En aout 2001, la revue Nature publie la description d'un crane partiel vieux de 3,5 millions d'annees decouvert sur les rives du lac Turkana, au Kenya. Ce fossile, remarquable par son visage plat et inhabituel, ne ressemble a aucune autre espece connue a cette epoque. Son decouvreur, Meave Leakey, lui attribue un nom de genre tout nouveau : Kenyanthropus platyops, "l'Homme du Kenya a la face plate". Une espece controversee qui, a elle seule, remet en question l'image d'un arbre evolutif simple et lineaire au Pliocene.

La decouverte de KNM-WT 40000

En 1999, un membre de l'equipe de Meave Leakey - paleontologue attitre de longue date du lac Turkana et fille par alliance de Louis Leakey - decouvre sur le site de Lomekwi 1, a l'ouest du lac Turkana, un crane partiel ecrase mais recognaissable. Reference sous le code KNM-WT 40000, ce specimen date d'environ 3,5 a 3,3 millions d'annees selon les analyses argon-argon des couches volcaniques associees1.

Crane partiel KNM-WT 40000 de Kenyanthropus platyops
Le crane partiel KNM-WT 40000 de Kenyanthropus platyops, decouvert a Lomekwi, sur la rive ouest du lac Turkana (Kenya). Vieux de 3,5 millions d'annees, ce crane se distingue par son visage anormalement plat pour un hominineHominineMembre de la sous-famille Homininae incluant la lignée humaine (Homo, Australopithecus, Paranthropus…) mais excluant les orangs-outans et les gibbons. Le terme remplace progressivement « hominidé » dans son acception restreinte. de cet age. (Credit : Meave Leakey / Nature, usage editorial)

L'analyse du specimen revele une combinaison anatomique tres inhabituelle. La face est frappante : elle est remarquablement plate, avec des pommettes saillantes, un nez en retrait et des arcades orbitaires peu developpees. Ce visage plat (d'ou le nom "platyops") est en fort contraste avec les faces projetees en avant que l'on observe chez les australopitheques contemporains, notamment Australopithecus afarensis (la celebre "Lucy") qui vivait a la meme epoque.

D'autres caracteristiques distinguent KNM-WT 40000 : les meats acoustiques externes (les ouvertures des oreilles dans le crane) sont petits, comme chez les especes plus primitives. Les dents, bien que peu nombreuses, ont un email epais comparable a celui des premiers Homo, mais sont de petite taille. La capacite cranienne ne peut etre estimee avec certitude en raison de la fragmentation, mais elle semble modeste, proche de celle des australopitheques.

Un visage plat a 3,5 millions d'annees

La caracteristique la plus remarquable de Kenyanthropus platyops est son visage plat, a une epoque ou les autres hominines connus ont tous des faces prognathe, projetees vers l'avant. Cette orthognathie apparente, que l'on associe generalement au genre Homo, est ici presente chez un hominine de 3,5 millions d'annees - bien avant l'apparition du genre Homo2.

Comparaison face de Kenyanthropus platyops avec Australopithecus afarensis
Comparaison schematique entre la face de Kenyanthropus platyops (a gauche) et celle d'Australopithecus afarensis contemporain. Le visage plat de kenyanthropus contraste fortement avec le prognathisme marque d'afarensis, indiquant une diversite morphologique insoupconnee a 3,5 Ma. (Credit : domaine public, Wikimedia Commons)

Cette observation ouvre deux hypotheses majeures. La premiere est que le visage plat a evolue de facon independante chez Kenyanthropus et plus tard chez les premiers Homo - un cas de convergence evolutive. La seconde est que Kenyanthropus platyops est directement ancetre du premier Homo a face plate connu, Homo rudolfensis, dont le crane type KNM-ER 1470 (decouvert lui aussi au lac Turkana) date d'environ 1,9 millions d'annees. Si cette filiation est correcte, alors notre lignee ne descendrait pas d'Australopithecus mais d'un Kenyanthropus.

Cette question de la filiation reste ouverte. Les partisans de l'hypothese Kenyanthropus-rudolfensis font valoir la similarite frappante du profil facial entre les deux specimens. Les opposants notent que les 1,6 millions d'annees separant les deux formes laissent peu de continuite documentee.

