Une grotte d'Israël qui bouleverse le récit de nos origines
Dans le centre d'Israël, au coeur du Levant, une petite cavité calcaire livre l'un des dossiers les plus troublants de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→ récente. À la grotte de Tinshemet, des archéologues ont mis au jour cinq sépultures humaines vieilles d'environ 110 000 ans. Ce sont les premières inhumations de cette période exhumées depuis plus d'un demi-siècle, et elles racontent une histoire que l'on croyait impossible : celle de NéandertaliensNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent.→ et d'Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ qui, loin de simplement se croiser, partageaient les mêmes gestes pour honorer leurs morts.1
Les corps reposaient repliés sur eux-mêmes, en position foetale, entourés d'ocre rouge, d'outils de pierre et de restes de grand gibier. Rien d'accidentel dans cet agencement : tout indique un geste réfléchi, répété, codifié. Publiée en 2025 dans la revue Nature Human Behaviour, l'étude conduite par l'équipe de Yossi Zaidner propose une lecture radicalement nouvelle des rapports entre les groupes humains qui peuplaient le Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→ à cette époque. Là où l'on imaginait deux lignées étrangères l'une à l'autre, elle dessine un monde d'échanges, de contacts et d'emprunts réciproques. Datées de la phase moyenne du PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→ moyen levantin, entre 130 000 et 80 000 ans, ces tombes se situent à un moment charnière où plusieurs formes d'humanité se partageaient le même corridor entre l'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ et l'Eurasie.
Cinq tombes, un même rituel
Le trait le plus frappant de Tinshemet tient au nombre et à la concentration des sépultures. Cinq inhumations réunies dans un même lieu, ce n'est plus une pratique isolée : c'est l'indice d'un espace dédié aux morts, presque un cimetière avant la lettre. Le regroupement suggère que ces populations revenaient au même endroit, génération après génération, pour y déposer leurs disparus selon des règles partagées.2
La position foetale des corps, systématique, mérite l'attention. Replier un défunt demande du soin, du temps, une intention. Ce geste n'a rien d'utilitaire : il relève d'un choix culturel, transmis et reproduit. Associé à la présence répétée de pigments et d'offrandes, il compose une véritable grammaire funéraire. Autrement dit, les habitants de Tinshemet ne se contentaient pas d'écarter les morts du monde des vivants ; ils les traitaient selon un protocole partagé, chargé de sens. Cette régularité est précisément ce qui distingue une pratique culturelle d'un simple abandon de cadavre. Le choix d'un lieu unique, revisité au fil du temps, laisse même deviner une mémoire des lieux : on savait où reposaient les anciens, et l'on y ramenait les nouveaux. Cette continuité spatiale est l'un des signes les plus solides d'une organisation sociale déjà complexe.
L'ocre, une couleur pour l'invisible
Sur presque tous les corps et objets, une même matière revient : l'ocre rouge. Ce pigment minéral, riche en oxydes de fer, était broyé puis appliqué avec une abondance qui frappe les chercheurs. Sa présence massive ne peut se réduire à un usage pratique ou décoratif accidentel ; elle signale une intention symbolique forte.3
Que signifiait cette couleur pour les vivants d'il y a 110 000 ans ? Nul ne peut le dire avec certitude, et les auteurs se gardent de trancher. Plusieurs pistes coexistent : décoration corporelle marquant l'appartenance à un groupe, signal d'un statut social, ou expression de croyances tournées vers un au-delà. Le rouge, couleur du sang et de la vie, a pu incarner une forme de continuité par-delà la mort. Ces hypothèses restent ouvertes, mais elles convergent vers une même conclusion : à Tinshemet, on pensait la mort en termes symboliques, et l'on donnait à voir cette pensée par la couleur. La pratique funéraire devient ainsi une fenêtre rare sur la vie mentale de ces populations disparues. Il faut souligner que l'ocre ne se trouve pas naturellement sur place en telles quantités : le collecter, parfois loin, puis le préparer, suppose un effort délibéré, encore un indice que ce rouge comptait aux yeux des vivants bien au-delà de la simple utilité.
