Il y a un trou dans l'histoire de notre espèce. Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ quitte l'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ lors d'une dispersion majeure voici 70 000 à 60 000 ans, mais l'Eurasie n'est colonisée de manière stable et généralisée que vers 45 000 ans. Entre ces deux jalons s'ouvre un intervalle d'environ vingt mille ans dont on ignorait presque tout. Où vivaient les ancêtres de tous les humains non africains pendant cette longue parenthèse ? Une étude publiée en mars 2024 dans la revue Nature Communications apporte une réponse argumentée, en croisant paléogénétique et modélisation paléoécologique. Le signal pointe vers une région précise, le plateau persan, qui aurait servi de plaque tournante, de "hub", à notre espèce avant qu'elle ne se répande sur trois continents.1

Vue du plateau iranien, hauts reliefs arides et bassins intérieurs
Le plateau iranien, vaste ensemble de hautes terres et de bassins situé à l'est de la chaîne du Zagros. Photo : Adam Jones from Kelowna, Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.

Le travail est signé par Leonardo Vallini, Carlo Zampieri, Mohamad Javad Shoaee et leurs collègues, sous la direction de Luca Pagani, de l'université de Padoue, avec la participation de Michael Petraglia, de l'université Griffith en Australie.1 Son objet n'est pas une fouille ni un fossile, mais une reconstitution : retrouver, par le calcul, le lieu où s'est tenue une population pendant la phase initiale du peuplement de l'Eurasie. L'enjeu dépasse la géographie. Il s'agit de comprendre comment, à partir d'un petit groupe fondateur, s'est déployée la diversité de tous les peuples qui vivent aujourd'hui hors d'Afrique.

Un chaînon manquant de vingt mille ans

Le scénario de la sortie d'AfriqueSortie d'AfriqueEnsemble des dispersions d'Homo sapiens hors d'Afrique, dont une expansion majeure il y a env. 70 000 à 60 000 ans et des sorties plus précoces.→ est désormais bien établi dans ses grandes lignes. Une population d'Homo sapiens franchit la porte de l'Afrique, probablement par le sud de la péninsule Arabique ou par le couloir levantin, voici quelque 60 000 à 70 000 ans. Tous les humains non africains actuels descendent de ce rameau. Mais les traces archéologiques d'une installation massive et pérenne en Europe, en Asie de l'Est et en Océanie ne se multiplient qu'à partir d'environ 45 000 ans. Entre le départ et cette expansion, le silence est presque total. Les sites sont rares, dispersés, souvent difficiles à interpréter.

C'est ce vide que l'équipe a voulu combler. L'idée directrice est simple à énoncer : si les humains ne se sont pas immédiatement répandus partout, c'est qu'ils se sont d'abord concentrés quelque part. Une région a dû servir de réservoir démographique, un foyerfoyerStructure de combustion aménagée au sol, témoin de la maîtrise du feu et point de repère de l'organisation d'un habitat préhistorique.→ depuis lequel sont ensuite parties les vagues de peuplement successives. Les auteurs nomment cette région le "hub", la plaque tournante. Le concept n'est pas né en 2024 : une publication antérieure de la même équipe, en 2022, avait déjà proposé l'existence d'un tel foyer à partir de la génétique et de la culture matérielle.5 L'étude de 2024 va plus loin en localisant ce hub dans l'espace.

Le raisonnement mobilise une donnée centrale : pendant cette période, les lignées qui allaient donner naissance aux Européens, aux Asiatiques de l'Est et aux Océaniens étaient encore proches les unes des autres, non encore pleinement différenciées. Elles partageaient un ancêtre commun récent hors d'Afrique. Retrouver cet ancêtre, c'est retrouver le hub.

Il faut insister sur un point souvent mal compris. La sortie d'Afrique qui a peuplé le monde n'était pas la première incursion de notre espèce hors du continent. Des ossements d'Homo sapiens découverts au LevantLevantRégion du Proche-Orient méditerranéen (Israël, Liban, Syrie, Jordanie), carrefour majeur des premières migrations humaines hors d'Afrique.→, à Skhul et QafzehQafzehGrotte de Basse-Galilée (Israël) livrant des Homo sapiens et des sépultures parmi les plus anciennes connues hors d'Afrique.→, témoignent de présences bien antérieures, autour de cent mille ans. Mais ces pionniers n'ont laissé presque aucune trace génétique chez les populations actuelles. Ils se sont éteints ou dilués. La dispersion décisive, celle dont nous descendons tous, est plus tardive, et c'est son déroulement que le hub permet enfin d'articuler. Entre le franchissement du seuil et la dispersion finale, les ancêtres communs ne se sont pas évaporés : ils ont attendu quelque part, et ce quelque part a une histoire.

