Au cœur de la plaine du Haryana, à environ cent cinquante kilomètres au nord-ouest de Delhi, une série de tertres ocre s'élève au-dessus des champs cultivés. Sous ces buttes se cache l'un des plus grands sites de la civilisation de l'IndusCivilisation de l'IndusGrande civilisation urbaine de l'âge du bronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au Néolithique, marquée par la métallurgie du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides. (~2600-1900 av. J.-C.) sur l'actuel Pakistan et le nord-ouest de l'Inde : villes planifiées (HarappaHarappaCité majeure de la civilisation de l'Indus, dans le Pendjab pakistanais, premier site fouillé qui a donné son nom à la culture harappéenne., Mohenjo-daroMohenjo-daroL'une des plus grandes villes de la civilisation de l'Indus (Sind, Pakistan), célèbre pour sa Grande Baignoire et son urbanisme en damier ; site du patrimoine mondial.), briques standardisées, écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire. non déchiffrée, absence de palais monumentaux., aussi vaste, dans ses estimations les plus larges, que les cités emblématiques de Mohenjo-daro ou de Harappa, de l'autre côté de l'actuelle frontière indo-pakistanaise. Ce site porte le nom des villages modernes qui le recouvrent en partie : Rakhigarhi. Longtemps resté dans l'ombre des grandes métropoles harappéennes du bassin de l'Indus, il est devenu, à la fin des années 2010, le théâtre d'une découverte au retentissement international : le premier génome ancien complet jamais obtenu pour un individu de cette civilisation.

Poterie harappéenne de la civilisation de l'Indus
Poterie de la civilisation de l'Indus, collection du National Museum de New Delhi. La céramique fine et standardisée compte parmi les marqueurs les plus reconnaissables de la culture matérielle harappéenneHarappéenRelatif à la civilisation de l'Indus, du nom de son premier site fouillé, Harappa (Pendjab pakistanais) ; désigne la culture matérielle, l'écriture et les habitants de cette civilisation.. Photo : Yann, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

En 2019, une équipe internationale conduite par l'archéologue Vasant Shinde et le généticien Vagheesh Narasimhan publiait dans la revue Cell l'analyse de l'ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençageSéquençageLecture de l'ordre des bases (A, T, G, C) d'une molécule d'ADN ; le séquençage à haut débit lit des millions de fragments en parallèle. permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues. extrait du squelette d'une femme inhumée à Rakhigarhi il y a environ quatre à cinq mille ans1. Le résultat, annoncé jusque dans le titre de l'article, avait de quoi surprendre : ce génome ne portait aucune trace détectable d'ascendance steppiqueAscendance steppiqueComposante génétique issue des pasteurs des steppes pontiques (cultures Yamna et apparentées) qui se diffuse en Europe et en Asie à l'âge du bronze ; son absence chez l'individu harappéen de Rakhigarhi a relancé les débats sur le peuplement sud-asiatique., ni la signature génétique des agriculteurs anatoliens au sens où on l'entend pour l'Europe. À la place, il combinait deux grandes composantes : une lignée apparentée aux chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine. anciens de l'Asie du Sud et une lignée liée à l'Iran ancien. Pour comprendre pourquoi ce résultat, en apparence technique, a déclenché un débat aussi vif, il faut le replacer dans son contexte archéologique, génétique et politique. C'est l'objet de ce dossier, qui s'efforce de distinguer ce que l'étude établit, ce qu'elle suggère, et ce qu'elle ne dit pas. Cette précaution n'est pas de pure forme : sur un terrain aussi chargé, la nuance est la première des exigences.

Rakhigarhi, géante de l'Indus

Rakhigarhi se situe dans le district de Hisar, au Haryana, dans le nord-ouest de l'Inde. Le site occupe une position particulière : il se trouve non pas sur l'Indus lui-même, mais dans la plaine de la Ghaggar-Hakra, un réseau hydrographique aujourd'hui largement asséché que certains chercheurs identifient à la rivière Sarasvati des textes anciens, identification qui reste discutée. Cette localisation orientale, à bonne distance des grandes cités du bassin de l'Indus proprement dit, fait de Rakhigarhi un témoin essentiel de l'extension géographique de la civilisation de l'IndusCivilisation de l'IndusGrande civilisation urbaine de l'âge du bronze (~2600-1900 av. J.-C.) sur l'actuel Pakistan et le nord-ouest de l'Inde : villes planifiées (Harappa, Mohenjo-daro), briques standardisées, écriture non déchiffrée, absence de palais monumentaux. vers l'est, dans des régions aujourd'hui indiennes.

Squelette d'une femme harappéenne mis au jour à Rakhigarhi
Un squelette harappéenHarappéenRelatif à la civilisation de l'Indus, du nom de son premier site fouillé, Harappa (Pendjab pakistanais) ; désigne la culture matérielle, l'écriture et les habitants de cette civilisation. dégagé à Rakhigarhi. C'est de restes humains comparables qu'a été extrait l'ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençage permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues. analysé en 2019. La conservation de l'ADN dans les climats chauds de l'Asie du Sud est particulièrement difficile, ce qui rend chaque génome exploitable précieux. Photo : Dr Sandip Roy, Wikimedia Commons, CC BY 3.0.

