Depuis les decouvertes de Ralph Solecki dans les annees 1950-1960, la grotte de Shanidar dans le Kurdistan irakien est au coeur des debats sur les comportements funeraires neandertaliens. C'est la qu'avaient ete exhumes dix individus, dont le celebre Shanidar IV, associe a des concentrations polliniques qui avaient conduit Solecki a formuler l'hypothese d'une "sepulture fleurie" -- un rite qui ferait des Neandertaliens les premiers a honorer leurs morts avec des offrandes vegetales. Des decennies de controverses ont suivi, certains chercheurs attribuant ce pollen a un rongeau fouisseur. Aujourd'hui, les fouilles reprises par l'Universite de Cambridge apportent de nouveaux elements determinants avec la decouverte de Shanidar Z, une femme neandertalienne morte il y a environ 75 000 ans, dont le visage a ete reconstitue pour la premiere fois.1
Une decouverte apres plus de cinquante ans de silence
C'est en 2018 que l'equipe dirigee par la Dr Emma Pomeroy et le Pr Graeme Barker, de l'Universite de Cambridge, reprend les fouilles de la grotte de Shanidar avec des methodes modernes. Soutenues par la Leakey Foundation, ces nouvelles investigations appliquent des protocoles de fouille minutieux que les expeditions des annees 1950 ne pouvaient pas employer : prelevement systematique des sediments pour analyse palynologique et micromorphologique, documentation 3D des vestiges en place, datation par radiocarbone sur des echantillons selectionnes. Des leur premiere campagne, ils identifient une concentration osseuse que les analyses ulterieures attribuent a un nouvel individu : Shanidar Z.2
Le crane de Shanidar Z avait ete aplati par la pression des sediments accumules sur 75 millenaires. Reconstruit a partir de plusieurs centaines de fragments osseux par une equipe d'archeologues et de restaurateurs de Cambridge, il appartient a une femme adulte, probable neandertalienne de plein droit, dont la morphologie cranienne correspond aux caracteristiques bien etablies de l'espece : arcades sourcilieres developpees, occiput en chignon, face projetant vers l'avant.
La datation par radiocarbone place le deces de Shanidar Z il y a environ 75 000 ans, dans la periode du Paleolithique moyen, au moment ou les Neandertaliens occupaient l'ensemble de l'Eurasie occidentale, de l'Atlantique jusqu'a l'Asie centrale. Elle est ainsi la premiere Neandertalienne a etre extraite de la grotte de Shanidar depuis plus de cinquante ans, et la mieux documentee des dix individus connus du site.
Une sepulture deliberee dans un creux facon par l'eau et par les mains
L'un des apports scientifiques les plus importants de cette decouverte concerne le contexte de deposition du corps. L'analyse geomorphologique du sediment environnant et de la structure dans laquelle reposait Shanidar Z revele qu'elle a ete deposee dans une rainure naturelle formee par un ancien ecoulement d'eau, dont les parois avaient ete agrandies et regulieres manuellement pour accueillir le corps. Cette observation est capitale : elle implique un acte delibere de preparation du lieu de repos, une etape supplementaire qui va au-dela de la simple inhumation et suggere une intention organisee.
La position du corps et l'analyse des restes osseux en place confortent l'hypothese d'une inhumation intentionnelle et non d'un depot accidentel ou post-mortem. La stratigraphieStratigraphieÉtude de la superposition des couches (strates) d'un site archéologique ; chaque couche correspond à une phase d'occupation et fonde une chronologie relative.→ du secteur place cette deposition dans le meme horizon archeologique que les individus precedemment identifies, dont Shanidar IV, renforçant l'idee que la grotte de Shanidar constituait un lieu de sepulture recurrent pour ce groupe neandertalien.
Le visage de Shanidar Z : une reconstruction unique
La reconstitution faciale de Shanidar Z a ete realisee par les freres Kennis (Kennis Brothers), sculpteurs neerlandais specialises dans les reconstructions en volume d'humains anciens. Leur methode combine les donnees de l'anatomie forensique et paleontologique : a partir du crane reconstitue, les muscles et tissus mous sont modelises couche par couche selon les proportions etablies pour les Neandertaliens, avant d'ajouter peau, cheveux et elements de coloration. La couleur de peau, la forme des yeux et la nuance des cheveux comportent inevitablement une part d'interpretation, mais les proportions du visage sont ancrees dans la morphologie osseuse documentee.
