Le ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités vient d'annoncer la découverte d'une nécropoleNécropoleVaste ensemble de sépultures, « ville des morts » organisée, souvent sur plusieurs époques.→ vieille de cinq millénaires sur le site de Jabal al-Tayr, dans le gouvernorat de Minya, en Égypte centrale. L'annonce, faite par le porte-parole Sherif Fathy, est présentée comme majeure : le site apporte, selon les archéologues, des preuves concrètes permettant de retracer les étapes qui ont conduit à l'invention des grandes pyramides.
Un site stratigraphique d'exception
Jabal al-Tayr est une élévation calcaire surplombant le Nil. La nécropole qui y a été mise au jour couvre une durée exceptionnellement longue, de la période prédynastiquePrédynastiquePériode de l'Égypte antérieure à l'unification (vers 3100 av. J.-C.) et à la Ire dynastie, marquée par les cultures de Nagada et l'émergence progressive de l'État.→ (avant 3100 av. J.-C.) jusqu'à la Basse Époque (664, 332 av. J.-C.), soit plus de deux millénaires et demi d'inhumations successives. Ce type de site polychronique est rare : il permet de suivre l'évolution de l'architecture funéraire sur le temps long, sans rupture documentaire.
Les fouilles ont dégagé des tombes appartenant à la période dynastique archaïqueArchaïqueSe dit d'une population ou d'une forme humaine ancienne et aujourd'hui disparue (Néandertal, Denisova, lignées fantômes), par opposition aux humains anatomiquement modernes.→ (3100, 2686 av. J.-C.) et à la phase prédynastique qui la précède immédiatement. Ce sont les céramiques découvertes près des corps qui permettent de dater ces couches avec précision : des poteries à bord noir caractéristiques des phases Nagada II et Nagada III, deux sous-périodes qui correspondent à la maturation culturelle de l'Égypte juste avant la naissance de l'État pharaonique.
Des pratiques funéraires prépharaoniques bien documentées
Plusieurs sépultures témoignent de pratiques funéraires antérieures à l'Égypte dynastique. Les défunts y reposaient en position repliée, enveloppés dans des nattes végétales dont il ne reste que des traces de décomposition. Cette position , corps fléchi, genoux ramenés vers la poitrine , est typique des inhumations prédynastiques et se retrouve dans de nombreux sites du Nil à la même époque. La natte servait à la fois de linceul et de protection symbolique pour le voyage vers l'au-delà.
Les poteries à bord noir déposées près des corps confirment non seulement la datation, mais indiquent aussi l'existence d'un rituel funéraire établi, avec dépôt d'offrandes, dès la période prédynastique. Ce type de céramique, cuite partiellement dans un environnement réducteur pour obtenir la noirceur du bord, est l'un des marqueurs culturels les plus distinctifs de l'Égypte préhistorique.
L'architecture funéraire, chaînon manquant vers les pyramides
L'intérêt majeur de Jabal al-Tayr réside dans ce qu'il révèle sur l'évolution architecturale des tombes. L'une d'elles présente une caractéristique particulièrement significative : ses murs sont plus épais à la base et s'amincissent vers le sommet. Ce principe, qui répartit le poids vers le bas et stabilise la structure, est précisément celui qui sera appliqué, à plus grande échelle, dans la construction des pyramides à degrés, puis des pyramides lisses.
Hisham El-Leithy, responsable des fouilles, a souligné que « des bâtisseurs de différentes régions d'Égypte partageaient déjà des idées communes » dès cette époque, comme l'attesteraient les ressemblances entre les tombes de Jabal al-Tayr et le tombeau du roi Den à AbydosAbydosSite sacré de Haute-Égypte, nécropole des premiers rois (Umm el-Qaab) et grand centre du culte d'Osiris.→, l'un des souverains de la 1re dynastie (vers 2950 av. J.-C.). Ces similitudes suggèrent une diffusion des techniques de construction à l'échelle du pays bien avant la période ramesside ou l'Ancien EmpireAncien EmpirePremière grande période de l'Égypte pharaonique unifiée (~2700-2200 av. J.-C., IIIe-VIe dynasties), âge d'or des grandes pyramides et d'un État fortement centralisé.→.
Sherif Fathy a résumé l'enjeu de la découverte : elle « apporte des preuves importantes qui permettent de suivre l'évolution de l'architecture funéraire depuis les tombes simples de la période prédynastique jusqu'aux constructions plus complexes de l'époque dynastique. » L'idée centrale est celle d'une progression continue , mastabaMastabaTombe égyptienne ancienne à toit plat et flancs inclinés, ancêtre architectural de la pyramide.→, pyramide à degrésPyramide à degrésPremier grand monument de pierre de l'Égypte, élevé pour le roi Djéser à Saqqara par Imhotep (IIIe dynastie), par empilement de mastabas décroissants.→, pyramide vraie , dont on voit ici l'une des premières expressions architecturales.
Ce que cela change
La découverte de Jabal al-Tayr s'inscrit dans un mouvement de recherche plus large qui cherche à documenter les transitions entre les cultures prédynastiques et la naissance de l'État pharaonique. Elle montre que les innovations architecturales qui ont rendu possibles les pyramides ne sont pas apparues ex nihilo sous Djoser (vers 2650 av. J.-C.), mais résultent d'une accumulation de savoir-faire funéraire développés sur plusieurs siècles dans tout le pays. Les outils de taille de pierre et les renforts en bois retrouvés sur le site en témoignent : les bâtisseurs de Jabal al-Tayr maîtrisaient déjà les notions de poids, d'équilibre et de consolidation structurale.
Source : Ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités, via Geo.fr.
L'organisation des nécropoles égyptiennes en tant que système cohérent témoigne d'une administration et d'une planification urbaine très avancées. Les travaux de Mark Lehner sur la ville des constructeurs de pyramides ont montré l'existence d'infrastructures logistiques impressionnantes. Le concept de mégaprojet collectif apparait déjà pleinement réalisé dans l'Egypte de l'Ancien Empire.
La nécropole de Gizeh ne se limite pas aux trois grandes pyramides : c'est tout un complexe funéraire avec des dizaines de mastabas, temples et tombeaux de dignitaires. Les découvertes récentes dans les tombes des ouvriers des pyramides ont complètement changé notre regard sur la construction : il ne s'agissait pas d'esclaves mais de travailleurs spécialisés et bien nourris. L'Egypte ancienne mérite toujours qu'on la redécouvre.