Les fouilles, menées notamment par l'Archaeological Survey of India puis par des équipes universitaires indiennes, ont révélé une vaste agglomération organisée en plusieurs tertres, désignés par des lettres. On y a mis au jour des rues, des structures en briques crues et cuites, des systèmes de drainage, des ateliers, une abondante céramique, des parures, des sceaux et une nécropoleNécropoleVaste ensemble de sépultures, « ville des morts » organisée, souvent sur plusieurs époques.. L'étendue exacte du site reste discutée : les estimations varient selon que l'on additionne ou non l'ensemble des tertres et les zones d'occupation périphériques. Selon les évaluations les plus généreuses, Rakhigarhi figurerait parmi les plus grands établissements harappéens connus2. Cette ampleur, et la présence d'une nécropole fouillée scientifiquement, expliquent pourquoi le site a été choisi pour la recherche d'ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençage permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues..

La culture matérielle mise au jour à Rakhigarhi confirme l'appartenance pleine et entière du site au monde harappéen : céramique peinte aux motifs caractéristiques, sceaux gravés, perles de cornaline et de stéatite, figurines de terre cuiteTerre cuiteArgile façonnée puis durcie par cuisson ; matériau des poteries, briques et figurines, omniprésent depuis le Néolithique., vestiges d'activités artisanales. Ces objets, comparables à ceux des autres grands sites de l'Indus, attestent une intégration aux réseaux d'échange et aux codes esthétiques communs à l'ensemble de la civilisation. Cette homogénéité relative de la culture matérielle, sur un territoire pourtant immense, est l'un des traits les plus remarquables du monde harappéen, et elle donne tout son sens à l'étude d'un individu de Rakhigarhi : ce dernier appartenait bien à la même sphère culturelle que les habitants de Mohenjo-daro ou de Harappa, même si rien ne garantit a priori une homogénéité génétique aussi nette que l'homogénéité matérielle.

L'occupation de Rakhigarhi est par ailleurs ancienne : elle débuterait dès la phase dite pré-harappéenne, avant l'épanouissement urbain, et se prolongerait à travers la phase mûre de la civilisation. Le site offre ainsi une séquence stratigraphique qui couvre plusieurs siècles, atout précieux pour relier les vestiges matériels à une chronologie. La nécropole, en particulier, a livré des inhumations dont l'orientation, le mobilier et les gestes funéraires renseignent sur les pratiques de la communauté. C'est dans ce cadre qu'a été dégagée la sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques. dont est issu le génome publié en 2019, lui conférant un ancrage archéologique solide, condition indispensable à une interprétation rigoureuse.

Il convient de souligner que Rakhigarhi reste, en partie, un site vivant : des villages modernes occupent une portion des tertres, ce qui complique les fouilles et impose des arbitrages entre recherche scientifique et vie quotidienne des habitants. Cette cohabitation, fréquente sur les grands sites du sous-continent, rappelle que l'archéologie ne se déploie pas dans un territoire vierge, mais dans des paysages habités, où le passé et le présent s'entremêlent. Elle explique aussi pourquoi une part importante du site demeure inexplorée, et pourquoi nos connaissances, si elles progressent, restent partielles.

L'histoire des recherches à Rakhigarhi est elle-même instructive. Repéré au cours du vingtième siècle, le site n'a fait l'objet de fouilles d'envergure que tardivement, et de manière intermittente, ce qui a longtemps limité sa visibilité dans la littérature internationale, au profit des sites pakistanais explorés dès les années 1920. Les campagnes plus récentes, soutenues par des institutions indiennes, ont changé la donne en plaçant Rakhigarhi au premier plan, notamment pour la recherche en paléogénétiquePaléogénétiqueÉtude de l'ADN ancien extrait de restes (os, dents, sédiments, parois) pour reconstituer le passé des populations.. Cette trajectoire illustre combien la géographie de la recherche, autant que la géographie des sites, façonne ce que l'on croit savoir d'une civilisation : un site majeur peut rester sous-étudié pendant des décennies pour des raisons qui tiennent davantage aux moyens et aux priorités qu'à son importance réelle.

La civilisation de l'Indus en bref

La civilisation de l'IndusCivilisation de l'IndusGrande civilisation urbaine de l'âge du bronze (~2600-1900 av. J.-C.) sur l'actuel Pakistan et le nord-ouest de l'Inde : villes planifiées (Harappa, Mohenjo-daro), briques standardisées, écriture non déchiffrée, absence de palais monumentaux., aussi appelée civilisation harappéenne d'après le site de Harappa où elle fut d'abord reconnue dans les années 1920, est l'une des trois grandes civilisations urbaines de l'âge du bronze de l'Ancien Monde, aux côtés de la Mésopotamie et de l'Égypte. Sa phase mûre est généralement datée d'environ 2600 à 1900 avant notre ère. Elle s'étendait sur un territoire immense, couvrant l'actuel Pakistan et une large part du nord-ouest de l'Inde, ce qui en fait, par sa superficie, la plus vaste des trois.

