Sept siecles d'inhumations successives
Une tombe situee dans la necropole thebaine, initialement creee pour un dignitaire nomme Nisemro, a ete reutilisee en continu pendant pres de sept siecles, selon une etude publiee en aout 2026 par des chercheurs de l'Universite de Bale et du Conseil supreme des antiquites egyptiennes.1 L'analyse anthropologique et archeologique des restes retrouves dans la sepulture revele au moins douze phases d'inhumation distinctes, s'echelonnant du Nouvel Empire (vers 1550-1070 avant notre ere) jusqu'a la Troisieme Periode Intermediaire (vers 1069-664 avant notre ere). Cette longevite exceptionnelle fait de la tombe de Nisemro l'un des exemples les mieux documentes de reutilisation funeraire dans l'Egypte ancienne.

La pratique de reutilisation des tombes dans l'Egypte ancienne etait bien plus repandue qu'on ne le pensait jusqu'a recemment. Les raisons etaient multiples : economiques (creuser une tombe dans le calcaire thebain est une entreprise couteuse), pratiques (les tombes bien situees, proches des temples ou des acces faciles, etaient rares), et symboliques (etre enterre dans une tombe ancienne conferait parfois un prestige accru, en association avec des ancetres respectes). La tombe de Nisemro illustre ce phenomene avec une precision documentaire exceptionnelle.
Une stratigraphieStratigraphieÉtude de la superposition des couches (strates) d'un site archéologique ; chaque couche correspond à une phase d'occupation et fonde une chronologie relative.→ funeraire remarquable
Nisemro lui-meme est identifie grace aux inscriptions de la chapelle funeraire et aux cartouches designant ses titres : il etait un scribe royal et administrateur sous le regne de Thoutmosis III (vers 1479-1425 avant notre ere). Sa tombe, situee dans le secteur de Cheikh Abd el-Gournah sur la rive ouest de l'actuelle Louxor, comprend une chapelle en T ornee de peintures murales representant des scenes d'offrandes, de banquets funeraires et de chasse dans les marais -- typiques du style artistique de la XVIIIe dynastie.2

Les fouilles menees depuis 2019 ont revele une accumulation de depots funeraires appartenant a au moins douze individus distincts, identifies par analyses ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces.→, anthropologie osseuse et datation radiocarbone. Le plus ancien correspond a Nisemro lui-meme et a sa famille immediate (XVIIIe dynastie). Les suivants, dates par sequences ceramiques et analyses isotopiques, s'etalent sur la XIXe, la XXe, la XXIe et la XXIIe dynasties, revelant sept siecles d'inhumations ininterrompues dans la meme cavite rocheuse.
Particulierement interessante est la phase de la XXIe dynastie (vers 1069-945 avant notre ere), periode pendant laquelle les grands pretres d'Amon exercaient de facto le pouvoir a Thebes. Durant cette epoque troublee, de nombreuses momies royales de la Vallee des Rois furent reenterrees collectivement dans des cachettes pour les proteger des pillards. La tombe de Nisemro semble avoir ete utilisee de maniere similaire pour des membres de la classe sacerdotale locale.
Implications pour l'archeologie funeraire egyptienne
Cette decouverte oblige a reconsiderer les methodes d'analyse des necropoles egyptiennes. Historiquement, les fouilleurs du XIXe et du debut du XXe siecle ont souvent fouille rapidement les tombes secondaires, considerant que les inhumations "intrusives" -- c'est-a-dire posterieures a l'usage initial -- perturbaient et contaminaient les donnees archeologiques. La tombe de Nisemro montre au contraire que ces couches successives sont des archives stratigraphiques d'une richesse exceptionnelle pour comprendre les transformations sociales et religieuses sur plusieurs siecles.

Les analyses ADN ont par ailleurs revele des surprises genealogiques : deux individus inhumes a trois siecles d'intervalle presentent une parente proche, suggerant soit une tradition familiale de reutilisation de la tombe (ce que certains textes egyptiens evoquent), soit une coincidence que seules les analyses genetiques permettent de detecter. Cette dimension genealogique ouvre des perspectives nouvelles sur les strategies commemoratives et memoriales des elites egyptiennes non royales, dont les tombes et les liens familiaux sont beaucoup moins bien documentes que ceux des pharaons.
Sources
1. Bickel S. et al., "Seven centuries of funerary reuse: the tomb of Nisemro at Sheikh Abd el-Qurna", rapport preliminaire, Journal of Egyptian Archaeology, aout 2026.
2. Porter B., Moss R. L. B., Topographical Bibliography of Ancient Egyptian Hieroglyphic Texts, Reliefs, and Paintings, vol. I (2), Clarendon Press, Oxford, 1960.
3. Reeves N., Wilkinson R. H., The Complete Valley of the Kings, Thames and Hudson, Londres, 1996.
4. Dodson A., Ikram S., The Tomb in Ancient Egypt, Thames and Hudson, Londres, 2008.
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