Une maquette du monde gravée dans la pierre

Au sud de Paris, au coeur de la forêt de Fontainebleau, un modeste abri sous roche vient de bouleverser notre regard sur l'intelligence des chasseurs de la fin de la dernière glaciation. À Ségognole 3, près de Noisy-sur-École, en Seine-et-Marne, des humains du PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette. auraient façonné le sol de grès pour y représenter, en miniature, le paysage qui les entourait. Vallées, lignes d'écoulement, confluences: tout aurait été taillé, creusé et poli pour donner à voir un territoire tenant dans quelques mètres carrés. Selon les chercheurs, il pourrait s'agir de la plus ancienne représentation en trois dimensions d'un paysage jamais identifiée, une sorte de maquette vieille d'environ 13 000 ans.1

Grès et abris sous roche de la forêt de Fontainebleau
Les grès de FontainebleauGrès de FontainebleauRoche sableuse très dure du bassin parisien, formant chaos rocheux et abris ; support de gravures préhistoriques dans la région de Fontainebleau. forment des chaos rocheux et des abris naturels qui ont servi de refuges et de supports gravés durant la PréhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. (crédit : à compléter)

La nouvelle a de quoi surprendre. On imagine volontiers les premières cartes comme des tracés sur argile ou sur parchemin, apparus avec les grandes civilisations urbaines. Or l'idée défendue ici est bien plus ancienne et bien plus concrète: non pas un dessin, mais un relief modelé, animé par la pluie, où l'eau qui ruisselle mime le cours des rivières. Cette hypothèse, publiée en 2025 dans l'Oxford Journal of Archaeology, prolonge plus de quarante ans d'observations sur un site déjà réputé pour ses gravures.2 Elle invite à repenser la manière dont les sociétés du Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens. en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (AurignacienAurignacienPlus ancienne culture du Paléolithique supérieur européen (env. −43 000 à −33 000), associée à l'arrivée d'Homo sapiens et aux premières œuvres d'art., GravettienGravettienCulture du Paléolithique supérieur (env. −33 000 à −21 000) répartie de l'Atlantique à la Sibérie, célèbre pour ses statuettes féminines en ivoire (« Vénus ») et, à Dolní Věstonice, la plus ancienne céramique cuite., SolutréenSolutréenCulture du Paléolithique supérieur européen (env. −22 000 à −17 000), remarquable par ses pointes lithiques en feuille de laurier taillées en retouche plate. Contemporain de la deuxième phase d'art de la grotte Cosquer., MagdalénienMagdalénienDernière grande culture du Paléolithique supérieur (env. −17 000 à −12 000), apogée de l'art pariétal (Lascaux).). percevaient, mémorisaient et racontaient l'espace.

Ségognole 3, un abri connu depuis longtemps

Ségognole 3 n'est pas une découverte de dernière minute. Cet abri sous roche, creusé dans les bancs de grès de la région de Fontainebleau, est étudié depuis plus de quarante ans. Il appartient à un ensemble de cavités et de surfaces gravées que la forêt, au sud du bassin parisien, a préservées de manière remarquable. Le grès local, dur en surface mais friable en profondeur lorsqu'il est humide, se prête au travail de l'homme: on peut le gratter, le creuser, l'user, et diriger l'eau qui s'y infiltre. C'est précisément cette propriété qui se trouve au coeur de la nouvelle interprétation.

Le site est surtout célèbre pour un panneau gravé qui a nourri des décennies de commentaires: deux chevaux se faisant face, encadrant une forme interprétée comme une représentation féminine stylisée. Cette composition, rattachée à l'art des derniers chasseurs glaciaires, a longtemps concentré l'attention. Mais les auteurs de la nouvelle étude, le géologue Médard Thiry et son collègue Anthony Milnes, ont porté leur regard vers le bas, vers le sol de l'abri, un espace que l'archéologie néglige souvent au profit des parois.3

En observant la façon dont l'eau circulait sur ce sol de grès, les deux chercheurs ont remarqué que certaines formes ne devaient rien au hasard de l'érosion naturelle. Des rigoles, des cuvettes et des reliefs semblaient avoir été retouchés, accentués, parfois entièrement créés par la main humaine. De là est née l'idée que ce sol n'était pas un simple plancher, mais une surface pensée, organisée, peut-être même chargée de sens.