Carte de l'aire de la civilisation de l'Indus et de ses principaux sites
Carte de l'aire couverte par la civilisation de l'Indus et de ses principaux sites, de la côte arabique aux plaines du nord-ouest indien. Rakhigarhi se trouve dans la partie orientale de cette aire, dans l'actuel Haryana. Carte : Merikanto, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Plusieurs traits distinguent cette civilisation. Ses villes, comme Mohenjo-daro, Harappa, Dholavira ou Rakhigarhi, témoignent d'un urbanismeUrbanismeOrganisation planifiée de l'espace urbain (rues, quartiers, réseaux d'eau et d'égouts, édifices publics) ; la civilisation de l'Indus en offre un exemple précoce et remarquable. planifié, avec des rues orientées, des réseaux d'assainissement et des systèmes de poids et mesures standardisés sur de vastes distances. Les HarappéensHarappéenRelatif à la civilisation de l'Indus, du nom de son premier site fouillé, Harappa (Pendjab pakistanais) ; désigne la culture matérielle, l'écriture et les habitants de cette civilisation. pratiquaient une agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines. diversifiée, l'élevage, l'artisanat de la céramique et des parures, et entretenaient des échanges à longue distance, jusqu'en Mésopotamie, où des objets d'origine indusienne ont été retrouvés. Ils ont laissé une écriture, gravée notamment sur des sceaux, qui demeure à ce jour non déchiffrée, ce qui prive les chercheurs d'un accès direct à leur langue et à leurs textes.

L'absence de palais monumentaux, de temples clairement identifiés ou de représentations de souverains a nourri de longue date des hypothèses sur une organisation politique et sociale moins centralisée, ou différemment structurée, que celle de leurs contemporaines mésopotamiennes et égyptiennes. Faute d'écriture déchiffrée, ces hypothèses restent largement tributaires de l'interprétation des vestiges matériels. Le déclin de la civilisation, autour de 1900 avant notre ère, est lui aussi débattu : changements climatiques, modifications du régime des rivières, réorganisation des réseaux d'échange et déplacements de population sont diversement invoqués, sans qu'un facteur unique ne fasse consensus. La civilisation ne s'est d'ailleurs pas effondrée brutalement, mais a connu une phase dite post-urbaine, marquée par la dispersion de l'habitat et la transformation des modes de vie.

Ce qui frappe, dans l'étude de cette civilisation, c'est le contraste entre la richesse de sa culture matérielle et notre ignorance de son organisation profonde. Nous connaissons ses poids, ses sceaux, ses systèmes de drainage, la régularité de ses briques, mais nous ignorons les noms de ses dirigeants, la teneur de ses textes, la nature exacte de ses croyances. Cette asymétrie n'est pas un détail : elle conditionne la manière dont s'inscrivent les apports de la génétique. Faute de pouvoir lire les Harappéens dans leurs propres mots, on est tenté de chercher dans leurs gènes des réponses à des questions que ces gènes, par nature, ne peuvent pas trancher. La paléogénétiquePaléogénétiqueÉtude de l'ADN ancien extrait de restes (os, dents, sédiments, parois) pour reconstituer le passé des populations. éclaire l'histoire des populations, leur composition et leurs mélanges ; elle ne restitue ni les langues, ni les institutions, ni les récits que ces populations se faisaient d'elles-mêmes.

C'est sur cette toile de fond, riche mais lacunaire, que vient s'inscrire l'apport de la paléogénétiquePaléogénétiqueÉtude de l'ADN ancien extrait de restes (os, dents, sédiments, parois) pour reconstituer le passé des populations.. Là où les sceaux muets et les ruines silencieuses laissent d'immenses zones d'ombre, l'étude des génomes anciens promet d'éclairer une dimension jusque-là inaccessible : la composition biologique des populations qui ont bâti ces villes. Mais cette promesse, comme on le verra, s'accompagne de fortes contraintes méthodologiques, et la civilisation de l'Indus a longtemps été un angle mort de cette discipline, faute de matériel exploitable.

L'enjeu d'un génome ancien

Depuis le milieu des années 2010, l'ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençage permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues. a transformé l'étude du peuplement de l'Asie du Sud. De grandes synthèses, fondées sur des centaines d'individus échantillonnés d'Europe à l'Asie centrale et au sous-continent indien, ont proposé un modèle dans lequel les populations sud-asiatiques actuelles résultent du mélange de plusieurs sources ancestrales. Mais ces reconstitutions reposaient longtemps sur des données indirectes : génomes de populations voisines, individus modernes, ou restes situés en dehors du cœur harappéen. Il manquait une pièce centrale : l'ADN d'un habitant de la civilisation de l'IndusCivilisation de l'IndusGrande civilisation urbaine de l'âge du bronze (~2600-1900 av. J.-C.) sur l'actuel Pakistan et le nord-ouest de l'Inde : villes planifiées (Harappa, Mohenjo-daro), briques standardisées, écriture non déchiffrée, absence de palais monumentaux. elle-même.

