Voilà près de cent ans qu'une question hantait les égyptologues : les centaines de corps alignés autour des tombes royales d'AbydosAbydosSite sacré de Haute-Égypte, nécropoleNécropoleVaste ensemble de sépultures, « ville des morts » organisée, souvent sur plusieurs époques.→ des premiers rois (Umm el-Qaab) et grand centre du culte d'Osiris.→ étaient-ils ceux de serviteurs sacrifiés à la mort de leur roi, ou de simples défunts enterrés là au fil du temps ? Une étude signée Roselyn Campbell, anthropologue à l'université Purdue (Indiana), et publiée le 5 octobre 2026 dans la revue Frontiers in Environmental Archaeology, apporte enfin une réponse matérielle. En réexaminant avec des méthodes médico-légales modernes une collection de crânes oubliée depuis un siècle, la chercheuse a identifié des fractures qui ne doivent rien au hasard ni au temps, mais à des coups portés autour du moment de la mort.1
Un siècle de doute autour d'Abydos
Dans les années 1920, l'archéologue britannique Flinders Petrie fouille à Abydos, en Haute-Égypte, les complexes funéraires des premiers pharaons. Autour des tombes royales de la première dynastiePremière dynastiePremiere lignee de rois de l'Egypte unifiee, vers 3100 a 2900 avant notre ere, qui pratiqua le sacrifice de serviteurs.→, il met au jour des centaines de sépultures plus modestes, soigneusement disposées en rangées régulières. Ce nombre inhabituel et cet agencement ordonné le frappent aussitôt : on dirait moins un cimetière qui se serait rempli peu à peu qu'un ensemble constitué d'un seul coup, comme si tous ces gens avaient été inhumés en même temps que le souverain.2

Petrie remarque que plusieurs de ces défunts étaient accompagnés de stèles portant des titres comme celui de porteur du sceauSceauPetit objet gravé (souvent en stéatite) servant à imprimer une marque dans l'argile ; les sceaux de l'Indus, à animaux et signes, attestent administration et échanges, mais leur écriture reste indéchiffrée.→, signe qu'ils avaient servi le roi de leur vivant. L'hypothèse du sacrifice de serviteurs lui vient naturellement : au décès du pharaonPharaonTitre du souverain de l'Égypte antique, considéré comme un dieu vivant garant de l'ordre cosmique (la Maât), chef suprême de l'État, de l'armée et du culte.→, son entourage l'aurait suivi dans la tombe pour continuer à le servir dans l'au-delà. Mais l'archéologue se heurte à un obstacle de taille. Sur les ossements, il ne trouve aucune marque claire de violence, aucune blessure mortelle évidente. Faute de preuve, l'idée reste une intuition, et la question du sacrifice humain en Égypte ancienne nourrit depuis lors un débat sans fin.
Les corps exhumés connaissent ensuite des sorts divers. Petrie en réinhume la plupart sur place, les laissant au désert d'où il les avait tirés. Quelques dizaines de crânes, en revanche, prennent le chemin de l'Angleterre et rejoignent les collections Duckworth de l'université de Cambridge. Là, rangés dans des boîtes, ils dorment près d'un siècle sans que personne ne les étudie vraiment, témoins muets d'une énigme laissée en suspens.
Le débat n'avait pourtant jamais cessé. Certains spécialistes tenaient le sacrifice de serviteurs pour un fait acquis, d'autres y voyaient une interprétation moderne plaquée sur des tombes qu'on comprenait mal, voire un simple cimetière familial ou de cour qui se serait rempli de morts naturelles. L'alignement des sépultures, leur fermeture apparemment simultanée et les titres gravés plaidaient pour le sacrifice ; l'absence de blessures le contredisait. Faute d'ossements à réexaminer, la discussion tournait en rond depuis des décennies, chacun campant sur ses positions. C'est précisément ce blocage que la redécouverte des crânes de Cambridge pouvait lever.
