Dans le nord-est bresilien, au coeur de l'etat du Piaui, le parc national de la Serra da Capivara abrite l'un des sites prehistoriques les plus enigmatiques et controverses du continent americain : Pedra Furada. Des charbons preleves dans des foyers presents sur ce site ont ete dates de 48 000 a 60 000 ans -- soit bien avant l'arrivee presumee des premiers hommes en Amerique selon le modele classique. Si ces datations sont valides, elles bouleversent completement notre comprehension du peuplement du Nouveau Monde.

Paysage du parc national Serra da Capivara, Bresil
Le parc national de la Serra da Capivara (Piaui, Bresil), classe au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1991. Ce massif rocheux semi-aride abrite des dizaines de milliers de peintures rupestres et plusieurs sites d'habitat prehistorique, dont Pedra Furada.

Les fouilles ont ete conduites pendant des decennies par l'archeologue franco-bresilienne Niede Guidon, qui a identifie sur le site de Toca do Boqueirao da Pedra Furada des restes de charbon de bois, des outils tailles et des peintures rupestres superposees sur plusieurs milliers d'annees. Les dates obtenues par thermoluminescence et par carbone 14 sur les couches les plus profondes suggèrent des occupations humaines extremement anciennes.[1]

La controverse scientifique

Cette interpretation a ete vigoureusement contestee. Des chercheurs nord-americains -- dont Tom Dillehay (decouvreur de Monte Verde au Chili) et James Adovasio -- ont argmente que les charbons pourraient etre d'origine naturelle (feux de vegetation provenant des falaises) et que les supposés outils lithiques seraient en realite des eclats generes par la chute de blocs rocheuxdepuis les parois. Selon eux, aucun element ne peut etre attribue avec certitude a une activite humaine avant 15 000 ans.

Conservation preventive des peintures rupestres de Serra da Capivara
Travaux de conservation preventive des peintures rupestres de la Serra da Capivara. Ces oeuvres representent des scenes de chasse, de danse, de rituels et de la faune locale, tracees avec des pigments mineralaux sur les parois greseuseés.

Niede Guidon et son equipe ont repondu point par point : les charbons proviennent de contextes sedimentaires clairs, associes a des pierres brulees en cercle formant des foyers deliberement construits ; les eclats presentent des traces de percussion intentionnelle. En 2019, une etude complementaire sur les phytolithes du site a renforce l'hypothese d'une presence humaine ancienne, sans pour autant clore definitivement le debat.

Des peintures rupestres en nombre exceptionnel

Independamment de la controverse sur les datations les plus anciennes, la Serra da Capivara est incontestablement l'un des plus grands concentrations d'art rupestre au monde. Plus de 1 400 sites de peintures rupestres ont ete recenses, certains remontant a 12 000 ans et representant des scenes dont la richesse narrative est sans equivalent en Amerique du Sud.

Peinture rupestre d'un crabe, Serra da Capivara
Peinture rupestre representant un crabe, Serra da Capivara. La diversite des animaux representes -- cervidés, capybara, crabes, oiseaux -- temoigne d'un environnement riche et d'une observation fine du monde naturel par les occupants prehistoriques du site.

Le debat autour de Pedra Furada n'est pas que scientifique : il touche a l'identite des premiers Americains. Si des humains occupaient le continent il y a plus de 50 000 ans, ils ne pouvaient pas venir d'Asie par le detroit de Behring glacie, et d'autres voies de migration -- par mer le long des cotes, ou par l'Atlantique -- doivent etre envisagees. La Serra da Capivara reste l'un des sites les plus scrutés et les plus disputes de la prehistoire mondiale.