Ce manque n'a rien d'anecdotique. Les climats chauds de l'Asie du Sud sont particulièrement défavorables à la conservation de l'ADN, qui se dégrade d'autant plus vite que la température est élevée. Extraire un génome exploitable d'un squelette vieux de plusieurs millénaires, enfoui dans une plaine chaude, relève de l'exploit technique. C'est précisément ce défi qu'a relevé l'équipe de Rakhigarhi, au prix d'un travail considérable d'échantillonnage et de séquençage. Obtenir le génome d'un individu indubitablement harappéenHarappéenRelatif à la civilisation de l'Indus, du nom de son premier site fouillé, Harappa (Pendjab pakistanais) ; désigne la culture matérielle, l'écriture et les habitants de cette civilisation., daté et contextualisé par l'archéologie, permettait pour la première fois de confronter directement les modèles génétiques aux populations de l'Indus, et non plus à leurs seuls voisins ou descendants supposés.

L'enjeu dépassait la seule curiosité scientifique. Les origines des populations sud-asiatiques, la question de savoir d'où venaient les langues parlées dans le sous-continent et la manière dont l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines. y était apparue touchent à des récits identitaires et politiques anciens et sensibles. Un génome harappéen était attendu comme un possible arbitre, parfois avec une impatience qui en disait long sur les enjeux. La prudence impose toutefois de rappeler d'emblée une limite majeure, sur laquelle nous reviendrons : un génome, c'est l'histoire d'un individu, pas celle d'un peuple entier. Aucune attente, si forte soit-elle, ne saurait dispenser de cette précaution élémentaire.

L'attente d'un génome harappéen s'inscrivait aussi dans une dynamique scientifique plus large. Les années 2010 ont vu l'ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençage permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues. bouleverser la compréhension du peuplement de l'Europe, en révélant des vagues de migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde., peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques). successives, notamment depuis les steppes. Il était naturel de chercher à appliquer la même grille au sous-continent indien, dont l'histoire génétique demeurait comparativement mal documentée. Mais transposer un cadre forgé ailleurs comporte des risques : chaque région a sa propre histoire démographique, et les catégories pertinentes pour l'Europe ne le sont pas nécessairement pour l'Asie du Sud. L'intérêt du génome de Rakhigarhi est précisément d'offrir un point de calibration local, ancré dans le cœur même de la civilisation, plutôt qu'un raisonnement par analogie avec d'autres régions.

L'étude de 2019 : méthode et limites de l'échantillon

L'étude publiée dans Cell en 20191 repose sur l'analyse de l'ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençage permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues. extrait des restes d'une femme inhumée dans la nécropole de Rakhigarhi. Les auteurs ont prélevé de nombreux échantillons, en particulier dans l'os pétreux, la partie du crâne entourant l'oreille interne, réputée pour conserver l'ADN mieux que d'autres tissus. Sur un grand nombre de tentatives, une seule a livré de l'ADN ancien authentique en quantité suffisante pour être analysée, ce qui illustre concrètement la difficulté de conservation évoquée plus haut.

Le matériel génétique récupéré était dégradé et présent en faible quantité, comme c'est typiquement le cas pour l'ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençage permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues.. Les chercheurs ont donc travaillé sur un génome de couverture modeste, en appliquant les contrôles d'usage en paléogénétiquePaléogénétiqueÉtude de l'ADN ancien extrait de restes (os, dents, sédiments, parois) pour reconstituer le passé des populations. pour vérifier l'authenticité du signal et écarter les contaminations modernes : examen des dommages chimiques caractéristiques de l'ADN ancien, qui s'accumulent aux extrémités des fragments, estimation des taux de contamination, comparaison avec des bases de données de populations anciennes et actuelles. Ces garde-fous sont essentiels : un ADN moderne, omniprésent dans l'environnement de fouille et de laboratoire, peut facilement contaminer un échantillon et fausser les conclusions.

Une fois l'authenticité du signal vérifiée, l'analyse des origines repose sur des outils statistiques qui comparent l'individu étudié à un large panel de populations anciennes et actuelles. Ces méthodes ne « lisent » pas une origine de manière directe : elles évaluent dans quelle mesure le génome observé peut être reconstitué comme un mélange de sources de référence, et avec quelles proportions. Le résultat dépend donc étroitement des populations choisies comme références et de la qualité de leurs propres génomes. Lorsque les auteurs concluent à un mélange de deux composantes, ils affirment qu'un tel modèle suffit à rendre compte des données, sans qu'une troisième source soit requise ; ils n'excluent pas absolument toute autre histoire, ils retiennent la plus parcimonieuse au vu des éléments disponibles. Comprendre cette logique est indispensable pour mesurer à la fois la force et les limites de la conclusion.

Cette logique éclaire aussi pourquoi deux équipes compétentes, travaillant sur le même génome mais avec des populations de référence ou des hypothèses différentes, peuvent aboutir à des estimations légèrement divergentes sans qu'aucune ne se trompe : le résultat n'est pas un nombre fixe et unique, mais une fourchette contrainte par le modèle. Cette souplesse n'est pas un défaut à dissimuler ; elle est la condition ordinaire d'une discipline jeune et en progrès rapide, et la reconnaître ouvertement relève de l'honnêteté scientifique la plus élémentaire.