Rouvrir un dossier resté clos à Cambridge
C'est cette collection oubliée que Roselyn Campbell a entrepris de rouvrir. Au total, elle a pu examiner 46 individus, soit la fraction des sépultures d'Abydos dont les restes avaient été conservés. La chercheuse a appliqué à ces crânes l'arsenal de l'anthropologie médico-légale contemporaine : observation minutieuse des lésions, imagerie, analyse de la structure de l'os, afin de distinguer ce qui relève d'une blessure infligée de son vivant de ce qui n'est qu'une cassure survenue après l'enterrement, sous le poids des sédiments ou lors des fouilles.3

Le résultat est net. Sur les 46 crânes, 18 présentent des lésions que Campbell réinterprète comme des traumatismes périmortemPérimortemQui survient autour du moment de la mort, par opposition aux lesions produites longtemps apres l'inhumation.→, c'est-à-dire survenus autour du moment de la mort, et non après l'inhumation. Ces mêmes marques avaient pourtant été attribuées autrefois à des causes naturelles ou à une dégradation postérieure. En changeant de regard et d'outils, la chercheuse fait donc surgir d'un matériel ancien une information que ses prédécesseurs n'avaient pas su lire. Dix-huit cas sur quarante-six, c'est près de quatre crânes sur dix qui portent la trace d'une mort violente.
La distinction entre blessure périmortem et dommage postérieur est au cœur de la démonstration. Un os vivant, ou fraîchement mort, ne casse pas de la même manière qu'un os sec enfoui depuis des millénaires : la forme des fractures, l'état des bords, la réaction de la matière osseuse racontent chacun une histoire différente. C'est précisément cette lecture fine que les techniques récentes autorisent et que l'examen des années 1920 ne permettait pas. Ce que Petrie avait pris pour de simples cassures accidentelles redevient, sous le regard de la médecine légale, la signature de coups portés.
Ce retournement illustre une tendance de fond de l'archéologie actuelle, celle qui consiste à rouvrir les collections anciennes avec des outils neufs plutôt qu'à multiplier les fouilles. Des milliers d'ossements, exhumés il y a un siècle et dormant dans les réserves des musées, peuvent ainsi livrer des données inédites sans qu'on perturbe davantage les sites. Le cas d'Abydos montre qu'un matériel jugé épuisé par une génération de chercheurs peut redevenir, pour la suivante, une source de premier ordre. Encore fallait-il poser les bonnes questions et disposer des bons instruments.
Des fractures qui racontent la mort
Quelle forme prennent ces blessures ? Pour la plupart, il s'agit de fractures linéaires, de longues fissures qui courent sur la voûte du crâne. Selon Campbell, ce type de lésion se produit lorsque le crâne est frappé par un objet relativement large avec une force modérée : en raison de la forme arrondie de la boîte crânienne, le choc se disperse à travers la voûte au lieu de se concentrer en un point. De telles fractures, écrit-elle, provoquent souvent une perte de connaissance rapide, des hémorragies internes et la mort, à moins d'une intervention pour soulager la pression.1

Quelques crânes portent d'autres traces, des lésions par arme tranchante, dont une au-dessus de l'orbite, évoquant un coup porté près de l'œil. L'instrument reste cependant une énigme. L'iconographie royale égyptienne montre volontiers le pharaon abattant ses ennemis d'un coup de massue, geste codifié de la victoire et de la domination. Or les blessures observées ne correspondent pas à une massue. D'après Campbell, l'objet le plus probable aurait été plat, à bord droit et relativement léger, sans doute fait d'une matière comme le bois plutôt que la pierre. Aucune arme de ce type n'a été retrouvée dans les cimetières, et la chercheuse se garde de toute affirmation définitive sur la méthode exacte d'exécution.
Un spécialiste extérieur à l'étude, l'égyptologue Jacobus van Dijk, de l'université de Groningue, salue ces travaux tout en avouant sa surprise. Les rares représentations anciennes de mise à mort rituelle montrent en effet une victime agenouillée, les mains liées dans le dos, poignardée à la poitrine : un scénario éloigné des coups portés à la tête que révèlent les crânes d'Abydos. L'écart entre l'image officielle et la réalité des ossements rappelle combien les sources figurées ne disent pas toujours ce que les corps, eux, ont subi.
