Dans la vallee de l'Ebre, non loin de Laguardia en Alava (Pays Basque espagnol), une crevasse rocheuse dissimule depuis plus de cinq millenaires le souvenir d'un evenement brutal. Le site de San Juan ante Portam Latinam (SJAPL), decouvert en 1985 lors de travaux agricoles, a livre les restes comingles de 338 individus, entasses dans un abri sous roche avec un soin funeraire minimal. Une etude publiee dans Scientific Reports1 croise les donnees anthropologiques classiques avec la genomique ancienne pour reconstituer les circonstances de ce massacre survenu vers 3200 avant notre ere, offrant l'un des tableaux les plus saisissants de la violence neolithique en Europe.

SJAPL : une sepulture collective hors du commun

Depuis sa decouverte, le site de SJAPL a suscite un interet considerable. Les 338 individus -- hommes, femmes et enfants de tous ages -- ont ete deposes sur une courte periode, estimee entre quelques jours et quelques semaines, dans un abri sous roche de dimensions modestes. L'absence de mobilier funeraire individualise et le caractere desordonne des depots excluent un cimetiere funeraire ordinaire ; la densite des restes et la prevalence des traumatismes violents evoquent clairement un charnier.

Fouilles du site de San Juan ante Portam Latinam a Laguardia, Alava
Vue de fouilles du site de San Juan ante Portam Latinam (Laguardia, Alava, Espagne). Les 338 individus ont ete deposes dans un abri sous roche naturel, probablement sur une tres courte periode, apres un evenement violent vers 3200 avant notre ere. (Credit : Sociedad de Ciencias Aranzadi)

Les analyses anthropologiques initiales ont identifie des traumatismes perimortem (au moment de la mort ou peu apres) chez une proportion significative des individus : fleches en silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants. implantees dans les os, fractures de crane coherentes avec des coups portes de face ou de derriere, marques de coupures sur les vertebres cervicales. Ces indices suggerent une violente confrontation armee, probablement un raid ou une bataille, plutot qu'une execution organisee ou un sacrifice rituel.

L'etude publice dans Scientific Reports a ete conduite par Aline Andrades Valtueña et ses collegues, qui ont combine l'anthropologie physique classique (reexamen de l'ensemble des traumatismes perimortem) avec la genomique ancienne (sequencage de l'ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces. de 22 individus choisis pour la qualite de la preservation osseuse). L'objectif : comprendre qui etaient ces 338 personnes, d'ou venaient-elles, etaient-elles apparentees les unes aux autres, et quelles dynamiques sociales eclairent cet evenement violent.

Vingt-trois pour cent de victimes de violence

L'examen systematique des 338 individus de SJAPL a conduit a identifier des traumatismes perimortem chez 78 d'entre eux, soit 23,1 % de l'ensemble. Ce taux, remarquablement eleve pour un site archeologique de cette periode, se repartit en plusieurs categories : traumatismes craniens contondants (coups de massue ou de pierre), traumatismes perforants par projectiles (pointes de fleches en silex recuperees dans les os), et traumatismes tranchants (marques de lame sur les vertebres et les membres). Les victimes inclus des adultes des deux sexes et des enfants, bien que les hommes adultes soient proportionnellement plus representes parmi les traumatises.

Traumatismes perimortem sur crane d'une victime du massacre de SJAPL
Crane d'un individu adulte de SJAPL presentant une fracture perimore coherente avec un coup de masse ou de pierre porte de face. Ce type de traumatisme, retrouve chez plus d'un quart des individus du site, est caracteristique d'une violence interpersonnelle de haute intensite. (Credit : Andrades Valtueña et al., Scientific Reports)

L'analyse des trajectoires de fleches dans les os -- direction d'entree et zone anatomique touchee -- est particulierement instructive. Plusieurs individus presentent des fleches implantees dans le dos, les omoplates ou les membres inferieurs posterieurs, coherentes avec une fuite ou une tentative de fuite au moment de l'impact. D'autres presentent des impacts frontaux sur le crane ou le thorax, suggerant une confrontation directe. Cette heterogeneite des traumatismes est incompatible avec une execution de personnes attachees ou immobiles ; elle evoque une bataille ou un raid dans lequel les victimes tentaient de se defendre ou de fuir.