Pour renforcer leurs interprétations, les auteurs ont rapproché ce génome de celui d'individus contemporains provenant de sites situés à la périphérie du monde harappéen, dans l'est de l'Iran et en Asie centrale, qui présentaient un profil génétique comparable. Ces individus, retrouvés loin du cœur de l'Indus, ont été interprétés comme des migrants ou des descendants de migrants liés à la civilisation de l'Indus, ce qui suggérait que le profil identifié à Rakhigarhi n'était pas isolé, mais partagé par une partie au moins de la population harappéenne. Cet argument indirect renforce la portée de l'étude, sans toutefois lever sa limite fondamentale.

Il faut en effet énoncer clairement la principale limite, que les auteurs eux-mêmes soulignent : les conclusions reposent, pour le cœur harappéen, sur un seul individu. Aussi soigneuse soit l'analyse, un génome unique ne peut pas représenter à lui seul la diversité génétique d'une civilisation qui s'étendait sur des centaines de milliers de kilomètres carrés et plusieurs siècles. C'est pourquoi le ton de l'article, comme celui de ce dossier, se veut mesuré : on décrit un profil, on ne décrète pas l'identité d'un peuple. Cette retenue n'affaiblit pas le résultat, elle en fixe le périmètre exact.

Ce que dit le génome

Le résultat central de l'étude tient en une formule : le génome de l'individu de Rakhigarhi se modélise comme un mélange de deux grandes sources, sans qu'il soit nécessaire d'invoquer une troisième composante pour rendre compte des données1. La première source est une lignée apparentée aux chasseurs-cueilleurs anciens de l'Asie du Sud, parfois désignée dans la littérature comme une ancienne ascendance autochtone du sous-continent. La seconde est une lignée liée à l'Iran ancien, plus précisément à des populations d'Iran qui se sont séparées très tôt des autres groupes ouest-asiatiques.

Deux absences donnent à ce profil tout son relief. D'une part, le génome ne montre pas d'ascendance steppiqueAscendance steppiqueComposante génétique issue des pasteurs des steppes pontiques (cultures Yamna et apparentées) qui se diffuse en Europe et en Asie à l'âge du bronze ; son absence chez l'individu harappéen de Rakhigarhi a relancé les débats sur le peuplement sud-asiatique. détectable, c'est-à-dire pas de cette composante génétique associée aux pasteurs des steppes pontiques et caspiennes, dont la diffusion vers l'Europe et l'Asie du Sud à l'âge du bronze est par ailleurs bien documentée par d'autres études. D'autre part, et c'est plus subtil, la composante liée à l'Iran semble s'être séparée des lignées d'Iran occidental avant l'avènement de l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines. dans cette région. Autrement dit, selon l'interprétation des auteurs, cette ascendance iranienne ne serait pas celle d'agriculteurs venus apporter avec eux les techniques agricoles, mais celle d'une population qui aurait divergé plus anciennement.

Ce point est délicat et mérite d'être manié avec précaution. Il ne signifie pas qu'il n'y a eu aucun lien entre l'Iran et l'Asie du Sud, bien au contraire : la composante iranienne est précisément l'une des deux briques du génome. Il suggère plutôt que le moment et la nature de ce lien diffèrent de ce qu'on aurait pu présumer. La paléogénétiquePaléogénétiqueÉtude de l'ADN ancien extrait de restes (os, dents, sédiments, parois) pour reconstituer le passé des populations. ne mesure pas des nationalités ni des cultures : elle compare des profils statistiques de variation génétique et estime, sous certains modèles, des proportions de mélange et des dates de divergence.

Il vaut la peine de s'arrêter sur la notion de lignée « liée à l'Iran ancien ». Cette expression ne signifie pas que la femme de Rakhigarhi « venait d'Iran », ni que ses ancêtres avaient récemment quitté le plateau iranien. Elle désigne une parenté génétique avec un ensemble de populations ouest-asiatiques dont certaines ont vécu dans l'actuel Iran, parenté qui peut remonter à des temps très anciens. Les frontières et les nations modernes n'ont aucune pertinence à ces échelles de temps : parler d'« Iran ancien » est une commodité de langage qui renvoie à une région et à un fonds génétique, non à un État ou à un peuple au sens contemporain. Cette précision lexicale, loin d'être pédante, prévient un contresens fréquent qui consiste à projeter sur le passé profond les catégories géopolitiques du présent.

Les conclusions dépendent donc des populations de référence disponibles et des hypothèses des modèles, ce qui invite à les recevoir comme des estimations révisables plutôt que comme des vérités définitives. Si de nouveaux génomes anciens, issus d'Iran, d'Asie centrale ou du sous-continent, venaient enrichir le jeu de comparaisons, les proportions estimées et les dates de divergence pourraient être ajustées. C'est le propre de cette science : ses résultats sont des photographies prises avec les instruments du moment, appelées à gagner en netteté à mesure que les données s'accumulent. La solidité du résultat de Rakhigarhi tient moins à un chiffre précis qu'à la cohérence d'ensemble du modèle à deux composantes, qui rend compte des données sans recourir à une ascendance steppique.