Des chevaux et une figure féminine

Avant d'en venir au sol, il faut s'arrêter sur ce qui a rendu Ségognole 3 célèbre: sa gravure. Les deux chevaux qui encadrent la forme féminine appartiennent au répertoire classique de l'art des chasseurs paléolithiques, où le cheval occupe une place centrale, aux côtés des bisons, des aurochs et des cervidés. Le traitement stylisé, la position des corps et l'association à une figure humaine font de cet ensemble un témoin précieux de l'imaginaire de ces sociétés.

Gravure de cheval du Paléolithique évoquant l'art pariétal
Une gravure de cheval du Paléolithique, typique de l'art pariétalArt pariétalArt réalisé sur les parois des grottes et abris (peintures, gravures), par opposition à l'art mobilierArt mobilierObjets d'art transportables (statuettes, gravures sur os ou ivoire), comme les Vénus paléolithiques.. des derniers chasseurs, évoque les chevaux qui encadrent la figure féminine de Ségognole 3 (crédit : à compléter)

La forme féminine, elle, a été lue comme un symbole de fécondité, un thème récurrent dans l'art de cette période. Ce qui change avec la nouvelle étude, c'est que cette symbolique du corps ne serait pas isolée: elle dialoguerait avec le dispositif hydraulique aménagé au sol. Les chercheurs suggèrent en effet que le grès a été taillé de manière à conduire l'eau de pluie vers la zone associée à la représentation féminine, comme pour lier l'écoulement, la fertilité et le corps. L'eau, source de vie, aurait ainsi été mise en scène au pied même de l'image gravée.

Cette association entre le corps, l'eau et le territoire est l'un des aspects les plus fascinants du dossier. Elle rappelle que, pour ces populations, un lieu pouvait être à la fois pratique et sacré, à la fois carte et récit. La séparation moderne entre géographie utilitaire et symbole religieux n'avait sans doute pas cours de la même manière il y a treize mille ans.

Un sol sculpté pour canaliser l'eau

Le coeur de la démonstration tient à l'analyse fine du sol de grès. En cartographiant les creux, les pentes et les bassins, Médard Thiry et Anthony Milnes ont reconstitué le chemin que suit l'eau de pluie lorsqu'elle pénètre dans l'abri. Ils décrivent un réseau de rigoles qui collectent l'eau, la guident et la rassemblent dans de petites cuvettes, à la manière de rivières se jetant dans un bassin. Lorsqu'il pleut, ce dispositif s'anime: l'eau circule, se divise, se rejoint, et donne vie à un paysage miniature.

Paysage de vallées et de cours d'eau
Un paysage de vallées et de cours d'eau, semblable à celui que la maquette de Ségognole 3 chercherait à reproduire à échelle réduite (crédit : à compléter)

Selon les auteurs, ces formes ne correspondent pas à ce que l'érosion naturelle aurait produit seule. Certaines pentes ont été accentuées, certains passages élargis ou approfondis, de façon à orienter l'eau dans une direction précise. Le grès porte, disent-ils, les marques d'un travail intentionnel visant à reproduire la logique d'un bassin versant: les hauteurs, les vallées, les points de confluence. Autrement dit, on n'aurait pas affaire à une simple curiosité géologique, mais à une intervention humaine délibérée, pensée pour imiter le fonctionnement hydrologique d'un vrai territoire.

