Dans le sud-est de l'Algérie, a plus de 1 500 metres d'altitude, un plateau de grès s'étend sur 72 000 kilomètres carrés -- une superficie comparable a celle de la Belgique multipliée par six. Ce plateau, le Tassili n'Ajjer ("plateau des rivieres" en touareg), est aujourd'hui un désert de roc, de sable et de colonnes sculptées par l'érosion. Mais ses falaises et ses abris-sous-roche recèlent quelque 15 000 gravures et peintures rupestres datant de 10 000 avant notre ere jusqu'aux debuts de notre ere -- le plus grand musée d'art préhistorique a ciel ouvert du monde. Ces oeuvres sont les témoins d'un Sahara qui fut vert.1

Le Sahara vertSahara vertNom donné au Sahara durant la « période humide africaine » (env. 14 500 à 5 000 ans avant le présent), lorsque des pluies de mousson accrues y entretenaient lacs, rivières et savanes, rendant la région habitable avant son assèchement progressif. : une réalité climatique

Entre 11 000 et 5 000 avant notre ere, le Sahara a connu un épisode climatique que les scientifiques appellent l'"Optimum climatique de l'HolocèneHolocèneÉpoque géologique actuelle, débutée il y a environ 11 700 ans à la fin de la dernière glaciation ; cadre de toute l'histoire post-glaciaire. africain" ou "Sahara humide". La mousson africaine, décalée vers le nord par les paramètres orbitaux de la Terre (cycles de Milankovitch), arrosait regulierement ce qui est aujourd'hui un désert. Des lacs occupaient les dépressions de l'Erg oriental ; des fleuves temporaires, les oueds, courraient au pied des falaises. La végétation était suffisamment dense pour nourrir des troupeaux de bovins -- et des communautés humaines de plusieurs milliers d'individus.

Gravure rupestre du Bubalus antiquus au Tassili n'Ajjer, Algérie, 8000 av. J.-C.
Gravure d'un Bubalus antiquus (buffle africain géant) au Tassili n'Ajjer (période bubaline, v. 10 000-7 000 av. J.-C.). La présence de grands mammifères aquatiques prouve que le Sahara était alors un milieu humide boisé. (Photo : Hocine Zirari / CC BY-SA)

Les grandes périodes artistiques

L'art du Tassili se découpe en plusieurs styles successifs qui correspondent aux grandes phases climatiques et culturelles du Sahara :

La période des grands faunes ou "bubaline" (10 000-7 000 av. J.-C.) est la plus ancienne. Elle se distingue par des gravures monumentales, souvent de grande dimension, représentant des animaux aujourd'hui disparus ou absents du Sahara : le Bubalus antiquus (buffle géant aux cornes en lyre de 2 metres d'envergure), l'hippopotame, le rhinocéros, l'éléphant, le girafon et des espèces de crocodiliens. Ces animaux prouvent sans ambiguïté que le Sahara était alors un milieu humide, avec des plans d'eau permanents et une végétation de savane.2

La période des têtes rondes (8 000-6 000 av. J.-C.) est la plus mystérieuse. Elle se caracterise par des peintures représentant des figures humaines aux têtes spheriques, sans traits faciaux distincts, parfois coiffées de cornes ou de structures en champignon. Leurs corps flottent dans des poses suspendues, entourés de lignes et de formes géométriques. Ces figures ont inspiré des théories extraterrestres populaires (et sans fondement scientifique). Elles représentent plus probablement des etres masqués lors de rituels chamaniques, analogues aux représentations de "sorciers" dans d'autres arts rupestres du monde.

La période pastorale ou "bovídienne" (7 500-3 500 av. J.-C.) correspond a l'apogée du Sahara vert et a l'arrivée des premiers éleveurs de bovins. Les peintures montrent des troupeaux de boeufs aux cornes gracieuses, des enclos, des scènes de traite et de vie quotidienne. Ces oeuvres constituent un document ethnographique exceptionnel sur les sociétés pastorales qui occupaient le Sahara avant son assèchement. Elles sont souvent polychromes et de grande qualité artistique.

La période des chevaux (2 000-700 av. J.-C.) marque l'entrée du cheval dans le Sahara, probablement depuis le nord (influence carthaginoise ou égyptienne). Les chars tirant des guerriers apparaissent, témoignant de contacts avec les civilisations méditerranéennes. L'assèchement progressif est visible : les bovins se raréfient, les troupeaux s'amenuisent.

La période des chameaux (a partir de 100 av. J.-C.) reflète un Sahara desséché. Le chameau (dromadaire), parfaitement adapté à la chaleur et au manque d'eau, remplace le boeuf comme animal de trait et de charge. Les gravures et peintures de cette période, plus schématiques, marquent la fin de l'art rupestre du Tassili comme expression d'une culture sédentaire ou semi-nomadeNomadeSe dit de groupes humains sans habitat fixe, se déplaçant avec leurs troupeaux au fil des saisons ; le nomadisme pastoral structure les sociétés des steppes eurasiennes..3

Un patrimoine menacé

Inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1982, le Tassili n'Ajjer est aujourd'hui menacé par plusieurs facteurs. Le tourisme, même encadré, use les surfaces peintes et gravées. Les graffitis modernes recouvrent certaines oeuvres. Des fouilles clandestines ont emporté des blocs de grès gravés. Le changement climatique actuel pourrait également modifier les régimes de pluie locaux, accélérant l'érosion éolienne et hydrique des parois.

Le Tassili n'Ajjer reste pourtant l'un des sites les plus évocateurs de la planète. Ses forêts de colonnes de grès sculptées par l'érosion, ses canyons profonds, ses cyprès du Sahara vieux de 2 000 ans (Cupressus dupreziana, espèce endémique en danger critique d'extinction), et ses fresques préhistoriques composent un paysage unique en son genre -- la mémoire peinte d'un monde qui n'existe plus.