Ce que cela ne dit PAS

L'écho médiatique de l'étude a parfois conduit à des raccourcis qu'il importe de corriger. D'abord, et ce point ne sera jamais assez répété, les résultats portent sur un individu. Affirmer que les HarappéensHarappéenRelatif à la civilisation de l'Indus, du nom de son premier site fouillé, Harappa (Pendjab pakistanais) ; désigne la culture matérielle, l'écriture et les habitants de cette civilisation., en tant que peuple, n'avaient aucune ascendance steppique sur la seule base de ce génome serait une extrapolation imprudente. L'étude établit qu'un individu de Rakhigarhi, à une époque donnée, présentait ce profil ; elle ne ferme pas la possibilité d'une diversité génétique au sein de la civilisation de l'IndusCivilisation de l'IndusGrande civilisation urbaine de l'âge du bronze (~2600-1900 av. J.-C.) sur l'actuel Pakistan et le nord-ouest de l'Inde : villes planifiées (Harappa, Mohenjo-daro), briques standardisées, écriture non déchiffrée, absence de palais monumentaux., ni d'évolutions au cours de ses nombreux siècles d'existence.

Ensuite, l'absence de signal steppique chez cet individu ne dit rien, en soi, du moment où une telle ascendance steppiqueAscendance steppiqueComposante génétique issue des pasteurs des steppes pontiques (cultures Yamna et apparentées) qui se diffuse en Europe et en Asie à l'âge du bronze ; son absence chez l'individu harappéen de Rakhigarhi a relancé les débats sur le peuplement sud-asiatique. est apparue en Asie du Sud. D'autres travaux, fondés sur des échantillons situés ailleurs et à d'autres périodes, situent généralement l'arrivée de la composante steppique dans le sous-continent après le déclin de la phase urbaine de l'Indus, soit après l'époque de l'individu de Rakhigarhi. Le génome harappéen est donc cohérent avec ce calendrier, mais il ne le démontre pas à lui seul : il en constitue un point d'ancrage parmi d'autres, à articuler avec l'ensemble des données régionales.

Par ailleurs, ce génome ne dit rien de la langue parlée par cette femme, ni de son apparence physique, ni de son statut social. La génétique ne lit pas les langues : aucune correspondance mécanique n'existe entre un profil génétique et une famille linguistique, comme l'illustrent d'innombrables exemples historiques de populations ayant changé de langue sans renouvellement biologique majeur. De même, le résultat ne valide ni n'invalide directement tel ou tel récit identitaire contemporain.

La rigueur consiste à séparer soigneusement ce que l'analyse mesure, des interprétations historiques, linguistiques ou politiques qu'on serait tenté d'y accrocher. Un génome fournit des proportions de mélange et des dates de divergence estimées ; il ne fournit pas un récit d'appartenance. C'est précisément parce que le sujet est sensible que cette discipline méthodologique est nécessaire. Faute de quoi, une donnée scientifique précieuse risque d'être enrôlée au service de causes qui lui sont étrangères, et déformée dans le processus.

On ajoutera que ce génome ne dit rien non plus de la continuité ou de la discontinuité entre les Harappéens et les populations actuelles du sous-continent. Établir un tel lien suppose de comparer de nombreux génomes, anciens et modernes, et de modéliser des siècles de mélanges intermédiaires. Or les populations sud-asiatiques d'aujourd'hui résultent, selon les modèles disponibles, de combinaisons complexes de plusieurs sources ancestrales, dont les composantes mises en évidence à Rakhigarhi ne sont qu'une partie. Tirer de ce seul génome des conclusions sur l'ascendance directe de tel ou tel groupe contemporain serait, là encore, excéder ce que les données permettent d'affirmer.

Agriculture : diffusion d'idées plutôt que de gènes ?

L'une des implications les plus discutées de l'étude concerne l'origine de l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines. en Asie du Sud. Pendant longtemps, deux grands modèles se sont opposés pour expliquer la diffusion du NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisationSédentarisationPassage d'un mode de vie nomade à une installation durable en un lieu, condition de l'apparition des villages. et la céramique, à partir d'env. −10 000. hors du croissant fertileCroissant fertileRégion en arc du Proche-Orient (Levant, Mésopotamie) où sont nés l'agriculture et l'élevage.. Selon le premier, ce sont surtout des populations d'agriculteurs qui se sont déplacées, emportant avec elles à la fois leurs gènes et leur savoir-faire, dans un processus de colonisation démographique. Selon le second, ce sont avant tout des techniques, des plantes et des animaux qui ont circulé de proche en proche, adoptés par des populations locales sans remplacement massif de population.

Si l'on suit l'interprétation des auteurs de l'étude de Rakhigarhi, la composante iranienne du génome harappéen aurait divergé avant l'apparition de l'agriculture dans la région du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithiqueRévolution néolithiquePassage des sociétés de chasseurs-cueilleurs à l'agriculture et à la sédentarité (vers 10 000 av. J.-C. au Proche-Orient), à l'origine des villages puis des cités., de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.. Cela affaiblirait l'idée d'une diffusion de l'agriculture portée principalement par une migrationMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques). d'agriculteurs venus de l'ouest jusque dans la vallée de l'Indus. Le tableau qui se dessine serait plutôt celui d'une adoption locale des pratiques agricoles, ou d'un développement en partie autonome, par des populations dont l'ascendance iranienne était ancienne et non liée à une vague récente d'agriculteurs porteurs du paquet néolithique.

