Un colloque au sommet pour une question fondamentale

Le 16 juin 2026, l'amphithéâtre Marguerite de Navarre du Collège de France accueillait un colloque international d'une journée entière consacré à l'une des questions les plus débattues de la paléoanthropologiePaléoanthropologieScience qui étudie l'évolution humaine à partir des restes fossiles d'hominidés (os, dents, empreintes) et de leur contexte, pour reconstituer nos origines biologiques. : que s'est-il vraiment passé entre les derniers NéandertaliensNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent. et les premiers Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens. d'Europe ? Organisé par Jean-Jacques Hublin, titulaire de la chaire de Paléoanthropologie depuis 2021, l'événement réunissait sept spécialistes de renom , archéologues, paléogénéticiens, anthropologues , pour confronter leurs données sur la transition entre le Paléolithique moyenPaléolithique moyenPériode du Paléolithique (env. 300 000 à 40 000 ans) associée surtout à Néandertal et aux premiers Homo sapiens, marquée par l'outillage Levallois. et le Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien)..

Les conférences ont été filmées et mises en ligne sur la chaîne Sciences de la vie du Collège de France. Elles constituent une ressource exceptionnelle pour qui veut comprendre l'état actuel de la science sur ce moment charnière. Voici notre décryptage, conférence par conférence, enrichi du contexte scientifique qui les éclaire.

La transition : rupture ou continuum ?

Entre environ −50 000 et −35 000 ans, le registre archéologique européen subit une métamorphose sans précédent. Les industries à éclats caractéristiques du MoustérienMoustérienIndustrie lithique caractéristique de Néandertal, fondée sur la technique Levallois de débitage des éclats. laissent progressivement la place à des productions lamellaires, des outils en os travaillé, des parures de coquillages ou de dents percées, et , fait décisif , aux premières œuvres d'art figuratif connues. Pendant ce même intervalle, les Néandertaliens disparaissent.

La coïncidence a longtemps alimenté un scénario simple : Homo sapiens arrive, Néandertal s'efface. Mais les données accumulées depuis les années 2010 , séquençageSéquençageLecture de l'ordre des bases (A, T, G, C) d'une molécule d'ADN ; le séquençage à haut débit lit des millions de fragments en parallèle. d'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe., datations uranium-thorium de haute précision, réévaluation des assemblages de transition , dressent un tableau bien plus nuancé : des périodes de coexistence allant de quelques siècles à plusieurs millénaires, des échanges culturels probables, une extinction qui varie fortement selon les régions, et des industries dites "de transition" dont l'attribution biologique reste disputée.

Pointes de Châtelperron, industrie lithique de transition Néandertal-Sapiens
Pointes de Châtelperron , la lame caractéristique à dos abattu de l'industrie châtelperronienne, associée aux Néandertaliens tardifs d'Europe occidentale. Ces outils, proches morphologiquement des productions aurignaciennesattribuées à Homo sapiens, sont au cœur du débat sur l'acculturation. © Wikimedia Commons / domaine public.

C'est précisément l'enjeu de ce colloque : la transition est-elle une rupture biologique (remplacement d'une espèce par une autre) ou un processus plus graduel, mêlant flux géniques, transferts culturels et adaptations locales ? La réponse, comme le montrent les sept conférences, est probablement différente selon les régions du monde.

Les conférences filmées , notre décryptage

Conférence 1 , Jean-Jacques Hublin : cadrer la question

Hublin - Du Paléolithique moyen au Paléolithique supérieur : une transition ?

Du Paléolithique moyen au Paléolithique supérieur : une transition ?

Jean-Jacques Hublin , Collège de France, 16 juin 2026 (09h15, 09h55)

La conférence d'ouverture de Hublin pose les termes du débat avec une précision chirurgicale. Il rappelle que le mot "transition" lui-même est ambigu : s'agit-il d'une rupture technologique, d'un remplacement démographique, ou des deux à la fois ? Il présente l'état des datations actuelles et souligne que la frontière Paléolithique moyen / supérieur n'est pas synchrone à l'échelle mondiale , elle commence plus tôt au LevantLevantRégion du Proche-Orient méditerranéen (Israël, Liban, Syrie, Jordanie), carrefour majeur des premières migrations humaines hors d'Afrique. et en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde. du Nord qu'en Europe occidentale.

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Conférence 2 , Tsenka Tsanova : l'Europe centrale et orientale

Tsanova - Transitional MP-UP Industries in Central-Eastern Europe

What Are the "Transitional" MP-UP Industries in Central-Eastern and Southeastern Europe ?

