Le bois est le grand absent de la PréhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→. Il a pourtant servi à presque tout : se chauffer, chasser, creuser, bâtir, transporter, cuisiner. Mais il pourrit en quelques années, et il ne nous reste le plus souvent que les pierres taillées, comme si nos ancêtres n'avaient vécu que de silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants.→. À l'Abric Romaní, un abri-sous-rocheAbri-sous-rocheCavité peu profonde au pied d'une falaise ou sous un surplomb rocheux, offrant un abri naturel ; lieu privilégié d'habitat et d'art rupestre préhistorique.→ de Catalogne, la nature a fait une exception. Des eaux chargées de calcaire ont enveloppé les objets en bois abandonnés par les Néandertaliens, puis les ont moulés dans la pierre avant qu'ils ne disparaissent. Une étude publiée le 10 octobre 2026 dans la revue Science Advances dresse l'inventaire de ces fantômes de bois : lances, gourdin, bâtons à fouir, plateaux d'écorce, perches de huttes.12

L'étude, dirigée par Palmira Saladié, de l'Institut catalan de paléoécologiePaléoécologieÉtude des écosystèmes du passé et de leurs relations avec l'environnement, reconstitués à partir de fossiles, d'ADN et de sédiments.→ humaine et d'évolution sociale (IPHES-CERCA) et de l'université Rovira i Virgili, avec notamment Gema Chacón et Josep Vallverdú, offre une image rare de la vie quotidienne de NéandertalNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent.→, dans tout ce qu'elle avait de périssable.1

Un abri au pied d'une falaise de travertin

L'Abric Romaní s'ouvre à Capellades, à une soixantaine de kilomètres à l'ouest de Barcelone, au pied d'une falaise de travertin, une roche formée par le dépôt du calcaire dissous dans les eaux de source. Le site est connu depuis le début du XXe siècle et fouillé de manière systématique depuis 1983, d'abord sous la direction d'Eudald Carbonell. Plus de quarante ans de travaux y ont mis au jour une séquence d'une vingtaine de mètres de dépôts, qui couvre l'essentiel du PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→ moyenPaléolithique moyenPériode du Paléolithique (env. 300 000 à 40 000 ans) associée surtout à Néandertal et aux premiers Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→, marquée par l'outillage Levallois.→ récent.1

Empreinte en creux d'un objet en bois conservée dans le travertin du niveau R de l'Abric Romaní
Négatif d'un objet en bois dans le niveau R de l'Abric Romaní : le bois a disparu, mais sa forme est restée moulée dans le travertin. (Crédit : Palmira Saladié, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Les seize niveaux archéologiques étudiés s'échelonnent entre environ 62 000 et 40 000 ans. Pendant plus de vingt millénaires, des groupes néandertaliens sont revenus s'installer sous cet abri, y allumant des feux, y découpant leurs proies, y taillant le silex.12 Mais ce qui rend l'Abric Romaní unique au monde, c'est la manière dont il a conservé le bois.

Des moules de pierre autour du bois disparu

Au fil des millénaires, des eaux riches en carbonate de calcium ont ruisselé sur le sol de l'abri. Lorsqu'elles recouvraient un morceau de bois abandonné, branche, bûche ou outil, elles déposaient autour de lui une gangue minérale. Le bois finissait par se décomposer, mais la gangue restait, conservant en creux sa forme exacte. Certains de ces moules naturels sont si précis qu'ils gardent la trace de la structure cellulaire du bois, permettant d'identifier l'essence de l'arbre.13

D'autres pièces ont survécu parce qu'elles avaient été carbonisées, dans un foyer ou après leur abandon, souvent associées à leur propre empreinte. Au total, les chercheurs ont analysé 597 restes ligneux. La grande majorité correspond à du bois ordinaire : troncs, branches, brindilles, racines et surtout bois de feu. Le pin sylvestre domine largement, puisqu'il représente plus de 90 % des charbons identifiés dans les foyers.1 Mais parmi ces centaines de restes, treize pièces, réparties dans huit niveaux, portent des traces indiscutables de fabrication ou d'utilisation.

