Au pied d'une pyramide à demi effondrée, des ouvriers retirent le sable à la main, seau après seau. Sous leurs pieds s'ouvrent des puits verticaux qui plongent à plus de dix mètres de profondeur. Au fond, des cercueils de bois peints, empilés, intacts, attendent depuis trois mille ans. Le documentaire 52 tombes inexplorées : les momies oubliées de Saqqarah refont surface, réalisé par François Pomès et produit par Label News et Label Image, suit l'équipe de l'égyptologue Zahi Hawass dans l'une des campagnes de fouilles les plus spectaculaires de ces dernières années, autour de la pyramide du pharaon Téti.2
Diffusé en intégralité sur la chaîne SLICE Histoire, ce film d'un peu plus d'une heure ne se contente pas d'aligner les trouvailles. Il s'attache aux individus qui reposent dans ces cercueils : grâce aux inscriptions, aux ossements et aux examens radiographiques, les archéologues reconstituent des histoires de vie et de mort, celles d'un nouveau-né richement inhumé, d'une mère et de son fils réunis dans le même cercueil, ou encore d'une femme déposée dans une sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques.→ préparée pour un homme.2 Cet article revient sur ce que montre le documentaire et sur le contexte historique de ces découvertes.
Saqqarah, la nécropole de Memphis
Saqqarah s'étend sur la rive ouest du Nil, à une trentaine de kilomètres au sud du Caire. Pendant plus de trois mille ans, ce plateau désertique a servi de cimetière à Memphis, la grande capitale de l'Égypte ancienneÉgypte ancienneCivilisation développée le long du Nil durant près de trois millénaires, de l'unification vers 3100 av. J.-C. à l'époque gréco-romaine ; elle a légué les pyramides, les temples et l'écriture hiéroglyphique.→. C'est l'une des plus vastes nécropolesNécropoleVaste ensemble de sépultures, « ville des morts » organisée, souvent sur plusieurs époques.→ du monde antique : on y a enterré des morts depuis les premières dynasties jusqu'à l'époque romaine, et l'on y trouve aussi bien la pyramide à degrésPyramide à degrésPremier grand monument de pierre de l'Égypte, élevé pour le roi Djéser à Saqqara par Imhotep (IIIe dynastie), par empilement de mastabas décroissants.→ de Djoser, premier grand monument de pierre de l'histoire, que des milliers de tombes de particuliers et des galeries d'animaux sacrés.1
Le sol de Saqqarah est si dense en vestiges que chaque saison de fouilles y livre des surprises. En 2020 déjà, les archéologues égyptiens avaient sorti de puits funéraires des dizaines de cercueils scellés de la Basse Époque, dont certains furent ouverts devant la presse internationale. Le secteur de la pyramide de Téti, exploré par l'équipe de Zahi Hawass depuis 2010, allait révéler un ensemble tout aussi exceptionnel, mais d'une époque plus ancienne.1
Téti, un roi vénéré pendant mille ans
Téti fut le premier souverain de la VIe dynastie, à la fin de l'Ancien EmpireAncien EmpirePremière grande période de l'Égypte pharaonique unifiée (~2700-2200 av. J.-C., IIIe-VIe dynasties), âge d'or des grandes pyramides et d'un État fortement centralisé.→, vers le XXIIIe siècle avant notre ère. Sa pyramide, aujourd'hui réduite à une butte de gravats, abrite une chambre funéraire dont les murs sont couverts des Textes des pyramides, ces formules religieuses destinées à assurer au pharaonPharaonTitre du souverain de l'Égypte antique, considéré comme un dieu vivant garant de l'ordre cosmique (la Maât), chef suprême de l'État, de l'armée et du culte.→ défunt une vie éternelle parmi les dieux.3

Après sa mort, Téti fit l'objet d'un culte qui dura bien au-delà de son règne. Plus de mille ans plus tard, sous le Nouvel Empire, il était encore vénéré, et de nombreux Égyptiens souhaitaient être enterrés à proximité de sa pyramide, considérée comme un lieu sacré. Reposer à l'ombre d'un roi divinisé était un honneur et, peut-être, une garantie pour l'au-delà.1 C'est cette faveur posthume qui explique la concentration extraordinaire de tombes découvertes autour du monument.
