La vallee du fleuve Senegal et les plaines du Sine-Saloum recèlent deux des secrets prehistoriques les plus fascinants d'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ de l'Ouest. Le premier est enfoui dans la latérite rouge du Senegal oriental : un atelier de taille du quartz vieux de pres de 9 000 ans, ou des humains façonnaient deja, avec precision, des outils microlithiques adaptes a la savane. Le second s'impose au regard depuis des routes poussiereuses : plus de 1 000 cercles de pierres dresses sur 350 km le long du fleuve Gambie, constituant la plus grande concentration megalithique connue dans le monde. Ensemble, ces deux patrimoines dessinent une continuite remarquable de l'histoire humaine au Senegal, du Mesolithique jusqu'a l'epoque medievale.
Cette histoire est aussi celle d'une Afrique souvent absente des grands recits prehistoriques. Alors que le Maghreb, le Levant et l'Europe concentrent l'essentiel de la litterature grand public, le Senegal recele des vestiges d'une richesse comparable -- des premier villages a l'Age de fer, en passant par des traditions funeraires monumentales dont la sophistication laisse encore les archeologues perplexes.
Ravin Blanc X : un atelier en quartz dans la savane
A l'extremite orientale du Senegal, dans les collines boisees qui separent les bassins du fleuve Gambie et de la Faleme, des chercheurs ont identifie plusieurs sites de l'Age de la pierre recente. Parmi eux, le site de Ravin Blanc X se distingue par son anciennete et par la nature de l'industrie lithique qui y a ete mise au jour : des microliches en quartz -- lames et lamelles, grattoirs, burins -- faconnes avec un soin remarquable il y a environ 9 000 ans, lors de la periode qui correspond a la fin de l'Epipaleolithique et au debut du Mesolithique en Afrique occidentale.[1]
Le choix du quartz comme matiere premiere est caracteristique des industries d'Afrique de l'Ouest pendant la fin du Pleistocene et le debut de l'Holocene. Contrairement au silex ou a l'obsidienne, le quartz est peu predictible lors de la taille : ses plans de fracture crystallins s'opposent a la maitrise parfaite du tailleur. Pourtant, les occupants de Ravin Blanc X ont su exploiter les galets de quartz presents dans les cours d'eau locaux pour produire des outils a tranchant vif, probablement utilises pour des activites de chasse, de boucherie et de traitement des peaux -- ce que les recherches sur d'autres sites contemporains d'Afrique de l'Ouest suggerent.
La presence d'un tel site de plein air confirme que la vallee de la Faleme etait un espace frequente intensement lors de l'Holocene ancien, quand le Sahara etait encore en voie d'assechement et que les ressources animales et vegetales de la zone soudano-sahelienne attiraient des groupes de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ mobiles. Ces populations n'ont laisse pratiquement aucune trace dans les textes -- ils n'en produisaient pas -- mais leurs outils en quartz parlent encore, neuf millenaires apres.
L'age des megalithes : quand le Senegal tailla la laterite
Des siecles plus tard -- beaucoup plus tard -- une toute autre forme de grandeur apparut dans les vallees du Sine et du Saloum. Entre le IIIe siecle avant notre ere et le XVIe siecle, des populations de l'Afrique de l'Ouest ediferent pres de 1 000 cercles de pierres et de nombreux tumuli funeraires le long d'un couloir de 350 km de long sur 100 km de large, partage aujourd'hui entre le Senegal et la Gambie. L'ensemble forme la plus grande concentration de monuments megalithiques connue dans le monde.