Deux lances pour chasser le cerf

Les objets les plus spectaculaires proviennent du niveau R, le plus ancien fouillé. Il s'agit de deux lances. La première mesure 2,45 mètres, la seconde 1,99 mètre, conservée en trois fragments. Près de la plus longue gisaient des restes de cerfs élaphes, dont trois crânes de mâles adultes encore pourvus de leurs bois.1

Réplique en bois d'un outil néandertalien de l'Abric Romaní présentée sur fond gris avec une échelle
Réplique d'un outil en bois de l'Abric Romaní, reconstitué à partir de son empreinte dans le travertin. (Crédit : Thilo Parg, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Selon les chercheurs, la plus longue était probablement une arme d'estoc, conçue pour frapper de près plutôt que pour être lancée.2 Elle rappelle que les Néandertaliens chassaient souvent au corps à corps, une pratique risquée dont témoignent les nombreuses fractures retrouvées sur leurs squelettes. Ces lances viennent compléter le petit corpus d'armes en bois du Paléolithique, dominé par les célèbres lances de SchöningenSchöningenSite allemand ayant livré huit lances de jet en bois vieilles d'environ 300 000 ans, parmi les plus anciennes armes en bois connues.→, en Allemagne, et par les bâtons de Poggetti Vecchi, en Italie, durcis au feu il y a environ 170 000 ans.1

Un gourdin « extraordinaire »

Le niveau P a livré une pièce plus énigmatique. Taillée dans un seul morceau de bois, elle possède un manche d'environ 16 centimètres et une extrémité élargie, asymétrique, en forme de demi-lune. Des stries de raclage montrent qu'elle a été façonnée intentionnellement. Elle porte aussi des traces de brûlure, sans doute survenues après son abandon.1

À quoi servait-elle ? Les chercheurs hésitent. Il pourrait s'agir d'une massue destinée à achever les proies, d'un percuteur pour travailler d'autres matériaux, ou même d'un objet à valeur symbolique. « C'est une pièce extraordinaire », souligne Palmira Saladié.2 Les gourdins sont presque inconnus au Paléolithique moyen : le bois qui les composait a presque toujours disparu sans laisser de trace.

Des plateaux d'écorce près du feu

Les fouilles ont aussi révélé des objets du quotidien que l'on n'aurait jamais imaginé retrouver. Dans les niveaux H et O, quatre fragments d'écorce carbonisés, aplatis ou légèrement concaves, gisaient à proximité des foyers. Pour les chercheurs, il pourrait s'agir de plateaux ou de récipients peu profonds, servant à garder la nourriture hors du sol, à contenir des végétaux ou du miel, ou encore à manipuler la cendre.12

Ces récipients étaient fabriqués en écorce de genévrier, plus souple, alors que le pin sylvestre était préféré pour le feu et pour les outils robustes.2 Les Néandertaliens connaissaient donc les propriétés des différentes essences et choisissaient le bois en fonction de l'usage, comme le ferait un artisan. D'autres petits objets, poinçons destinés à percer des matériaux souples et petites boulettes de bois, complètent cet inventaire.

Une cuisine, un coin pour dormir, des abris

Le bois de l'Abric Romaní ne révèle pas seulement des outils, mais aussi l'organisation de l'espace. Dans le niveau I, deux bâtons croisés au-dessus d'un foyer pourraient avoir formé une petite structure surélevée, une sorte de gril ou de claie pour fumer la viande.12

Photographies de fouille montrant des foyers et l'empreinte d'une longue perche en bois dans le niveau N de l'Abric Romaní
Dans le niveau N, plusieurs petits foyers entourent l'empreinte d'une perche de bois de 5,10 mètres, peut-être l'élément d'un pare-vent délimitant une zone de repos. (Crédit : IPHES, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Dans le niveau N, une longue perche de 5,10 mètres, soigneusement débarrassée de ses branches, était entourée de cinq petits foyers. Les chercheurs y voient le support d'un pare-vent ou d'un abri léger, peut-être d'une structure en trépied, protégeant une zone de repos où chacun disposait de son propre petit feu.12 L'idée d'un espace réservé au sommeil, aménagé avec des foyers individuels et des cloisons de bois, renvoie l'image d'une vie domestique bien plus structurée qu'on ne l'a longtemps prêtée à Néandertal.