Cette lecture s'accorde avec un courant de l'archéologie qui insiste, pour l'Asie du Sud, sur la part des processus locaux dans l'émergence des économies de production. Des sites comme Mehrgarh, au Baloutchistan, documentent une néolithisation ancienne et en partie originale, qui ne se réduit pas à une simple transplantation de modèles proche-orientaux. Le génome de Rakhigarhi viendrait conforter, sur le plan biologique, cette idée d'une trajectoire régionale spécifique.

Il importe de préciser ce que recouvre, en pratique, la notion de diffusion de l'agriculture. Le passage à une économie de production, au NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000., n'est pas un événement unique mais un ensemble de transformations étalées sur des siècles : domestication de plantes et d'animaux, sédentarisation, stockage, nouvelles formes d'organisation sociale. Chacun de ces éléments a pu se diffuser à un rythme propre et par des canaux distincts. Réduire la question à une alternative tranchée entre « migration de gènes » et « circulation d'idées » revient donc à simplifier un processus en réalité composite. Le profil génétique d'un individu, aussi informatif soit-il, n'éclaire qu'une facette de ce tableau, celle de la composition biologique des populations, et laisse dans l'ombre la dimension proprement culturelle et technique de la néolithisation.

Elle reste néanmoins une interprétation, tributaire d'un seul génome harappéen et de la finesse des modèles de divergence. D'autres équipes appellent à la prudence et soulignent que la distinction entre diffusion de gènes et diffusion d'idées est rarement tranchée : les deux phénomènes ont pu coexister à des degrés variables selon les régions et les périodes, et l'opposition trop nette entre les deux modèles est sans doute une simplification. La question reste ouverte, et de nouveaux génomes anciens, prélevés sur plusieurs sites et plusieurs phases, seront nécessaires pour l'affiner. En l'état, la prudence commande de présenter cette implication comme une hypothèse plausible et stimulante, non comme une conclusion acquise.

Le débat sur les langues indo-aryennes

Aucun aspect de ce dossier n'appelle autant de prudence que la question des langues. Une grande partie de l'Asie du Sud parle aujourd'hui des langues dites indo-aryennes, branche orientale de la vaste famille indo-européenne. L'origine et le mode de diffusion de ces langues font l'objet de débats anciens, où s'entremêlent linguistique, archéologie, génétique et, inévitablement, considérations identitaires. Ce débat dépasse de loin le cadre d'un seul site ou d'un seul génome.

De nombreux linguistes relient l'expansion des langues indo-européennes, sur le temps long, à des mouvements de population issus des steppes d'Eurasie. Dans ce cadre, la diffusion de l'ascendance steppiqueAscendance steppiqueComposante génétique issue des pasteurs des steppes pontiques (cultures Yamna et apparentées) qui se diffuse en Europe et en Asie à l'âge du bronze ; son absence chez l'individu harappéen de Rakhigarhi a relancé les débats sur le peuplement sud-asiatique. mise en évidence par l'ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençage permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues. est parfois mobilisée comme un argument matériel parmi d'autres. Le génome de Rakhigarhi s'insère dans ce débat de manière indirecte : montrer qu'un individu harappéen ne portait pas cette composante, à une époque où la phase urbaine de l'Indus était encore vivante, est compatible avec l'idée que la composante steppique serait arrivée plus tard dans le sous-continent, après la phase mûre de la civilisation.

Il faut cependant marteler une mise en garde. La génétique ne démontre pas l'histoire des langues : une population peut changer de langue sans changer de gènes, et inversement, et l'histoire offre de multiples exemples de tels découplages. Faire dériver des conclusions linguistiques fermes d'un seul génome serait une erreur de méthode caractérisée. La diffusion d'une langue dépend de facteurs sociaux, politiques et culturels que la génétique ne capte pas.

Par ailleurs, ce terrain est, en Asie du Sud comme ailleurs, lourd d'enjeux politiques et identitaires, certains récits cherchant à enraciner des appartenances contemporaines dans un passé reconstruit. La position la plus solide consiste à exposer les hypothèses en présence, à indiquer ce que les données soutiennent et ce qu'elles ne tranchent pas, et à se garder de toute conclusion catégorique. Le génome de Rakhigarhi apporte une pièce à un vaste puzzle ; il ne le résout pas, et prétendre le contraire reviendrait à trahir la prudence que les auteurs eux-mêmes ont observée.

On gardera enfin à l'esprit que les termes employés dans ces débats, « indo-aryen », « steppique », « autochtone », sont d'abord des outils techniques, dont le sens dans la bouche d'un linguiste ou d'un généticien ne recoupe pas nécessairement celui qu'ils prennent dans le discours public. Une part importante des malentendus naît de ce glissement de vocabulaire, lorsqu'un terme défini avec précision dans un article scientifique est repris, hors de son cadre, avec une charge identitaire qu'il n'avait pas. La vigilance sur les mots est, ici, indissociable de la vigilance sur les faits. C'est l'esprit dans lequel ce dossier aborde la question.

