objet conservé depuis plus d'un siècle dans les collections du Naturalis Museum de Leiden, aux Pays-Bas. Eugène Dubois, le paléontologue néerlandais célèbre pour avoir exhumé le "Java Man" à Trinil en 1891, avait rapporté avec ses fossiles des centaines de coquilles de Pseudodon, un bivalve d'eau douce. Une équipe internationale dirigée par Josephine Joordens (Université de Leiden) a réexaminé ces collections et découvert, sur l'une de ces coquilles, une gravure géométrique remarquable : une série de hachures croisées formant un motif en M ou en zigzag, visible seulement sous éclairage rasant.1

Crâne d'Homo heidelbergensis, ancêtre commun de Néandertal et Sapiens
Reconstruction d'Homo heidelbergensisHomo heidelbergensisEspèce humaine du Pléistocène moyen, souvent considérée comme l'ancêtre commun des Néandertaliens et de notre espèce., l'une des espèces archaïques proches d'Homo erectus, dont les capacités cognitives ont longtemps été sous-estimées. (Crédit : BioArt, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Les datations réalisées par les méthodes argon-argon et par luminescence optique placent la coquille entre 430 000 et 540 000 ans avant le présent. Il ne s'agit donc pas d'un acte fortuit : le tracé est intentionnel, profond et régulier, exigeant une pression contrôlée et un outil adapté (probablement un dent de requin ou une pointe de coquillage acérée). La gravure précède de plus de 300 000 ans les premiers témoignages similaires attribués à Homo sapiens en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde. du Sud, notamment les motifs géométriques de la grotte de Blombos (vers −77 000 ans).

Que signifie une telle gravure ?

La question centrale est de savoir si ce motif relève d'un comportement symboliqueComportement symboliqueEnsemble de pratiques (parure, pigments, art, sépulture) traduisant une pensée symbolique ; longtemps réservé à Homo sapiens, attesté aussi chez Néandertal. conscient ou d'un geste purement moteur sans signification. Pour les chercheurs, plusieurs indices plaident en faveur d'une intentionnalité : la régularité du tracé, l'absence de toute utilité fonctionnelle évidente pour la coquille une fois gravée, et la maîtrise technique nécessaire pour produire des incisions aussi nettes sur un support aussi dur.2

Gorge d'Olduvai, berceau de la préhistoire africaine
La gorge d'Olduvai, en Tanzanie, est l'un des sites emblématiques de l'étude des premiers hominines. Les comportements cognitifs complexes n'y sont pas l'apanage exclusif de Homo sapiens. (Crédit : Noel Feans, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Cette découverte repose sur un changement de regard fondamental dans la paléoanthropologiePaléoanthropologieScience qui étudie l'évolution humaine à partir des restes fossiles d'hominidés (os, dents, empreintes) et de leur contexte, pour reconstituer nos origines biologiques. : pendant des décennies, la capacité à produire de l'art abstrait était considérée comme le marqueur exclusif de l'humanité moderne. Les témoignages récents montrent que ces comportements cognitifs sont bien plus anciens et plus largement partagés qu'on ne le pensait. Homo erectus perforait déjà des coquilles pour en faire des ornements, pratiquait peut-être des inhumations rudimentaires, et semble avoir eu un sens rudimentaire de la forme et de la symétrie. Le zigzag de Trinil, aussi sobre soit-il, est désormais le plus ancien témoignage connu d'une cognition capable de produire un motif abstrait.

Un repositionnement de l'histoire de l'art

La portée de cette découverte dépasse le simple record chronologique. Elle oblige à reconsidérer la lignée cognitive qui mène à l'art pariétalArt pariétalArt réalisé sur les parois des grottes et abris (peintures, gravures), par opposition à l'art mobilier. du Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien).. Si Homo erectus était capable d'une telle démarche il y a 500 000 ans, il est probable que les capacités symboliques n'ont pas "émergé" brusquement avec Homo sapiens, mais se sont développées progressivement sur des centaines de milliers d'années, à travers plusieurs espèces du genre Homo.3

Cette perspective transforme notre image de l'évolution cognitive humaine : elle n'est plus un bond qualitatif apparu avec Homo sapiens, mais un continuum lent, dont les premières manifestations remontent à bien avant notre espèce, sur les rives d'un ancien fleuve de Java, il y a un demi-million d'années.