Enfin, plusieurs bâtons épais et pointus, retrouvés dans les niveaux J et O, pourraient avoir servi de bâtons à fouir, pour déterrer des racines et des tubercules ou creuser des fosses de foyer. Les chercheurs restent toutefois prudents : la forme de ces objets ne permet pas toujours de trancher entre plusieurs usages possibles.1

Une forêt de pins autour de l'abri

Le bois retrouvé à l'Abric Romaní raconte aussi l'histoire du paysage. La domination écrasante du pin sylvestre, aussi bien dans les foyers que parmi les outils, indique que l'abri était entouré de forêts claires de conifères, typiques des phases fraîches de la dernière période glaciaire dans le nord-est de la péninsule Ibérique. Le genévrier, arbuste robuste des milieux ouverts, complétait ce décor.1

Pour les Néandertaliens de Capellades, cette forêt était un garde-manger, une réserve de combustible et un atelier. Chaque niveau de l'abri témoigne de cette relation intime avec les arbres : on y brûlait du bois en quantité, on y façonnait des armes et des ustensiles, on y édifiait des structures. Une économie entièrement tournée vers la forêt, dont le silex ne laissait rien deviner.

Ce que le silex ne dit pas

Pour les archéologues, l'Abric Romaní offre une leçon de modestie. Sur la plupart des sites paléolithiques, on reconstruit la vie des Néandertaliens à partir des pierres taillées et des os d'animaux, seuls vestiges à avoir résisté au temps. Or les outils en pierre ne représentent sans doute qu'une petite partie de leur équipement. Le bois servait à fabriquer des manches, des armes, des récipients, des structures. Sans lui, l'image que nous avons de ces sociétés est forcément tronquée.

Les découvertes de Capellades rejoignent celles d'autres sites exceptionnels. À Kalambo Falls, en Zambie, des troncs assemblés il y a au moins 476 000 ans constituent la plus ancienne structure en bois connue. À Aranbaltza, au Pays basque, un bâton à fouirbâton à fouirOutil en bois pointu servant à creuser le sol pour extraire racines, tubercules ou petits animaux.→ néandertalien a été daté d'environ 90 000 ans.1 Et en Grèce, à Marathousa 1Marathousa 1Site paléolithique de plein air du bassin de Mégalopolis, en Grèce, au bord d'un ancien lac, où furent trouvés les plus anciens outils en bois portatifs.→, des outils en bois de 430 000 ans ont récemment été identifiés. Pièce après pièce, ces trouvailles révèlent une véritable culture du bois, aussi ancienne que la taille de la pierre.

Des artisans attentifs à leur matériau

Ce que montrent surtout les objets de l'Abric Romaní, c'est la finesse du savoir-faire néandertalien. Choisir le pin pour sa rigidité et le genévrier pour sa souplesse, écorcer et redresser une perche de plus de cinq mètres, façonner un gourdin dans un bloc unique, durcir et appointer une lance de près de deux mètres et demi : tout cela suppose une connaissance intime de la forêt et une maîtrise des gestes transmise de génération en génération.12

Ces artisans utilisaient des outils de pierre pour travailler le bois, mais aussi le feu, qui permet de durcir une pointe ou de faciliter le raclage. Leurs campements apparaissent désormais comme des lieux aménagés avec soin, où l'on cuisinait, dormait, réparait les armes et conservait la nourriture. Une image très éloignée de la caricature d'un être fruste, longtemps associée à Néandertal.

L'Abric Romaní n'a sans doute pas livré tous ses secrets. Ses dépôts de travertin, qui ont figé pendant des dizaines de milliers d'années les traces les plus fragiles de la vie néandertalienne, continuent d'être fouillés. Chaque nouvelle empreinte pourrait révéler un objet que l'on ne soupçonnait pas, et compléter ce rare inventaire du monde en bois de nos cousins disparus.