Il y a 1,5 million d'annees, sur la berge boueuse d'un lac kenyane, deux silhouettes ont traverse le meme sol a quelques heures d'intervalle. L'une aux pieds modernes, a la voute plantaire prononcee. L'autre a la demarche plus ecartee, au gros orteil legerement divergent. Ces deux marcheurs n'appartenaient pas a la meme espece. La boue, en sechant puis en se recouvrant de sediments, a immortalise ce moment unique. Publiee dans la revue Science, la decouverte constitue la premiere preuve directe que deux especes du genre Homo et de son voisinage ont partage le meme territoire au meme moment.1

Koobi Fora, 2021 : une fouille qui change de nature

C'est en juillet 2021 que des chercheurs excavant la rive orientale du lac Turkana, dans le nord du Kenya, mettent au jour les premieres traces. Le site de Koobi Fora est depuis des decennies l'un des hauts lieux de la paleoanthropologie africaine. Mais cette fois, les scientifiques ne tombent pas sur des ossements : ils decouvrent des empreintes de pas fossilisees, conservees dans un sediment qui a agi comme une capsule temporelle. Une fouille plus poussee en 2022 revele une piste complete de 12 empreintes et trois traces isolees, accompagnees de 94 traces d'animaux, oiseaux et bovidees, temoins d'un ecosysteme lacustre vivant.

Lac Turkana, Kenya - Wikimedia Commons CC BY-SA 4.0
Le lac Turkana, au nord du Kenya, est depuis des decennies un haut lieu de la paleoanthropologie. Le site de Koobi Fora s'etend sur ses rives orientales. CC BY-SA 4.0

Deux demarches, deux especes

L'analyse biomecanique des empreintes a permis aux chercheurs de distinguer deux types de locomotion radicalement differents. La piste de 12 traces, avec une attaque du pied plus appuyee sur l'avant-pied et un gros orteil legerement ecarte, a ete attribuee a Paranthropus boisei. Ce robuste hominide aux machoires massives etait une branche cousine du genre Homo, aujourd'hui totalement eteinte, adaptee a une alimentation vegetale coriace. Les trois traces isolees, elles, presentent une cinematique talon-orteils proche de la marche humaine moderne : elles sont attribuees a Homo erectus, l'ancetre direct dont notre propre lignee est issue.

La difference entre les deux types d'empreintes saute aux yeux des specialistes dans les details : la repartition du poids au sol, la profondeur relative du talon et de l'avant-pied, l'angle du gros orteil. Ces signatures biomechaniques sont aussi caracteristiques que des empreintes digitales. Et contrairement a un squelette qui peut etre deplace, remanie ou fragmente au fil des millenaires, une empreinte fige un instant precis dans le temps.2

Cranes fossiles d'Homo erectus - Wikimedia Commons CC BY-SA 4.0
Cranes fossiles d'Homo erectus, l'espece dont trois empreintes isolees ont ete retrouvees a Koobi Fora. Sa demarche talon-orteils, tres proche de la notre, se lit clairement dans les traces. CC BY-SA 4.0

Voisins, pas ennemis

Que faisaient ces deux etres au bord du meme lac ? Etaient-ils rivaux ou simplement voisins ignorant mutuellement leur existence ? L'etude ne permet pas de trancher, mais elle apporte des elements eclairants. Paranthropus boisei, avec ses machoires puissantes, etait specialise dans la mastication de vegetaux durs : tubercules, graines, ecorces. Homo erectus, en revanche, diversifiait deja son alimentation, incluant probablement des proteines animales. Cette complementarite ecologique suggere une cohabitation sans competition directe, chaque espece occupant une niche alimentaire differente au sein du meme ecosysteme lacustre.

La decouverte confirme une vision de l'evolution humaine tres eloignee de l'image d'une echelle lineaire. Pendant des centaines de milliers d'annees, plusieurs branches humaines coexistaient, se cotoient au quotidien, frequentant les memes points d'eau et les memes territoires sans pour autant fusionner.

Crane de Paranthropus boisei - Wikimedia Commons CC BY-SA 3.0 fr
Crane de Paranthropus boisei, hominide robuste aux machoires massives. Sa piste de 12 empreintes trahit une demarche differente de celle d'Homo erectus, avec un gros orteil legerement ecarte. CC BY-SA 3.0

Une premiere scientifique

Jusqu'a cette decouverte, la coexistence de plusieurs especes hominines au meme endroit n'etait déduite qu'indirectement, a partir de fossiles retrouves dans les memes couches geologiques. Les empreintes offrent quelque chose de radicalement different : une preuve temporelle directe. Les deux series de traces ont ete laissees a quelques heures, peut-etre quelques jours d'intervalle sur la meme surface sedimentaire. Ce n'est pas seulement une coexistence regionale ou chronologique : c'est une co-presence quasi simultanee sur la meme berge du lac.

Ces traces boueuses vieilles de 1,5 million d'annees nous rappellent que notre lignee n'a jamais ete seule. Elle a evolue dans un monde peuple d'autres humanites, certaines destinees a disparaitre, d'autres a ouvrir la voie vers nous.