Les pierres qui forment ces cercles sont des monolithes de laterite -- cette roche ferrugineuse abondante dans les sols tropicaux -- extraits de carrieres voisines a l'aide d'outils en fer et soigneusement travailles en colonnes cylindriques ou polygonales d'environ 2 metres de hauteur, pour un poids pouvant atteindre 7 tonnes. Chaque cercle reunit entre 8 et 14 pierres dressees pour un diametre de 4 a 6 metres. Tous sont associates a des tumuli funeraires -- monticules de terre recouvrant des sepultures -- qui constituent la raison d'etre de ces monuments : ils marquaient les tombes de personnages importants et structuraient un paysage sacre collectif.[2]
Sine Ngayene et Wanar : les joyaux senegalais
Les deux sites senegalais -- Sine Ngayene et Wanar -- presentent chacun des particularites qui les distinguent au sein de l'ensemble megalithique senegambien. Sine Ngayene, situe au nord-ouest du Sine-Saloum, est le plus grand de tous : 52 cercles, un cercle double et 1 102 pierres tailees. Les fouilles menees depuis les annees 1970 y ont identifie quatre cycles d'utilisation successive entre 700 et 1 350 apr. J.-C., chacun correspondant a des pratiques funeraires legerement differentes -- simples fosses d'abord, puis tombes collectives, puis depots d'offrandes.[2]
Wanar, situe dans le departement de Kaffrine, compte 21 cercles dont un cercle double, et se distingue par la presence de 9 pierres dites "lyres" -- des monolithes bifides, divises en deux branches reliees par une entretoise, uniques a ce site. Les fouilles de 2008 y ont mis au jour deux types de sepultures : de grands puits scelles d'un tumulusTumulusTertre de terre ou de pierres recouvrant une ou plusieurs sépultures ; coiffait souvent la chambre d'un dolmen au Néolithique.→, et des tombes plus profondes a ouverture etroite, associees a des vestiges de maisons funeraires en brique et en platre. L'existence de ces constructions ephemeres, disparues sous la pression des siecles, laisse presager que le paysage autour de Wanar etait bien plus dense et structure qu'il n'y parait aujourd'hui.
Qui a construit ces monuments ?
La question de l'identite des batisseurs reste ouverte. Aucun texte, aucune tradition orale directement transmise ne designe les constructeurs de ces cercles. Les candidats proposes par les chercheurs sont les ancetres des Jola, des Wolof, ou des Sereer -- ces derniers etant favorises par l'argument que les Sereer utilisent encore aujourd'hui des maisons funeraires similaires a celles retrouvees a Wanar. Mais cette interpretation reste speculee, et l'absence de genealogie directe rend toute attribution ethnique fragile.[3]
Ce que les fouilles ont clairement etabli, c'est la richesse des societes qui edifient ces monuments : les tombes contiennent des pointes de lance en fer, des bracelets de cuivre, des perles de turquoise et des ceramiques finement travaillees. La turquoise -- minerale qui ne se trouve pas en Afrique de l'Ouest -- temoigne d'echanges a longue distance, peut-etre avec le Maghreb ou via les routes sahariennes. Ces societes maîtrisaient la metallurgie du fer (les carrieres de laterite sont exploitees avec des outils en fer), pratiquaient l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→ et disposaient de structures politiques suffisamment organisees pour mobiliser les ressources humaines et materielles necessaires a l'erection de ces monuments colossaux.
Patrimoine mondial, protection fragile
En 2006, les quatre sites de l'ensemble senegambien -- Sine Ngayene et Wanar au Senegal, Wassu et Kerbatch en Gambie -- ont ete inscrits ensemble sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, au titre des criteres (i) et (iii) : un chef-d'oeuvre du genie createur humain et un temoignage exceptionnel de pratiques funeraires et de constructions monumentales persistant sur plus d'un millenaire.[2]
Les sites senegalais beneficient d'une protection legale issue de la loi n°71-12 du 25 janvier 1971. Des gardiens permanents y sont employes, des clotures ont ete installees, et un centre d'interpretation a ete ouvert a Sine Ngayene. Cependant, la pression fonciere, le tourisme non regulé et les modifications climatiques -- qui accentuent l'erosion des tumuli -- menacent l'integrite de certains complexes. La recherche archeologique se poursuit, avec des equipes internationales qui continuent de fouiller et dater ces sites, dont les secrets funeraires et symboliques n'ont pas encore tous ete perces.
Du quartz taille dans les collines de la Faleme aux colonnes de laterite du Sine-Saloum, la prehistoire senegalaise offre une fresqueFresqueTerme employe par extension pour designer de grandes compositions peintes sur les parois des grottes ornees, bien que la technique differe de la fresque murale antique.→ de plusieurs millenaires. Elle rappelle que l'Afrique de l'Ouest n'etait pas une peripherie de l'histoire humaine, mais l'un de ses theatres essentiels -- un espace de creation, d'echange et de bâtisseurs dont les oeuvres perdurent, majestueuses et silencieuses, au milieu des savanes.
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