Tsenka Tsanova , Collège de France, 16 juin 2026 (11h00, 11h40)

Tsanova se concentre sur un arc géographique capital : des Balkans à la plaine d'Europe centrale, où se croisent des industries Levallois tardives, des technocomplexes à lames et les premières industries du Paléolithique supérieur initial. Elle montre que les vagues de dispersion d'Homo sapiens ne constituent pas un front unifié mais plusieurs flux successifs, repérables à travers les changements technologiques , du Levallois au laminaire , qui jalonnent la transition.

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Conférence 3 , Nicolas Zwyns : l'Extrême-Orient

Nicolas Zwyns (Université de Californie, Davis) déplace le regard vers un angle trop souvent négligé : l'Asie orientale et la Mongolie. Sa conférence, intitulée Point de bascule : les débuts du Paléolithique supérieur en Extrême-Orient, montre que la transition ne se lit pas uniquement en Europe. Des assemblages laminaires comparables à ceux du Paléolithique supérieur européen apparaissent en Mongolie entre −45 000 et −40 000 ans, parfois avant les équivalents européens. Une vidéo disponible prochainement sur la chaîne du Collège de France.

Conférence 4 , Arev Pelin Sümer : la génétique des interactions

La paléogénéticienne Arev Pelin Sümer aborde la question sous l'angle des ADN anciens : que révèlent les génomes des individus qui vivaient pendant la transition ? Ses données confirment que des flux géniques entre Néandertaliens et Homo sapiens ont bien eu lieu , mais les signaux sont asymétriques et géographiquement variables. La conférence (Genetic Insights into Neandertal, Modern Human Interactions) sera bientôt en ligne.

Conférence 5 , Marie Soressi : l'Europe occidentale

Spécialiste des industries dites "de transition" en Europe occidentale, Marie Soressi analyse le ChâtelperronienChâtelperronienCulture matérielle de transition (~45 000-40 000 ans) à la charnière du Paléolithique moyen et supérieur en France et au nord de l'Espagne ; couteaux à dos courbe et, à la Grotte du Renne d'Arcy, parures et outils en os attribués à Néandertal. sous un prisme renouvelé. Alors que le débat sur son attribution à Néandertal ou à Homo sapiens semblait tranché, de nouvelles analyses taphonomiques et des redatations relancent les interrogations. Sa conférence Les industries dites de "transition" en Europe occidentale sera mise en ligne dans les prochaines semaines.

Entrée de la grotte de Bacho Kiro, Bulgarie
La grotte de Bacho Kiro (Bulgarie centrale), fouillée par une équipe internationale dirigée par Jean-Jacques Hublin, a livré les restes osseux de plusieurs individus Homo sapiens datés entre −45 900 et −43 000 ans , parmi les plus anciens d'Europe. Des pendentifs en dents d'ours et de cerf accompagnaient les dépôts. © Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0.

Bacho Kiro est devenu un site de référence pour la question de la transition. Les individus trouvés dans ses couches du Paléolithique supérieur initial présentent un ADN qui témoigne d'une introgressionIntrogressionTransfert durable de fragments d'ADN d'une population ou d'une espèce vers une autre à la suite de métissages répétés, détectable dans les génomes longtemps après. néandertalienne récente : leurs ancêtres néandertaliens n'étaient éloignés que de 6 générations au maximum. Un signe que la coexistence était non seulement géographique, mais aussi reproductive.

Conférence 6 , Juliette Henrion : Arcy-sur-Cure, les derniers Néandertaliens de France

Henrion - Arcy-sur-Cure, sur les traces des derniers Néandertaliens de France

Arcy-sur-Cure : sur les traces des derniers Néandertaliens de France

Juliette Henrion , Collège de France, 16 juin 2026 (15h20, 16h00)

Arcy-sur-Cure (Yonne) est l'un des sites châtelperroniens les mieux documentés d'Europe. Henrion présente les résultats des fouilles récentes dans la Grotte du Renne, qui ont livré des restes néandertaliens associés à des parures , dents percées, os incisés, fossiles collectés , et à des outils d'aspect supérieur. La controverse sur l'intégrité stratigraphique de ces couches n'est pas close, mais de nouvelles analyses micro-taphonomiques apportent des éléments décisifs.