Controverses sur la validite taxonomique

Des la publication de 2001, la validite d'espece de Kenyanthropus platyops a ete contestee. La critique la plus importante vient du paleoanthropologue Tim White, qui avait decrit Ardipithecus ramidus. White et ses collegues ont examine le specimen de pres et souligne que l'aplatissement facial de KNM-WT 40000 pourrait etre le resultat d'une deformation post-depositionnelle - en d'autres termes, le crane a pu etre ecrase et deplace par la pression sedimentaire, donnant l'illusion d'un visage plat3.

Site de Lomekwi, lac Turkana, Kenya
Le site de Lomekwi, sur la rive ouest du lac Turkana (Kenya), ou furent decouverts a la fois le crane de Kenyanthropus platyops et, en 2015, les plus anciens outils en pierre connus (outils lomekwiens, 3,3 Ma). (Credit : domaine public, Wikimedia Commons)

White et son equipe suggerent que le specimen pourrait appartenir a un Australopithecus afarensis deforme, et que les differences morphologiques observees refletent la distorsion plutot qu'une vraie distinction specifique. Cette critique est vigoureusement rejetee par Meave Leakey et Fred Spoor, qui maintiennent que les caracteristiques anatomiques de KNM-WT 40000 sont reelles et ne peuvent pas toutes etre expliquees par une deformation.

Depuis 2001, aucun autre specimen clairement identifiable comme Kenyanthropus platyops n'a ete decouvert, ce qui complique le debat. La majorite des manuels et des phylogenies actuels maintiennent le taxon comme valide, mais avec une position incertaine dans l'arbre evolutif.

Les outils de Lomekwi : une association fortuite ?

Le site de Lomekwi est devenu encore plus celebre en 2015, quand Sonia Harmand et ses collegues ont annonce la decouverte, a Lomekwi 3 (a seulement quelques kilometres du site de kenyanthropus), d'outils en pierre vieux de 3,3 millions d'annees - les plus anciens jamais decouverts4. Ces outils "lomekwiens" sont anterieurs de 700 000 ans aux outils oldowayens attribues aux premiers Homo.

Outils lomekwiens de 3,3 millions d'annees, lac Turkana
Outils de pierre lomekwiens de 3,3 millions d'annees, decouverts a Lomekwi 3, a proximite du site de Kenyanthropus. Si la fabrication de ces outils est attribuee a un hominine, Kenyanthropus platyops reste le candidat geographiquement et temporellement le plus proche. (Credit : Harmand et al. / Nature, usage editorial)

La question de savoir quel hominine fabriquait ces outils reste ouverte. Kenyanthropus platyops, contemporain et vivant dans la meme region, est souvent cite comme le fabricant le plus plausible, mais aucune association directe entre les fossiles de kenyanthropus et les outils n'a ete etablie. Il pourrait aussi s'agir d'Australopithecus afarensis, connu pour etre un contemporain de kenyanthropus dans la region. La decouverte des outils lomekwiens a en tout cas demontre que la fabrication d'outils etait une capacite bien plus repandue et ancienne que ce que l'on pensait, peut-etre caracteristique de plusieurs especes d'hominines, et pas uniquement du genre Homo.

Kenyanthropus et la diversite du Pliocene

Kenyanthropus platyops, qu'il soit valide en tant qu'espece distincte ou non, a eu un impact durable sur notre conception de l'evolution humaine au Pliocene moyen. Avant sa decouverte, le Pliocene africain entre 4 et 2 millions d'annees etait souvent represente comme un monde domine par les seuls australopitheques, avec une diversite limitee. L'existence d'un hominine a face plate a 3,5 millions d'annees, contemporain d'Australopithecus afarensis, demontre que le Pliocene africain etait un environnement bien plus riche et diversifie en especes d'hominines que ce que l'on suspectait5.

Cette diversite implique des periodes de competition, d'isolement geographique et de specialisation ecologique entre differents groupes d'hominines. Elle rappelle que l'evolution humaine n'a pas suivi un seul chemin direct, mais a explore de nombreuses voies evolutives dont la plupart ont abouti a des culs-de-sac - a l'exception de celle qui a mene a notre espece.

Les recherches au lac Turkana, region qui a livre une proportion extraordinaire des fossiles d'hominines connus, se poursuivent activement. Chaque nouvelle saison de fouilles apporte son lot de surprises, et il est probable que de nouveaux specimens de Kenyanthropus ou d'especes encore inconnues attendant d'etre mis au jour dans les sediments pliocenes de cette region extraordinaire.