Le signal génétique, un foyer à l'est du Zagros

Pour localiser cette population ancestrale, les chercheurs ont dû démêler près de quarante mille ans de métissages, de migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques).→ et de remplacements qui ont brouillé la carte génétique de l'Asie du Sud-Ouest. C'est le coeur technique de l'étude. En reconstruisant les relations entre populations anciennes et actuelles, ils ont cherché quel groupe vivant aujourd'hui conserve le mieux la signature de cette population du hub.1

Carte schématique des routes de dispersion d'Homo sapiens depuis l'Afrique
Depuis le hub, des vagues de peuplement successives auraient gagné l'Europe, l'Asie de l'Est et l'Océanie. Photo : User:Altaileopard who has released it in, Wikimedia Commons, Public domain.

La réponse, inattendue par sa précision, désigne les populations du plateau persan, c'est-à-dire la zone qui s'étend à l'est de la chaîne du Zagros, correspondant à l'Iran, à l'Afghanistan et au Pakistan actuels. Ce sont elles qui présentent la plus forte affinité avec la composante ancestrale commune à tous les non Africains. Autrement dit, le fond génétique des habitants de cette région porte, mieux qu'ailleurs, la mémoire de la population fondatrice. La paléogénétiquePaléogénétiqueÉtude de l'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.→ extrait de restes (os, dents, sédiments, parois) pour reconstituer le passé des populations.→ révèle ici une différenciation ancienne et durable, signe que ce foyer a hébergé une population stable sur une longue période avant d'essaimer.

Ce résultat tient compte d'un épisode crucial de notre préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→, celui du goulot d'étranglementGoulot d'étranglementRéduction brutale et temporaire de l'effectif d'une population, qui appauvrit durablement sa diversité génétique.→ qui a suivi la sortie d'Afrique. Le groupe fondateur des non Africains était numériquement restreint, ce qui a réduit la diversité génétique transportée hors du continent. Le hub n'est pas l'Afrique retrouvée : c'est l'étape où ce petit groupe a stationné, s'est maintenu, puis s'est structuré avant la grande dispersion. Les auteurs insistent toutefois sur le statut de leur conclusion. Elle repose sur l'inférence à partir de modèles et des données disponibles, non sur des génomes anciens directement prélevés dans la région, encore très rares. C'est une hypothèse forte, qu'il reviendra à l'archéologie de terrain de tester.

Un acteur discret complique et enrichit le tableau : les "Eurasiens basaux". Ce nom désigne une lignée fantômeLignée fantômePopulation humaine ancienne dont l'existence n'est connue que par la trace qu'elle a laissée dans le génome de populations actuelles, sans qu'aucun fossile ne l'ait confirmée.→, détectée indirectement dans le génome de certaines populations anciennes, qui se serait séparée très tôt du reste des non Africains et aurait peu reçu, voire pas du tout, d'ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces.→ néandertalien. Les modèles de l'équipe cherchent à situer où cette branche profonde a pu se tenir par rapport au hub. Démêler ces embranchements, estimer le moment de chaque séparation, corriger les métissages ultérieurs qui ont rapproché artificiellement des groupes distincts : tel est le patient travail statistique qui mène à la désignation du plateau persan. La conclusion n'est pas une intuition géographique, c'est le point de convergence d'un faisceau de contraintes génétiques.

Un refuge que le climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques.→ rendait habitable

La génétique dit où chercher ; la paléoécologiePaléoécologieÉtude des écosystèmes du passé et de leurs relations avec l'environnement, reconstitués à partir de fossiles, d'ADN et de sédiments.→ vérifie si le lieu pouvait tenir le rôle. Les chercheurs ont donc modélisé le climat et les ressources de l'Asie du Sud-Ouest au cours de la période concernée, afin d'estimer la capacité de chaque région à nourrir une population humaine. Le plateau iranien en ressort comme un milieu capable de soutenir une population plus nombreuse que les autres régions de l'Asie de l'Ouest à la même époque.1

Entrée d'une grotte dans les reliefs calcaires du Zagros en Iran
Les grottes du Zagros, comme Pebdeh, livrent des occupations de chasseurs cueilleurs remontant à plus de 40 000 ans. Photo : Kermanshahi1398, Wikimedia Commons, CC0.

La force du plateau tient à sa diversité. Hautes terres et bassins intérieurs, cours d'eau descendant des reliefs, mosaïque d'altitudes et de milieux : cette variété offrait des ressources complémentaires et des zones de repli lors des épisodes climatiques défavorables. Là où les déserts et les steppes voisines imposaient des contraintes sévères, le plateau conservait des poches habitables. Il formait un refuge, au sens que les biologistes donnent à ce terme : une région où une population peut se maintenir quand les conditions se durcissent alentour.

L'archéologie apporte déjà des points d'ancrage. Dans le sud du Zagros, la grotte de Pebdeh a livré des traces d'occupation par des chasseurs cueilleurs remontant à environ 42 000 ans.3 Ces jalons restent modestes au regard de l'ampleur du phénomène reconstitué, et c'est précisément ce que souligne l'étude : la région a été insuffisamment explorée. Le modèle désigne une cible pour les fouilles à venir. Il faut aussi rappeler que le Zagros et ses abords ne sont pas un cas isolé : plusieurs refuges d'Asie occidentale et centrale ont pu jouer un rôle d'appoint, sans toutefois égaler la capacité d'accueil que les modèles attribuent au plateau.