Une reine sortie de l'oubli
L'une des révélations de la campagne concerne le complexe funéraire d'une reine jusque-là inconnue. Près de la pyramide de Téti, l'équipe a dégagé une petite pyramide accompagnée d'un temple de pierre et de trois magasins en brique crue qui abritaient offrandes et outils. Pendant des années, aucun nom n'y avait été retrouvé. Puis, quelques semaines avant l'annonce officielle de janvier 2021, les archéologues ont lu le nom de la reine Naert, épouse de Téti, sur un mur du temple et sur un obélisque abattu près de l'entrée.1
Zahi Hawass a confié n'avoir jamais entendu parler de cette souveraine, dont la découverte ajoute une pièce importante à l'histoire de l'Égypte.1 Pour l'égyptologie, chaque nom nouveau compte : il complète une généalogie royale encore lacunaire et rappelle combien de figures de l'Ancien Empire restent à découvrir.
Cinquante-deux puits, plus de cinquante cercueils
Mais le cœur du documentaire, ce sont les puits. Autour de la pyramide de la reine, l'équipe a mis au jour 52 puits funéraires, profonds de 10 à 12 mètres, creusés dans la roche. Au fond, plus de cinquante cercueils de bois datant du Nouvel Empire, il y a environ 3 000 ans.1 Selon le ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités, c'était la première fois que des cercueils de cet âge étaient découverts en si grand nombre à Saqqarah, une nécropole surtout connue jusque-là pour ses tombes de l'Ancien Empire et de la Basse Époque.

Les cercueils sont décorés de peintures représentant des divinités et d'extraits du Livre des morts, ce recueil de formules qui guidait le défunt dans son voyage vers l'au-delà. Le documentaire montre la délicatesse de leur extraction : chaque cercueil doit être consolidé, documenté et hissé à la surface sans que le bois fragile ou la couche picturale ne s'abîment. Dans un nouveau puits, l'équipe a aussi découvert un grand sarcophagesarcophageCercueil de pierre, souvent sculpté, destiné à contenir le corps d'un défunt de haut rang.→ de calcaire, le premier de ce type trouvé dans ces puits.1
Les objets du quotidien et de l'éternité
Autour des cercueils, les fouilles ont livré un mobilier funéraire abondant : des masques de bois, un sanctuaire dédié au dieu Anubis, protecteur des nécropoles, des objets en forme d'oiseaux, une hache de bronze, des peintures et des inscriptions hiéroglyphiques. On y a aussi trouvé des pièces du senet, un jeu de plateau très populaire dans l'Égypte ancienne, auquel on prêtait une dimension religieuse : gagner une partie, c'était triompher des épreuves de l'au-delà.1
Le Livre des morts de Pwkhaef
La trouvaille la plus émouvante est sans doute un papyrus long d'environ quatre mètres et large de près d'un mètre, qui contient le chapitre 17 du Livre des morts. Son propriétaire, un certain Pwkhaef, est également nommé sur l'un des sarcophages et sur quatre statuettes.1 Le chapitre 17 est l'un des plus importants du recueil : il présente le défunt comme identifié au dieu créateur et lui donne les connaissances nécessaires pour traverser le monde souterrain.

Le Livre des morts, que les Égyptiens appelaient plutôt « Formules pour sortir au jour », était un bien précieux. Les plus riches faisaient copier et illustrer un exemplaire personnalisé, à leur nom. Retrouver un tel document dans un puits de Saqqarah, à côté du cercueil de son propriétaire, permet de relier un nom, un objet et une sépulture, ce qui reste rare en archéologie.