Les pointes de fleches retrouvees dans les os et parmi les restes appartiennent au style lithique caracteristique de la culture de Los Millares (chalcolithiqueChalcolithique« Âge du cuivre » : période de transition entre Néolithique et âge du bronze, marquée par les premiers objets en cuivre (époque d'Ötzi). ibérique precoce), ainsi qu'a des styles regionaux du Neolithique recent de la vallee de l'Ebre. Cette pluralite typologique sugegere soit que les attaquants et les defendeurs appartenaient a des traditions culturelles differentes, soit que les armes etaient acquises par echange avec plusieurs groupes voisins.

L'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe. revele la structure demographique des victimes

Le sequencage de l'ADN de 22 individus a fourni des informations demographiques et genealogiques precieuses. L'analyse des chromosomes sexuels confirme la presence d'hommes et de femmes dans des proportions coherentes avec une population ordinaire (non selective), ce qui plaide contre un scenario de capture selective de femmes ou d'execution de guerriers masculins. Les analyses de la diversite genetique montrent une population genetiquement heterogene, sans indication d'une consanguinite extreme ou d'un groupe tres isole.

Plusieurs paires d'individus presentent des relations genetiques de premier ou second degre (parents-enfants, freres et soeurs, cousins), ce qui indique que des familles entieres ont ete touchees par l'evenement. Ce constat est coherent avec un raid ou une attaque contre une communaute entiere -- hommes, femmes, enfants, personnes agees -- plutot qu'avec un affrontement entre groupes de guerriers.

L'ascendance genetique des individus de SJAPL s'inscrit dans le profil des premiers agriculteurs anatoliens qui ont colonise l'Europe au cours du Neolithique, avec une contribution variable de l'heritage genetique des chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine. locaux (WHG, Western Hunter-Gatherers). Cette composition est coherente avec les populations neolithiques recentes du nord de l'Espagne et du Pays Basque prehistorique, sans signature d'immigration recente depuis des regions eloignees au moment du massacre.

Violence neolithique : un phenomene europeen

SJAPL n'est pas un cas isole. Au cours des dernieres decennies, plusieurs sites europeens ont livre des temoignages comparables de massacres collectifs a la fin du Neolithique et au Chalcolithique. Talheim (Allemagne, vers 5000 avant notre ere), Asparn-Schletz (Autriche, meme periode), Crow Creek (Dakota du Sud, 1325 apres notre ere pour l'analogie nord-americaine) et Koszyce (Pologne, vers 2880 avant notre ere) constituent des jalons dans un corpus grandissant de violences de masse prehistoriques. Ces sites remettent en question l'image romantique d'une humanite pre-etatique vivant en harmonie -- une image qui n'a jamais ete pleinement conforme aux donnees anthropologiques, mais qui persistait dans les presentations publiques de la prehistoire.

Les causes de ces violences collectives au Neolithique restent debattues. Les changements climatiques -- en particulier les episodes de secheresse documentes au troisieme millenaire avant notre ere en Europe -- ont pu creer des tensions pour l'acces a la terre, a l'eau et aux ressources alimentaires, poussant des communautes voisines a des affrontements violents. La diffusion rapide des armes en metal (cuivre, puis bronze) et l'amelioration des armes a projectiles (arcs composites, pointes de fleches en silex taille) ont simultanement augmente la letalite des conflits.

Les donnees paleoclimatiques disponibles pour la vallee de l'Ebre vers 3200 avant notre ere indiquent une periode de stress hydrique modere, coherente avec une augmentation des tensions pour l'acces aux ressources. Dans ce contexte, SJAPL pourrait representer l'une des victimes d'un conflit territorial entre communautes neolithiques voisines, dont le souvenir a ete enterre avec les corps dans l'abri sous roche de Laguardia -- un memento de violence preserve par la chance geologique et la curiosite des archeologues.