Le visage qui emerge de cet exercice est celui d'une femme au regard profond, aux pommettes larges et a la machoire robuste mais reconnaissable comme humaine. C'est cette proximite qui frappe le plus : ni l'alterite d'un australopitheque, ni la familiarite complete d'un Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ moderne, mais quelque chose d'intermediaire -- un cousin proche disparu il y a 40 000 ans mais qui partage avec nous entre 1 et 4 % de notre genome.3
La reconstitution de Shanidar Z a ete rendue celebre par un documentaire produit conjointement par la BBC et Netflix, qui a permis de suivre en temps reel les fouilles, la restauration du crane et le processus de reconstitution faciale. Ce type de valorisation grand public, loin de sacrifier la rigueur scientifique, a contribue a renouveler l'interet pour les Neandertaliens et a diffuser l'image d'une humanite parente plutot que d'un hominineHominineMembre de la sous-famille Homininae incluant la lignée humaine (Homo, Australopithecus, Paranthropus…) mais excluant les orangs-outans et les gibbons. Le terme remplace progressivement « hominidé » dans son acception restreinte.→ inferieur ou barbare.
Shanidar et la question des sepultures neandertalliennes
La question de savoir si les Neandertaliens enterraient deliberement leurs morts est l'une des plus debattues de la paleoanthropologie depuis soixante ans. Les partisans du comportement symboliqueComportement symboliqueEnsemble de pratiques (parure, pigments, art, sépulture) traduisant une pensée symbolique ; longtemps réservé à Homo sapiens, attesté aussi chez Néandertal.→ chez Neandertal s'appuient sur plusieurs sites ou des ossements humains en position coherente, dans des fosses ou des niches, semblent temoigner d'une inhumation intentionnelle : La Chapelle-aux-Saints, La Ferrassie, Kebara, Amud, Roc de Marsal. Leurs detracteurs soulignent que les processus naturels (accumulation de sediments, action d'animaux fouisseurs, circulation hydraulique) peuvent produire des configurations similaires sans intervention humaine.
Shanidar Z n'apporte pas une reponse definitive a ce debat, mais elle enrichit considerablement le dossier. La presence d'une rainure preparee manuellement pour recevoir le corps est un argument fort en faveur d'une intention, difficile a reproduire par des processus naturels. Les analyses polliniques menees avec des protocoles modernes sur les sediments immediatement adjacents au corps ont egalement identifie des concentrations polliniques pres des restes -- un echo du celebre pollen de Shanidar IV -- dont l'interpretation reste en cours mais qui maintient ouverte la possibilite d'offrandes florales.4
Ce que Shanidar Z confirme avec force, c'est que la grotte de Shanidar n'etait pas un depot accidentel mais un lieu choisi, reviste et organise sur des generations. La co-occurrence de plusieurs individus dans la meme zone de la grotte, avec des configurations anatomiques coherentes, constitue en soi un signal fort d'intentionnalite que les fouilles en cours de l'equipe Cambridge continuent d'etayer.
Les Neandertaliens et nous
La decouverte de Shanidar Z s'inscrit dans un renouveau general des etudes sur les Neandertaliens, transformees par les avancees de la paleogenetique depuis la publication du premier genome neandertalien complet par Svante Paabo et son equipe du Max Planck Institute en 2010. Nous savons desormais que les Homo sapiens qui quittaient l'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ ont croise des Neandertaliens et eu des enfants avec eux : la quasi-totalite des humains non africains portent entre 1 et 4 % d'ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces.→ neandertalien dans leur genome. Certaines de ces sequences genetiques jouent encore des roles actifs dans notre systeme immunitaire, notre sensibilite a certaines maladies et peut-etre notre physiologie crebrale.
Les Neandertaliens utilisaient l'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art.→ et d'autres pigments, portaient probablement des parures en plumes et en coquillages, fabriquaient des outils en os, savaient controler le feu, soignaient leurs blessés et, comme Shanidar Z le suggere, traitaient leurs morts avec consideration. Le visage reconstitue de cette femme morte il y a 75 000 ans dans une grotte de l'actuel Kurdistan irakien est celui d'un etre qui nous est a la fois etranger et familier. C'est peut-etre la lecon la plus profonde de cette decouverte exceptionnelle.
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