Lire les momies sans les ouvrir
Le documentaire insiste sur une dimension qui a profondément changé l'égyptologie : l'imagerie médicale. Autrefois, pour étudier une momie, on la démaillotait, au risque de la détruire. Aujourd'hui, les radiographies et les scanners permettent d'examiner le corps à travers les bandelettes, sans le toucher.2
Ces examens révèlent l'âge au décès, le sexe, certaines maladies, les traces de blessures, mais aussi les techniques d'embaumement et les amulettes glissées entre les bandelettes. Ils transforment chaque momieMomieCorps préservé de la décomposition, naturellement (gel, sécheresse, tourbeTourbeSol organique gorgé d'eau, issu de l'accumulation de végétaux ; il scelle et conserve remarquablement bois et vestiges anciens.→) ou artificiellement ; les kourganes gelés de Pazyryk ont livré des momies naturelles à la peau tatouée.→ en un individu, avec son histoire propre. C'est ce que montre le film à travers quelques cas marquants.2
Un nouveau-né, une mère et son fils, une femme dans un cercueil d'homme
Parmi les sépultures étudiées, celle d'un nouveau-né richement inhumé interroge. Pourquoi tant de soin pour un enfant mort si jeune ? Dans l'Égypte ancienne, la mortalité infantile était très élevée, et les enfants n'étaient pas toujours enterrés avec un mobilier abondant. Cette tombe témoigne de l'attachement d'une famille et, peut-être, de son rang social.2
Ailleurs, une mère et son fils ont été réunis dans le même cercueil. Le documentaire montre comment les inscriptions et l'analyse des ossements permettent de reconstituer ce lien. Enfin, l'une des momies est celle d'une femme reposant dans une sépulture préparée pour un homme.2 Ce type de situation n'est pas exceptionnel en Égypte : les cercueils étaient des objets coûteux, parfois réutilisés, rachetés ou attribués à un autre défunt que celui pour lequel ils avaient été fabriqués. Ces réemplois racontent l'économie de la mort, autant que ses croyances.
Protéger les corps, préserver les familles
Au fil des découvertes, le film dessine un portrait de la relation intime que les anciens Égyptiens entretenaient avec la mort : protéger les corps, préserver les familles, préparer chacun au grand voyage vers l'au-delà.2 Pour eux, la mort n'était pas une fin, mais un passage. Le corps devait être conservé pour que l'âme puisse le retrouver, le nom devait être inscrit pour que le défunt continue d'exister, et les offrandes devaient être renouvelées pour le nourrir dans l'éternité.
La concentration de tombes autour de la pyramide de Téti montre aussi que cette quête d'éternité était collective. Reposer près d'un roi divinisé, auprès de ses parents et de ses voisins, c'était s'inscrire dans une communauté qui se prolongeait au-delà de la mort. Les puits de Saqqarah sont, en ce sens, autant de caveaux de famille.
Ce qu'il faut garder en tête
Comme souvent avec les documentaires grand public consacrés à l'Égypte, le récit privilégie le suspense de la découverte et la figure charismatique de Zahi Hawass. Certaines affirmations, présentées à chaud au moment des fouilles, demandent à être confirmées par les publications scientifiques, qui prennent souvent des années. Le film reste néanmoins une belle immersion dans le travail de terrain : le dégagement des puits, la manipulation des cercueils, l'examen des momies et le déchiffrementDéchiffrementReconstitution du sens et de la valeur des signes d'une écriture inconnue, souvent à partir de textes bilingues, de noms propres répétés ou de régularités statistiques.→ des inscriptions.
Il rappelle surtout que Saqqarah est loin d'avoir livré tous ses secrets. Le ministère égyptien estimait que ces découvertes allaient réécrire l'histoire du site, en particulier pour les XVIIIe et XIXe dynasties, lorsque Téti était vénéré et que les habitants se faisaient enterrer autour de sa pyramide.1 Sous le sable, d'autres puits, d'autres cercueils et d'autres histoires attendent encore.
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