Dans la Troisième caverne de Goyet, nichée dans les collines wallonnes à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Namur, une découverte paléontologique réalisée dès 1865 par Édouard Dupont attendait patiemment ses réponses. Parmi des centaines de fragments osseux d'animaux, des os humains portant d'étranges entailles avaient été exhumés , et rangés dans les réserves de l'Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique à Bruxelles. Cent soixante ans plus tard, une équipe internationale a enfin percé leur secret.
Publiée le 19 novembre 2025 dans la revue Scientific Reports, l'étude menée par Quentin Cosnefroy (laboratoire PACEA, Université de Bordeaux) et ses collègues a mobilisé dix années d'analyses : reconstitution virtuelle des fragments, datations radiocarbone, analyse de l'ADN nucléaire, mesures isotopiques du soufre et de l'azote, comparaisons morphométriques. Le résultat est saisissant.
Six victimes, toutes venues d'ailleurs
Les 101 fragments d'os conservés à Bruxelles correspondent à au minimum six individus néandertaliens, dont la génétique permet d'identifier :
- Quatre femmes adultes ou adolescentes, sans lien de parenté entre elles
- Deux jeunes garçons (un nourrisson et un enfant)
Détail capital : l'analyse isotopique du soufre osseux révèle que toutes ces victimes sont originaires d'une région géographique différente de celle de la caverne. Elles partagent un régime alimentaire similaire, ce qui suggère qu'elles appartenaient peut-être à un même groupe ou à des groupes voisins , mais en tout cas étrangers à la région de Goyet. Leurs squelettes attestent par ailleurs d'une morphologie plus gracile que la moyenne néandertalienne locale, signe d'une population distincte.
Les marques d'un exocannibalisme délibéré
Les os portent des stries de découpe similaires à celles retrouvées sur les carcasses d'animaux chassés par les néandertaliens : désarticulation des membres, décharnement, extraction de la moelle par percussion. Aucun des gestes funéraires habituellement associés au cannibalisme rituel des Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ n'est visible. Tout indique une consommation à visée nutritive.
Mais ce qui distingue Goyet de tous les autres sites néandertaliens de cannibalisme connus (notamment en France et en Croatie, où il s'agissait probablement de cannibalisme de survie intra-groupe) est la composition du groupe de victimes. Cosnefroy et son équipe soulignent que la probabilité statistique d'obtenir un tel ratio , quatre femmes adultes et deux jeunes garçons, sans aucun homme adulte , de façon purement aléatoire est quasi nulle.
Il s'agit donc d'un cas d'exocannibalisme , terme désignant la consommation de membres d'un groupe extérieur par un groupe rival. La sélection délibérée de femmes en âge de se reproduire suggère une stratégie allant au-delà de la simple subsistance : « Au minimum, cela suggère que des membres plus vulnérables d'un ou plusieurs groupes d'une même région voisine ont été délibérément ciblés, et que le groupe cannibale cherchait peut-être à saper le potentiel reproducteur d'un clan concurrent », écrivent les auteurs.
Des os transformés en outils : l'empreinte néandertalienne
Un autre indice déterminant concerne l'identité des agresseurs. Plusieurs os humains de Goyet ont été transformés en retouchoirs , des éclats d'os utilisés pour affiner les bords tranchants des outils en silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants.→. Or cette technique de retouche osseuse appartient presque exclusivement au répertoire technique néandertalien. Elle écarte largement l'hypothèse d'une implication d'Homo sapiens, dont le cannibalisme est principalement documenté dans un contexte funéraire.
La fin des néandertaliens : une violence inédite dans un monde sous pression
Les victimes de Goyet vivaient à une époque charnière : il y a 45 000 ans, les néandertaliens occupaient encore l'Europe du Nord, mais Homo sapiens venait tout juste de franchir la Méditerranée orientale et commençait à progresser vers l'ouest. Les groupes néandertaliens, déjà fragilisés par le refroidissement climatique du dernier maximum glaciaireDernier Maximum GlaciaireApogée de la dernière glaciation (env. 26 000 à 19 000 ans), aux calottes glaciaires maximales ; il repousse les populations vers des refuges méridionaux.→ et la contraction de leurs territoires de chasse, se retrouvaient sous une double pression : environnementale et interespèces.
Dans ce contexte de raréfaction des ressources, la rencontre entre deux groupes néandertaliens auparavant isolés aurait pu déclencher une violence intergroupe létale , particulièrement si l'un percevait l'autre comme une menace territoriale ou concurrentielle. La Troisième caverne de Goyet livre ainsi « la preuve la plus directe à ce jour d'une compétition intergroupe chez les néandertaliens du PléistocènePléistocèneÉpoque géologique des grandes glaciations (env. −2,6 Ma à −11 700), couvrant l'essentiel de la préhistoire humaine.→ supérieur », selon les chercheurs.
La question de savoir si ces individus ont été transportés vivants jusqu'à la grotte avant d'y être tués, ou si leurs ossements ont été amenés après leur mort, reste ouverte. Cosnefroy note cependant que les jambes sont surreprésentées parmi les restes , ce qui pourrait indiquer que les victimes ont été amenées vivantes, tuées à proximité de Goyet, et que seules certaines parties du corps ont ensuite été déposées dans la chambre.
Dix ans de recherches, des analyses multi-méthodes inédites, et une conclusion qui redéfinit notre compréhension de la violence préhistorique : Goyet n'est pas seulement un site archéologique exceptionnel. C'est le témoin d'un épisode de brutalité organisée, inscrit dans la roche depuis 45 millénaires.
Sources : Cosnefroy Q. et al., « Biological profiling of cannibalized Neanderthal remains from Goyet (Belgium) reveals targeted exocannibalism », Scientific Reports, 19 novembre 2025 ; Kristina Killgrove, Live Science, 24 novembre 2025.
L'ADN extrait des restes de Goyet pourrait permettre de determiner les liens de parenté entre les individus consommés et ceux qui les ont consommés. C'est une question clé pour comprendre si ce cannibalisme était inter-groupe ou intra-groupe. Les avancées des techniques de paléogénomique des dix dernières années ouvrent des perspectives fascinantes sur ce type de questions.
L'étude de Cosnefroy et al. sur les restes de Goyet confirme ce que les analyses de sites comme Krapina en Croatie laissaient déjà supposer : le cannibalisme néandertalien était bien réel, qu'il soit rituel ou alimentaire. Ce qui me frappe, c'est la précision des traces de découpe sur les os, identiques à celles laissées sur les animaux consommés. Cela suggère un comportement pragmatique plutôt que symbolique.