Science et politique de l'histoire

La réception de l'étude de Rakhigarhi illustre une difficulté propre à l'archéologie et à la paléogénétiquePaléogénétiqueÉtude de l'ADN ancien extrait de restes (os, dents, sédiments, parois) pour reconstituer le passé des populations. lorsqu'elles touchent aux origines des peuples : leurs résultats sont aussitôt happés par des débats publics qui les dépassent. En Asie du Sud, les questions des origines des populations et des langues s'inscrivent dans des controverses anciennes, parfois instrumentalisées à des fins politiques. Un même résultat scientifique peut alors être lu, par des camps opposés, comme la confirmation de thèses contraires, ce qui en dit long sur la part de projection qui s'attache à ces sujets.

Ce contexte impose au journaliste comme au chercheur une déontologie stricte. Elle consiste à séparer les faits des interprétations, à présenter les incertitudes, à ne pas surinterpréter un échantillon unique et à se défier des formulations qui transforment une estimation statistique en sentence définitive sur l'identité d'un peuple. Les auteurs de l'étude de 2019 ont eux-mêmes pris soin de formuler leurs conclusions avec mesure, et plusieurs commentaires parus dans la presse scientifique et généraliste ont rappelé la nécessité de ne pas extrapoler au-delà de ce qu'autorise un génome unique3.

La meilleure réponse aux usages politiques de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. n'est pas le silence, mais la clarté méthodologique. Expliquer comment l'ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençage permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues. est obtenu, ce qu'il mesure réellement, pourquoi un seul individu ne saurait représenter une civilisation entière, et combien les modèles dépendent des données disponibles, voilà qui arme le lecteur contre les récits simplificateurs. Donner au public les moyens de comprendre les limites d'une étude, c'est aussi le rendre plus résistant aux lectures partisanes qui prospèrent sur l'incompréhension.

La science avance par accumulation et révision : chaque nouveau génome ancien affine, complète ou corrige le tableau, sans jamais le figer. Rakhigarhi est, à cet égard, un jalon, non un point final. Loin de clore le débat, l'étude de 2019 a surtout montré qu'il était désormais possible d'y apporter des données nouvelles, directement issues du cœur de la civilisation de l'Indus, et a ouvert la voie à de futures campagnes d'analyse. C'est peut-être là son héritage le plus durable : avoir prouvé que l'ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençage permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues. harappéen, longtemps réputé hors d'atteinte, pouvait être lu.

Conclusion

L'analyse, en 2019, du génome d'une femme harappéenneHarappéenRelatif à la civilisation de l'Indus, du nom de son premier site fouillé, Harappa (Pendjab pakistanais) ; désigne la culture matérielle, l'écriture et les habitants de cette civilisation. de Rakhigarhi restera comme une étape importante de l'archéologie sud-asiatique : pour la première fois, l'ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençage permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues. d'un habitant de la civilisation de l'IndusCivilisation de l'IndusGrande civilisation urbaine de l'âge du bronze (~2600-1900 av. J.-C.) sur l'actuel Pakistan et le nord-ouest de l'Inde : villes planifiées (Harappa, Mohenjo-daro), briques standardisées, écriture non déchiffrée, absence de palais monumentaux. était directement séquencé et confronté aux modèles du peuplement régional. Le profil obtenu, mélange d'une lignée de chasseurs-cueilleurs anciens d'Asie du Sud et d'une lignée liée à l'Iran ancien, sans ascendance steppiqueAscendance steppiqueComposante génétique issue des pasteurs des steppes pontiques (cultures Yamna et apparentées) qui se diffuse en Europe et en Asie à l'âge du bronze ; son absence chez l'individu harappéen de Rakhigarhi a relancé les débats sur le peuplement sud-asiatique. détectable chez cet individu, a relancé les discussions sur les origines des populations sud-asiatiques, sur la manière dont l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines. s'y est diffusée et sur la chronologie des grands mouvements de population de l'âge du bronze.

Mais l'apport le plus durable de cette étude tient peut-être autant à ses limites qu'à ses résultats. Un génome, c'est un individu ; une civilisation, c'est une diversité que seuls de nombreux échantillons pourront révéler. Les conclusions tirées de Rakhigarhi sont des estimations, suspendues à des modèles et à des populations de référence appelés à s'enrichir. Elles invitent à la curiosité, non à la certitude, et résistent par construction aux récits qui voudraient les figer en vérités identitaires.

À mesure que d'autres restes livreront leur ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençage permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues., et que les méthodes s'affineront, le récit du peuplement de l'Asie du Sud gagnera en nuance et en profondeur. Le tertre de Rakhigarhi, géant discret de la plaine du Haryana, n'a sans doute pas fini de nourrir ce dialogue exigeant entre les os, les gènes et l'histoire, un dialogue qui ne progresse qu'à condition de respecter, à chaque étape, la distance critique entre ce que les données montrent et ce que l'on voudrait leur faire dire. C'est à ce prix, et à ce prix seulement, que la préhistoire reste une science et non le miroir de nos préférences contemporaines.