Dans les sites du Neolithique preceramique du LevantLevantRégion du Proche-Orient méditerranéen (Israël, Liban, Syrie, Jordanie), carrefour majeur des premières migrations humaines hors d'Afrique.→ -- Jericho, Ain Ghazal, Kfar Hahoresh, Nahal Hemar -- des fouilleurs ont mis au jour des cranes et des ossements enduits de platre de chaux, parfois pigmentes d'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art.→, leurs orbites incrustees de coquillages pour recreer l'apparence des yeux. Ces "cranes-portraits" sont l'une des manifestations funeraires les plus saisissantes de la prehistoire mondiale. Mais comment, exactement, les vivants traitaient-ils les morts avant de les enduire de platre? A quel stade de decomposition le platre etait-il applique? Pourquoi certains corps etaient-ils entierrement revetus et d'autres seulement le crane? Une etude publiee en 2026 dans Archaeological and Anthropological Sciences1 apporte les premieres reponses experimentales a ces questions, apres 58 mois de suivi taphonomique de corps enduits de platre dans des conditions proches de celles du Neolithique levantin.
Les sepultures sous platre du Neolithique preceramique
Le Neolithique preceramique A et B (PPNA et PPNB) du Levant, entre environ 10 000 et 7 000 avant notre ere, correspond a l'une des transitions les plus profondes de l'histoire humaine : passage de la chasse-cueillette a l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→, construction des premiers villages permanents, emergence de nouvelles formes de religion et de rituel. Les pratiques funeraires de cette periode refletent une relation nouvelle et intense avec les morts : inhumation sous les planchers des maisons, exhumation secondaire des cranes pour les conserver dans l'espace des vivants, decoration elaborate des cranes avec du platre et des coquillages.
Les cranes sous platre retrouves a Jericho des les annees 1950 par Kathleen Kenyon ont declenche des decennies de recherches et de speculations sur leur signification. Representaient-ils des ancetres veneres, dont la presence physique etait maintenue parmi les vivants? Etaient-ils des supports de rituels de propitiation ou de communication avec le monde des esprits? La nature exacte des pratiques qui menaient a la fabrication de ces cranes -- quel corps, a quel stade, par quelle procedure -- restait largement inconnue.
Des indices indirects tirdes des marques de couteau sur certains os, de la position anatomique des restes et des analyses biochimiques suggeraient que le platre etait applique sur des corps en cours de decomposition avancee plutot que sur des corps frais. Mais aucune experimentation controlee n'avait verifie cette hypothese ni precise le calendrier taphonomique implique.
Cinquante-huit mois d'experimentation taphonomique
L'equipe internationale dirigee par des chercheurs de l'Universite de Jordanie et de l'Universite Hebraique de Jerusalem a mis en place une experience inedite : enduire de platre de chaux des corps animaux (porcins, proches par leur physiologie des corps humains) et suivre leur decomposition sur une periode de 58 mois dans des conditions de sol, de temperature et d'humidite calibrees sur les donnees paleoecologiques du Levant neolithique.
Les resultats sont instructifs a plusieurs titres. Premierement, le platre applique sur un corps frais (quelques heures apres la mort) craque et se separe des tissus mous au fur et a mesure de leur decomposition, produisant un "sarcophage" rigide qui se fragmente rapidement. Deuxiemement, le platre applique sur un corps partiellement decompose (deux a six semaines apres la mort, selon la temperature), lorsque les parties molles ont disparu mais que les ligaments maintiennent encore les os en connexion, adhere beaucoup mieux au support osseux et produit un moule stable qui peut se conserver des millenaires dans le sol.
Cette fenetre taphonomique -- quelques semaines apres la mort -- correspond precisement au stade ou le crane peut etre extrait du corps avec ses ligaments encore partiellement presents, enduit de platre et modele pour reproduire les traits du visage. L'experience confirme ainsi que les Neolithiques du Levant exhumaient leurs morts apres une periode d'attente de quelques semaines, prelevaient le crane, l'enduisaient de platre encore souple, puis modelaient les traits du defunt avant que le platre ne durcisse.
Un rituel pour garder les ancetres parmi les vivants
La comprehension affinee de la procedure taphonomique eclaire la signification sociale et spirituelle de ces rituels. L'exhumation differee -- attendre que la chair ait disparu avant d'intervenir -- suggere une periode de deuil et de transition bien definie, au terme de laquelle le defunt passe du statut de "mort" a celui d'"ancetre". La fabrication du crane enduit de platre materialise cette transition : le corps peritre, mais l'identite du defunt, captee dans le portrait en platre, persiste dans l'espace des vivants.
De nombreux ethnologues et anthropologues des religions ont propose des interpretations comparatives. Dans de nombreuses societes traditionnelles actuelles, les rites funeraires en deux etapes -- inhumation provisoire suivie d'une "fete des morts" apres decomposition -- ont pour fonction de separer definitivement le monde des vivants de celui des morts tout en institutionnalisant la memoire des ancetres. Les cranes sous platre du Neolithique levantin pourraient remplir une fonction analogue : garder les ancetres "presents" et actifs dans la vie communautaire, intermediaires entre le monde des vivants et celui des puissances invisibles.
L'experience montre egalement que la fabrication d'un crane sous platre etait techniquement exigeante. Le platre de chaux -- obtenu par calcination du calcaire, largement disponible au Levant -- devait etre prepare dans les bonnes proportions, applique rapidement avant prise, et modele avec precision pour recreer les traits du visage. Ces gestes impliquent une transmission de savoir-faire et une specialisation technique qui suggerent l'existence de "specialistes du culte des morts" au sein des communautes neolithiques du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→.
Implications pour la comprehension du Neolithique levantin
La codification precise du rituel funeraire dans le Neolithique preceramique du Levant reflete une transition majeure dans la relation des humains avec la mort et les ancetres. Dans les societes de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ du Paleolithique, les defunts etaient generalement inhumes ou abandonnes, sans traitement elabore des restes. La sedentarisation neolithique a transforme cette relation : les maisons et les villages sont desormais habites par les morts autant que par les vivants, les os des ancetres sont conserves et manipules, et leur presence physique maintenue dans le quotidien des communautes.
Cette "revolution funeraire" neolithique est probablement liee a l'emergence de nouvelles formes de propriete (la terre, les maisons, les troupeaux) et de nouveaux besoins de legitimation sociale. Les ancetres -- dont la presence est materialise dans les cranes sous platre -- peuvent servir de garants symboliques de l'occupation du territoire et de la transmission des biens et des droits au sein des lignages. Le crane enduit de platre n'est pas seulement un portrait : c'est un titre de propriete et un instrument de pouvoir social.
L'etude ouvre egalement des perspectives methodologiques nouvelles. La taphonomie experimentale -- la reproduction en conditions controlees des processus de decomposition et de rituel funeraire -- est une discipline en plein essor qui permet de tester des hypotheses longtemps restees inveri fiables. Appliquee aux cranes sous platre du Levant, elle a produit des reponses que l'archeologie seule ne pouvait fournir. D'autres questions restent ouvertes : quel proportion des defunts recevait ce traitement? Y avait-il une selection par age, sexe ou statut social? Les analyses demographiques des sites a cranes sous platre commencent a apporter des reponses, mais elles restent fragmentaires.
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier.