Il est rare qu'un scientifique de premier plan accepte de mettre en forme, pour le grand public, le meilleur de ses connaissances sur l'une des questions les plus profondes de l'histoire humaine. Jean-Jacques Hublin, professeur titulaire de la chaire de PaléoanthropologiePaléoanthropologieScience qui étudie l'évolution humaine à partir des restes fossiles d'hominidés (os, dents, empreintes) et de leur contexte, pour reconstituer nos origines biologiques. au Collège de France et ancien directeur du département d'évolution humaine à l'Institut Max-Planck de Leipzig, l'a fait entre janvier et février 2026, dans une série de six cours consacrés à un sujet vertigineux : comment et pourquoi Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens. a-t-il remplacé les Néandertaliens et toutes les autres espèces humaines qui l'ont précédé ?

Ces cours, filmés dans l'amphithéâtre du Collège de France et disponibles en accès libre sur YouTube, représentent un document exceptionnel. Hublin y synthétise les avancées les plus récentes de la génétique, de la paléontologie et de l'archéologie pour brosser un tableau complet de l'expansion mondiale de notre espèce. Nous vous proposons ici de les découvrir ou de les redécouvrir, séance par séance.

Leçon 1 — Homo sapiens : modèles d'origine

Cette première séance pose le cadre théorique : qu'est-ce que Homo sapiens ? Comment le définit-on anatomiquement et génétiquement ? Hublin retrace l'histoire des modèles d'origine, du « Out of Africa » classique et unique aux hypothèses multi-régionales, avant d'introduire une vision plus nuancée : celle d'une espèce née en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde., mais dans une Afrique vaste et fragmentée où plusieurs populations ont contribué à notre patrimoine génétique. Les fossiles de Jebel Irhoud (Maroc, 315 000 ans), co-découverts par Hublin lui-même, occupent une place centrale dans l'argumentation1.

Leçon 2 — Les peuplements archaïques de l'Eurasie

Qui habitait l'Eurasie avant l'arrivée de Sapiens ? Hublin dresse un tableau des populations qui occupaient le continent : les Néandertaliens à l'ouest, les Dénisoviens à l'est et peut-être au-delà, et des populations « archaïques » encore mal définies en Asie du Sud et du Sud-Est. Cette cartographie humaine du monde, à la veille de l'expansion de Sapiens, est le préalable indispensable pour comprendre ce que « remplacement » signifie réellement2.

Leçon 3 — Sorties d'Afrique

Il n'y a pas eu une seule « sortie d'Afrique » de Sapiens, mais plusieurs vagues, par plusieurs routes et à des époques différentes. Hublin analyse les données génétiques et les fossiles pour restituer ces mouvements : une présence précoce au Levant (Qafzeh, Skhul), des dispersions par la côte sud de l'Arabie, et la grande vague qui a finalement colonisé toute l'Eurasie il y a environ 50 000 à 45 000 ans. La question du « pourquoi à ce moment-là » — facteurs climatiques, innovations culturelles, démographie — est au cœur de cette leçon.

Leçon 4 — Homo sapiens dans les moyennes latitudes

La confrontation directe : Hublin retrace la progression de Sapiens à travers les régions tempérées d'Europe et d'Asie, là où les Néandertaliens et les Dénisoviens étaient établis depuis des centaines de milliers d'années. Quels sites témoignent des premières présences de Sapiens en Europe ? Comment les données archéologiques et les données génétiques se recoupent-elles pour reconstituer cette avancée ? Les sites de Bacho Kiro (Bulgarie) et de Grotte du Cavallo (Italie) sont parmi les exemples clés analysés1.

Leçon 5 — Hybridation : où et quand ?

La leçon la plus vertigineuse de la série. L'ADN ne ment pas : les humains non africains portent aujourd'hui entre 1 et 4 % de génome néandertalien, et certaines populations d'Asie du Sud-Est et d'Océanie en portent jusqu'à 6 % de dénisovienDénisovienPopulation humaine éteinte, cousine des Néandertaliens, identifiée en 2010 par l'ADN de restes de la grotte de Denisova (Sibérie).. Des croisements ont eu lieu — pas une seule fois, mais à plusieurs reprises, dans plusieurs régions. Hublin analyse les zones géographiques probables de ces hybridationsHybridationCroisement entre deux espèces ou lignées distinctes, comme Homo sapiens et Néandertal, laissant une trace dans le génome., le profil génétique des héritages transmis (certains gènes néandertaliens sont surreprésentés, d'autres absents) et ce que ces mélanges nous disent de la biologie et du comportement de nos ancêtres2.

Leçon 6 — Les raisons du remplacement

La dernière leçon est la plus synthétique et la plus ambitieuse. Pourquoi Sapiens a-t-il gagné ? Hublin passe en revue les hypothèses concurrentes : la supériorité technologique (mais les ChâtelperronienChâtelperronienCulture matérielle de transition (~45 000-40 000 ans) à la charnière du Paléolithique moyen et supérieur en France et au nord de l'Espagne ; couteaux à dos courbe et, à la Grotte du Renne d'Arcy, parures et outils en os attribués à Néandertal. et les Uluzzien montrent que les Néandertaliens pouvaient innover), la démographie (Sapiens était peut-être simplement plus nombreux dès le départ), le langage complexe et les réseaux symboliques, ou encore une résistance différentielle aux pathogènes. Sa conclusion est nuancée : il n'y a probablement pas eu une seule raison, mais un faisceau de facteurs dont l'avantage démographique et la flexibilité culturelle de Sapiens forment le noyau dur3.

Pourquoi regarder ces cours ?

La série « Sapiens remplace Néandertal » représente, à notre connaissance, la meilleure synthèse disponible en français sur ce sujet en 2026. Jean-Jacques Hublin n'est pas seulement un chercheur de premier plan : c'est aussi un pédagogue remarquable, capable de naviguer avec aisance entre les données génétiques, les fossiles et l'archéologie sans jamais perdre le fil narratif. Les cours sont denses — comptez environ une heure par séance — mais accessibles à tout auditeur curieux qui accepte de s'engager sérieusement avec le sujet.

Le Collège de France met l'ensemble de ses cours en libre accès sur YouTube, dans une tradition d'ouverture scientifique qui remonte à ses origines. Pour les amateurs de préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels., c'est une ressource incomparable : le niveau de la recherche mondiale, expliqué en français, par l'un de ses acteurs principaux.