Il existe des civilisations que l'histoire a presque effacees. Tartessos en est l'exemple le plus fascinant dans l'Occident antique. Nee aux confins du monde grec, au bord de l'Atlantique, a l'embouchure du Guadalquivir, elle a fascine les Anciens comme elle fascine encore les archeologues d'aujourd'hui. La campagne de fouilles 2026 a Casas del Turunuelo, qui a livre le premier char votif en bronze de toute la peninsule Iberique, offre l'occasion d'un bilan encyclopedique sur cette civilisation.
Une civilisation nee aux confins du monde connu
La geographie de Tartessos est celle de l'extreme-Occident mediterraneen. Le Guadalquivir -- que les Grecs appelaient Tartessos -- se jette dans l'Atlantique apres avoir traverse l'actuelle Andalousie. C'est la que les Pheniciens de Tyr ont etabli leurs premiers comptoirs iberiques au Xe-IXe siecle avant notre ere, attires par les metaux : argent de Huelva, cuivre de Rio Tinto, etain des filons du sud-ouest. Gadir (l'actuelle Cadix) est leur tete de pont dans ce bout du monde.
La civilisation tartessienne se developpe entre le IXe et le Ve siecle avant notre ere dans un rayon d'environ 200 km autour de l'embouchure du Guadalquivir. Elle maitrise la metallurgie du bronze et commence a travailler le fer. Elle produit des oeuvres d'art d'une sophistication remarquable, comme le Tresor du Carambolo -- 21 pieces d'or massif decouvertes a Seville en 1958 -- ou les steles decoratives qui ornaient les necropoles de l'arriere-pays.
Les sources grecques : mythe ou realite ?
Herodote cite Tartessos dans le recit du voyage de l'explorateur phoceen Colaios (VIIe siecle avant notre ere), qui aurait pousse son navire jusqu'aux colonnes d'Hercule et au-dela. Le roi Arganthonius y regnait depuis si longtemps que les Grecs en avaient fait un quasi-mythe. Strabon, deux siecles plus tard, place Tartessos a l'emplacement d'une ile aujourd'hui submergee, ce qui a alimente les speculations sur un lien avec l'Atlantide de Platon -- speculations sans aucun fondement archeologique.
Casas del Turunuelo : la fouille qui change tout
Le site de Casas del Turunuelo, fouille depuis 2015 par une equipe du CSIC sous la direction de Sebastian Celestino et Esther Rodriguez, est en train de reecrire notre connaissance de l'architecture et des rituels tartessiens. Le batiment mis au jour est massif : un edifice a deux etages d'environ 2 500 m2, construit en adobe, organise autour d'une cour centrale. Son abandon, vers 500 avant notre ere, semble avoir ete rituel : les fouilleurs ont decouvert des sacrifices d'animaux en masse, des offrandes metalliques et ceramiques deposees dans un ordre precis, puis le batiment a ete ferme hermetiquement et recouvert de terre.
La decouverte en juin 2026 d'un char votif en bronze, orne d'Achelous et de griffons, confirme que ce batiment etait un lieu de rituel de haut rang, probablement lie a l'aristocratie tartessienne. L'iconographie grecque et etrusque de l'objet temoigne d'une ouverture culturelle totalement inattendue pour une civilisation aussi peripherique.
La chute de Tartessos
Vers 500 avant notre ere, Tartessos disparait des sources et des fouilles avec une brutalite troublante. Les hypotheses sont nombreuses : catastrophe naturelle, invasion carthaginoise apres la bataille d'Alalia (535 avant notre ere), effondrement des reseaux commerciaux pheniciens, ou simple transformation culturelle progressive. La fermeture rituelle de Casas del Turunuelo plaide pour un abandon volontaire et ordonne, non pour une destruction violente. Mais par qui ? Pour fuir quoi ? Ces questions restent sans reponse definitive. Chaque campagne de fouilles apporte de nouveaux elements, sans refermer le mystere.
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