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Conférence 7 , Solange Rigaud : parures, réseaux sociaux et diversification culturelle

Rigaud - Parures, réseaux sociaux et diversification culturelle durant la transition

Parures, réseaux sociaux et diversification culturelle durant la transition Paléolithique moyen, supérieur

Solange Rigaud , Collège de France, 16 juin 2026 (16h20, 17h00)

Cette conférence aborde l'une des questions les plus fascinantes de la transition : l'explosion soudaine des parures corporelles. Dents percées, coquillages, os gravés, colorants , ces objets symboliques témoignent de réseaux d'échanges à longue distance et d'une identité culturelle affichée. Rigaud montre comment la distribution géographique de ces parures permet de reconstituer des réseaux sociaux préhistoriques et de distinguer les groupes culturels qui coexistaient pendant la transition.

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Outils en os de la culture aurignacienne, Paléolithique supérieur
Outils en os de culture aurignacienne : sagaies à base fendue, poinçons, perles tubulaires. Ces objets, absents du Moustérien, apparaissent massivement avec l'AurignacienAurignacienPlus ancienne culture du Paléolithique supérieur européen (env. −43 000 à −33 000), associée à l'arrivée d'Homo sapiens et aux premières œuvres d'art. , la première industrie du Paléolithique supérieur clairement associée à Homo sapiens en Europe. © Wikimedia Commons / CC BY 2.0.

La prolifération de l'outillage en matière dure animale (os, bois de cervidé, ivoire) est l'un des marqueurs les plus nets de la transition. Ces matériaux permettent des formes impossibles à obtenir en silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants. , sagaies élancées, hameçons, aiguilles à chas , et témoignent d'une planification technique et d'une transmission culturelle d'une nature nouvelle.

Ce que dit la science , au-delà des vidéos

Plusieurs études récentes éclairent les questions soulevées dans ce colloque. En 2023, une étude publiée dans Nature a confirmé la présence d'Homo sapiens à Ranis (Allemagne) dès −45 000 ans , des individus adaptés aux steppes froides du stade isotopique 3, bien avant les occupations durables. En 2024, une étude parue dans Science Advances a modélisé les dynamiques de coexistence Néandertal, sapiens en fonction de la capacité de charge des milieux : dans les environnements à faible productivité, les Néandertaliens disparaissaient avant même l'arrivée massive d'Homo sapiens, sous l'effet de la seule compétition indirecte pour les ressources.

La paléogénomiquePaléogénomiqueÉtude des génomes anciens à partir d'ADN conservé dans os, dents ou sédiments, pour retracer l'évolution et les lignées. a révélé que les Européens actuels portent entre 1 et 4 % d'ADN néandertalien, hérité d'au moins deux épisodes d'introgression. Mais les individus de Bacho Kiro présentent un taux bien plus élevé (3 à 8 %), suggérant que les contacts génétiques étaient plus intenses au moment de la transition elle-même qu'ils ne le sont dans le génome des populations actuelles , signe que certains lignages à forte composante néandertalienne se sont éteints sans descendance moderne.

Une étude de 2025 publiée dans PNAS a apporté de nouvelles données sur le site de la Roche-à-Pierrot (Saint-Césaire), en analysant des parures châtelperroniennes , coquilles perforées et pigments ocres , associées à des restes néandertaliens. Ces parures présentent des similitudes frappantes avec les productions aurignaciennes contemporaines : la question de l'invention indépendante versus l'acculturation reste ouverte, mais les données orientent vers des interactions réelles entre les deux populations.

Notre regard

Ce colloque du Collège de France est une leçon de méthode autant qu'une mise à jour scientifique. Il montre que la transition Paléolithique moyen, supérieur n'est pas un événement, c'est un processus , géographiquement hétérogène, biologiquement complexe, culturellement multiforme. Il n'y a pas eu un "big bang" cognitif qui aurait soudainement doté Homo sapiens de la supériorité sur Néandertal. Il y a eu des contacts, des emprunts, des extinctions locales, des persistances régionales, et finalement une bascule dont nous ne comprenons encore que partiellement les mécanismes.

Les sept conférences disponibles (et celles qui seront prochainement mises en ligne) forment un panorama exceptionnel de l'état de la recherche en 2026. Elles sont gratuites, accessibles à tous, et d'un niveau scientifique rarement atteint dans la vulgarisation. Une ressource à mettre en favori.

Les conférences de Zwyns (Extrême-Orient), Sümer (génétique) et Soressi (Europe occidentale) seront ajoutées dès leur mise en ligne sur la chaîne Sciences de la vie , Collège de France.

Sources et références