Cette notion de refuge mérite d'être prise au sérieux, car elle change la manière de se représenter la période. On imagine volontiers les premiers Homo sapiens hors d'Afrique comme des marcheurs infatigables, avançant sans trêve vers de nouveaux horizons. Le hub propose l'image inverse : celle d'une population longtemps sédentarisée à l'échelle des millénaires, bien installée dans un territoire généreux, qui ne repart que par à coups, quand la démographie ou le climat l'y poussent. Le plateau persan n'était pas une étape sur une route, mais une destination en soi, habitée pendant une durée comparable à celle qui nous sépare aujourd'hui de la fin du dernier âge glaciaire. C'est ce temps long qui a permis à la diversité de s'y constituer avant d'irriguer l'Eurasie.

Néandertal, témoin de l'escale

Un argument indépendant vient appuyer l'existence de cette longue escale : notre héritage néandertalien. Tous les humains non africains portent dans leur génome une petite fraction d'ADN hérité de Néandertal, trace d'un métissageMétissageCroisement génétique entre populations ou espèces humaines ; entre Néandertal et Homo sapiens, il a laissé 1 à 2 % d'ADN néandertalien chez les non-Africains.→ survenu après la sortie d'Afrique. Or cet épisode d'introgressionIntrogressionTransfert durable de fragments d'ADN d'une population ou d'une espèce vers une autre à la suite de métissages répétés, détectable dans les génomes longtemps après.→ se laisse dater, et il se place justement dans la fenêtre où le hub était actif.1

Reconstitution du visage d'un Néandertalien
Le métissage avec Néandertal, commun à tous les non Africains, s'inscrit dans la fenêtre où le hub était actif. Photo : Motekov, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Que ce signal néandertalien soit partagé, dans des proportions voisines, par les Européens, les Asiatiques de l'Est et les Océaniens, indique que le brassage a eu lieu avant leur séparation, c'est-à-dire au sein même de la population du hub. L'Asie du Sud-Ouest se trouvait alors à portée des derniers NéandertaliensNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent.→, dont l'aire s'étendait de l'Europe au Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→ et jusqu'aux montagnes d'Asie centrale. Le plateau persan et ses marges offraient le cadre géographique de cette rencontre. Le premier auteur de l'étude le formule nettement : cette période de vingt mille ans éclaire les interactions avec les populations néandertaliennes et fournit des indices décisifs pour comprendre l'histoire démographique de notre espèce en Europe, en Asie de l'Est et en Océanie.3

Le hub n'était donc pas une simple salle d'attente. C'est là que s'est forgée une part de notre identité biologique, dans le contact prolongé avec une autre humanité. La fraction néandertalienne que nous portons aujourd'hui est, en quelque sorte, le reçu de ce séjour.

Ce que le hub change à notre récit des origines

La position du plateau persan n'a rien d'anecdotique. Bordé par la mer Caspienne au nord, par le golfe Persique au sud et ouvert vers la Méditerranée à l'ouest, il occupe un carrefour entre l'Afrique dont nos ancêtres venaient et les immensités eurasiatiques qu'ils allaient conquérir. Cette situation en faisait une rampe de lancement idéale : depuis ce foyer, des vagues successives ont pu partir vers l'ouest et vers l'est, portant chacune une part de la diversité accumulée sur place. Le peuplement de l'Eurasie n'aurait pas été une avancée continue et uniforme, mais une série de départs échelonnés depuis un même point d'appui.

Ce modèle réorganise un récit longtemps centré sur le Levant et sur l'Arabie, considérés comme les premières portes de sortie. Il ne les efface pas, mais il déplace le centre de gravité de la phase initiale vers l'est, dans ces hautes terres jusqu'ici tenues à la marge des grandes synthèses. Il offre surtout un cadre cohérent où s'emboîtent trois ordres de preuves jusqu'alors dispersés : la structure génétique des populations actuelles, la capacité d'accueil du milieu reconstituée par le climat, et la chronologie du métissage néandertalien. Quand trois indices indépendants pointent le même lieu, l'hypothèse gagne en solidité.

Reste la prudence qui sied à toute reconstitution fondée sur l'inférence. Les auteurs eux-mêmes présentent le plateau persan comme une région clé à explorer, non comme une vérité close. Les génomes anciens de cette zone manquent encore, les fouilles y sont rares, et le climat de la période demeure imparfaitement connu. Mais la force de l'étude est d'avoir transformé un vide de vingt mille ans en une question précise, assortie d'une adresse. Pour les archéologues, c'est une invitation à creuser, au sens propre, un chapitre resté blanc de l'aventure humaine. Nos ancêtres, avant de devenir Européens, Asiatiques ou Océaniens, auraient été, pour un temps long, des gens du plateau.