Cette lecture s'appuie sur les compétences particulières de Médard Thiry, géologue spécialiste des grès de Fontainebleau. Sa connaissance du comportement de la roche face à l'eau lui a permis de distinguer, du moins selon son analyse, ce qui relève de la nature et ce qui relève de la main de l'homme. C'est cette expertise géologique, appliquée à un site archéologique, qui donne à l'hypothèse sa force et son originalité.

Peut-on vraiment parler de carte ?

Le mot de carte est séduisant, mais il appelle la prudence. Une carte, au sens moderne, suppose une intention de représenter fidèlement l'espace, avec des proportions, une orientation et un système de signes partagés. Rien ne prouve que les habitants de Ségognole 3 aient conçu leur aménagement dans cet esprit. C'est pourquoi de nombreux chercheurs préfèrent des formulations plus mesurées, comme modèle réduit du paysage, maquette hydraulique ou proto-carteProto-carteReprésentation figurée d'un territoire antérieure aux cartes au sens moderne ; à Ségognole, un modelé du sol évoquant vallées et écoulements.. Ces termes rendent mieux compte d'une réalité que l'on interprète, sans lui prêter d'emblée les catégories de la cartographie contemporaine.

Il faut aussi rappeler que l'hypothèse repose sur l'interprétation de formes gravées dans un matériau naturellement sculpté par l'eau. Distinguer l'aménagement humain de l'érosion demeure un exercice délicat, et d'autres spécialistes pourront proposer des lectures différentes. La publication dans l'Oxford Journal of Archaeology soumet précisément ces conclusions au débat scientifique, comme il se doit.4 Il ne s'agit donc pas d'une certitude établie, mais d'une proposition solidement argumentée, appelée à être discutée, testée et éventuellement nuancée.

Cette prudence ne diminue en rien l'intérêt de la découverte. Même en restant au conditionnel, l'idée qu'un groupe humain ait pu, il y a treize mille ans, modeler la pierre pour figurer son environnement et le faire vivre par la pluie dessine une image saisissante de sophistication intellectuelle. Elle suggère une capacité d'abstraction, de mémoire spatiale et de mise en récit du territoire que l'on hésitait à accorder à des sociétés dites de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine..

Ce que cela change pour notre regard sur la Préhistoire

Si l'interprétation se confirme, Ségognole 3 rejoindrait le cercle très restreint des lieux qui obligent à réviser nos préjugés sur les capacités des sociétés préhistoriques. Longtemps, on a réservé l'idée de cartographie aux périodes récentes, associées à l'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire. et aux États. Or figurer l'espace, en trois dimensions et de manière dynamique, relèverait d'une pensée déjà très élaborée, capable de traduire un paysage réel en un modèle manipulable et symbolique.

Le dispositif de Ségognole 3 combine plusieurs registres qui, à nos yeux modernes, semblent distincts: la géographie, avec la représentation d'un bassin versant; la technique, avec la maîtrise de l'écoulement de l'eau dans le grès; et le symbole, avec l'association au corps féminin et à la fertilité. Cette imbrication du concret et du sacré est peut-être le trait le plus profondément préhistorique de l'ensemble. Elle nous rappelle que nos ancêtres ne séparaient pas nécessairement le savoir pratique de la croyance, ni la carte du mythe.

Il reste beaucoup à comprendre. Comment ce lieu était-il utilisé ? S'agissait-il d'un support d'enseignement, d'un espace rituel, d'un aide-mémoire pour parcourir le territoire, ou de tout cela à la fois ? Les recherches futures, croisant géologie, archéologie et étude des paysages anciens, pourront affiner la datation, préciser la part de l'intervention humaine et éclairer la fonction de cette étonnante maquette. Quoi qu'il en soit, l'abri de Ségognole 3 vient rappeler avec éclat que la préhistoire n'a pas fini de nous surprendre, et que la pierre, patiemment lue, garde encore la mémoire des premiers gestes par lesquels l'homme a cherché à représenter son monde.