Néandertal et sapiens : voisins, mais surtout partenaires
Le véritable coup de théâtre de Tinshemet tient à l'identité de ceux qui reposent là. Le Levant de cette époque était une zone de contact entre Néandertaliens, venus d'Europe et d'Asie occidentale, et Homo sapiens, arrivés d'Afrique. On savait déjà que ces deux lignées avaient cohabité dans la région. Ce que révèle Tinshemet, c'est qu'elles ne se contentaient pas de coexister à distance : elles interagissaient, partageaient des techniques, des modes de vie et, désormais on le sait, des coutumes funéraires.4
Les auteurs parlent d'une uniformité comportementale entre groupes d'Homo. La formule est forte. Elle signifie que, sur ce territoire et à ce moment, les frontières que nous traçons entre espèces s'estompent au profit de comportements communs. Fabriquer les mêmes outils, chasser le même gibier, enterrer les morts de la même manière : autant de signes d'un monde social où les identités biologiques comptaient moins que les manières de faire partagées. La prudence reste toutefois de mise. Attribuer chaque squelette précisément à Néandertal ou à sapiens demeure délicat, tant les restes du LevantLevantRégion du Proche-Orient méditerranéen (Israël, Liban, Syrie, Jordanie), carrefour majeur des premières migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques).→ humaines hors d'Afrique.→ présentent de traits mêlés, parfois intermédiaires. Ce n'est pas l'étiquette de chaque individu qui importe ici, mais le constat que des comportements identiques traversaient des groupes distincts. La question n'est plus de savoir qui a inventé le rite, mais de comprendre comment il a pu devenir commun.
Le geste inattendu : enterrer ensemble, penser ensemble
Ce que Tinshemet met en lumière, c'est un geste que l'on n'attendait pas à cette échelle : enterrer les morts avec de l'ocre et des offrandes, de façon rituelle, et ce de part et d'autre de la frontière entre espèces. Le rite funéraire n'était pas la propriété d'un peuple ; il circulait, s'apprenait, se transmettait au fil des rencontres.
Ce partage suppose des contacts réguliers et pacifiques, ou du moins assez suivis pour que des pratiques aussi intimes que le traitement des morts passent d'un groupe à l'autre. On imagine des rencontres autour de zones de chasse communes, des échanges de savoir-faire, peut-être des unions. Les données génétiques recueillies ailleurs confirment d'ailleurs les croisements entre Néandertaliens et sapiens. Tinshemet ajoute à ce tableau la dimension du sacré : ces populations ne partageaient pas seulement des gènes et des outils, mais aussi une manière de donner un sens à la mort. La sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques.→, acte hautement symbolique, devient ici la preuve d'une porosité culturelle profonde. Enterrer un mort selon les règles de l'autre, c'est reconnaître une part d'humanité commune ; c'est, en un sens, le contraire de l'étrangeté supposée entre ces deux lignées.
Ce que Tinshemet change pour l'histoire humaine
La portée du site dépasse largement ses cinq tombes. Pendant longtemps, le récit dominant opposait un Néandertal fruste à un sapiens créatif, comme si la modernité comportementale avait été l'apanage de notre seule espèce. Tinshemet fragilise cette vision. Dans le Levant du Paléolithique moyen, les comportements symboliques n'étaient pas le privilège d'une lignée : ils émergeaient, se diffusaient et se stabilisaient au sein d'un réseau de groupes en interaction.
Il faut cependant garder la tête froide. Cinq sépultures, aussi spectaculaires soient-elles, ne referment pas le débat ; elles l'ouvrent. Les prochaines fouilles, les analyses des ossements et l'étude fine des pigments préciseront qui était enterré là et comment. Mais la direction est claire : l'histoire de nos origines ressemble moins à un arbre aux branches nettement séparées qu'à un tissu de fils entrelacés. Néandertaliens et Homo sapiens y apparaissent comme les acteurs d'une même scène culturelle, échangeant techniques, coutumes et croyances. En redonnant vie à ces cinq disparus couchés dans l'ocre, la grotte de Tinshemet nous rappelle que l'humanité, dès ses formes les plus anciennes, s'est construite dans la rencontre autant que dans la lignée.
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