En 1929, un paysan qui creusait un canal d'irrigation dans le district de Guanghan, en Sichouan (Chine), mit au jour des dizaines d'objets en jade et en bronze d'une forme insolite. Il fallut attendre 1986 pour que deux fosses sacrificielles soient dégagées systematiquement -- et le monde s'aperçut alors qu'il existait, au coeur de la Chine, une civilisation Bronze Age entierement inconnue, sans lien apparent avec les cultures de la vallée du fleuve Jaune qui constituent le berceau classique de la civilisation chinoise. Sanxingdui ("les trois tertres d'étoiles") allait bouleverser l'histoire de l'Asie antique.1

Les fosses sacrificielles : une mise en scene spectaculaire

Les deux grandes fosses découvertes en 1986 contenaient des milliers d'objets en bronze, or, jade et ivoire, tous brisés ou brulés avant d'etre enterrés -- un geste rituel intentionnel dont la signification échappe encore aux archéologues. Les masques de bronze, aux yeux en amande saillants de plusieurs centimetres hors de l'orbite, n'ont aucun équivalent dans l'art Bronze Age mondial. Ils représentent peut-etre une divinité a vision surnaturelle, capable de voir au-dela des limites humaines.

Masque en bronze aux yeux saillants de Sanxingdui, civilisation Shu, Sichouan, Chine
Masque de bronze aux yeux en amande saillants de Sanxingdui (v. 1200-1000 av. J.-C.). Ces oeuvres Bronze Age n'ont aucun équivalent dans le monde antique. Musée de Sanxingdui, Guanghan. (Photo : domaine public)

La piece la plus spectaculaire est une statue humaine debout en bronze de 2,62 metres (4,8 metres avec son piédestal), la plus grande sculpture humaine en bronze jamais retrouvée pour cette époque en Asie. Elle représente un personnage aux bras levés, les mains formant un cercle vide -- peut-etre pour tenir un symbole, un tronc d'ivoire ou une perche rituelle. Des arbres en bronze monumentaux (jusqu'a 4 metres de haut), ornés d'oiseaux, de fruits et de branches en cascades, évoquent un cosmos mythologique encore non décrypté.2

En 2021 : six nouvelles fosses

En mars 2021, les archéologues de l'Institut d'archéologie de Sichouan annoncèrent la découverte de six nouvelles fosses sacrificielles a Sanxingdui, contenant plus de 1 000 objets supplémentaires -- dont un masque en or partiellement intact, des pièces en bronze d'une complexité technique stupéfiante, et des fragments d'ivoire d'éléphant. Ces trouvailles, excavées avec les méthodes les plus modernes (analyse génétique sur site, drone photogrammétrie, spectroscopie de fluorescence X), ont confirmé que Sanxingdui est l'un des sites archéologiques les plus importants du XXIe siècle.

Ce qui frappe dans les nouvelles pièces est la diversité des matériaux importés : l'ivoire (qui ne provient pas de Sichouan), le bronze (dont les sources de cuivre et d'étain sont encore débattues), et le jade (probablement de Hetian ou de sources locales). Ces importations témoignent d'une cité commerçante au coeur d'un réseau d'échanges transcontinentaux actif dès 1200 avant notre ere.

Un peuple sans écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire., sans armes

L'une des caractéristiques les plus déroutantes de Sanxingdui est l'absence totale d'écriture -- alors que la civilisation Shang contemporaine, qui régnait dans la vallée du fleuve Jaune, utilisait déja une écriture oraculaire sur os et carapaces de tortue. L'autre surprise est l'absence d'armes offensives : pas d'épées, pas de lances, pas de chars de guerre. Les seules armes retrouvées sont de petites haches cérémoniales ("ge") sans tranchant utilisable.

Sanxingdui serait donc une cité-état théocratique plutôt que militaire, centrée sur des rituels impliquant le feu, les sacrifices d'ivoire et de bronze, et peut-etre des substances psychoactives. Certains chercheurs voient dans les arbres de bronze une représentation de l'Arbre du Monde chamanique, reliant les royaumes souterrain, humain et céleste.3

Le mystere de la disparition

Vers 1000 avant notre ere, Sanxingdui disparait de maniere soudaine et inexpliquée. Les fosses sacrificielles semblent avoir été comblées en une seule occasion -- peut-etre lors d'un exode précipité ou d'une catastrophe. L'hypothèse la plus répandue est une inondation catastrophique de la rivière Ya, qui aurait rendu le site inhabitable et forcé la population a migrer vers Jinsha, a une cinquantaine de kilometres au sud-ouest (actuelle Chengdu), ou des objets similaires ont été retrouvés a partir de 1001 BCE.

Mais aucune source historique chinoise ne mentionne explicitement Sanxingdui. L'Etat de Shu, qui occupait le Sichouan, n'apparait dans les annales que tardivement et de maniere fragmentaire. Le peuple de Sanxingdui reste sans nom dans l'histoire, une civilisation entiere dont nous ignorons la langue, la mythologie précise et le mode d'organisation sociale. Ce silence des textes, face au fracas artistique des bronzes, est peut-etre la chose la plus fascinante de toute.