Les vingt-huit silencieux
Restent les vingt-huit autres crânes, ceux qui ne montrent aucune trace visible de violence. Faut-il en conclure que ces personnes sont mortes naturellement ? La prudence s'impose, car l'absence de marque sur l'os ne signifie pas l'absence de mort provoquée.2

Plusieurs modes de mise à mort ne laissent en effet aucune empreinte sur le squelette. Un empoisonnement, un étranglement, une asphyxie peuvent tuer sans briser le moindre os. Rien n'interdit donc que certains de ces vingt-huit individus aient été sacrifiés par des moyens que l'archéologie ne peut plus détecter. À cela s'ajoute le contexte, décisif : la disposition en rangées, la proximité immédiate de la tombe royale, les titres de serviteurs gravés sur les stèles. Tout concourt à penser que l'ensemble du groupe a été inhumé en même temps que le roi, et donc sacrifié, même si seule une partie en porte aujourd'hui la preuve osseuse.
Il faut aussi mesurer les limites de l'échantillon. Les crânes conservés ne représentent qu'une faible fraction, de l'ordre de 5 à 15 pour cent, des personnes jadis inhumées autour de chaque enceinte. L'immense majorité des corps a disparu, réinhumée par Petrie ou perdue. Les dix-huit cas de traumatisme ne sont donc qu'un aperçu partiel d'un phénomène sans doute bien plus vaste. La sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques.→ annexeSépulture secondaireInhumation d'ossements déplacés après une première décomposition, et non d'un corps entier.→ d'Abydos livre ainsi ce qu'elle peut encore livrer : assez pour établir la réalité du sacrifice, trop peu pour en mesurer l'ampleur exacte.
Un cortège pour l'éternité
Au-delà des crânes, c'est tout un pan de l'histoire des débuts de l'ÉgypteÉgypte ancienneCivilisation développée le long du Nil durant près de trois millénaires, de l'unification vers 3100 av. J.-C. à l'époque gréco-romaine ; elle a légué les pyramides, les temples et l'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire.→ hiéroglyphique.→ qui se dessine. Entre 3100 et 2900 avant notre ère environ, au lendemain de l'unification de la Haute et de la Basse-Égypte, au moins cinq souverains de la première dynastie se sont fait accompagner dans la mort par des sujets mis à mort. Les tombes d'Abydos réexaminées par Campbell sont celles des rois Djer et Djet, ainsi que de Mérétneith, une femme qui exerça vraisemblablement le pouvoir.1
Pourquoi tuer ainsi des dizaines de serviteurs ? Les chercheurs y voient la conjonction de deux logiques. La première est religieuse : fournir au roi défunt un entourage complet, des serviteurs, des artisans, des proches, pour qu'il continue à régner et à être servi dans l'au-delà comme il l'était de son vivant. La seconde est politique : rien ne démontre mieux la puissance d'un souverain que sa capacité à ordonner la mort de son entourage et à l'emporter avec lui dans la tombe. Le sacrifice humain devient alors une mise en scène de l'autorité royale, une affirmation spectaculaire du pouvoir absolu que les premiers pharaons sont en train de construire.
Cette pratique s'inscrit dans un moment très particulier, celui où la royauté égyptienne se cherche et s'impose. L'État vient de naître, le pharaon doit asseoir sa légitimité, et le faste funéraire, jusque dans sa cruauté, participe de cette démonstration. Loin d'un rite immémorial, le sacrifice de serviteurs apparaît comme un phénomène daté, concentré sur les toutes premières générations de rois unificateurs.
L'Égypte n'est d'ailleurs pas un cas isolé. D'autres sociétés anciennes, à des moments comparables de construction du pouvoir royal, ont connu des pratiques voisines, où la mort du souverain entraînait celle de son entourage. Ce parallèle invite à lire le phénomène d'Abydos moins comme une singularité égyptienne que comme une étape possible dans la formation des premiers États, lorsque l'autorité naissante cherche à s'inscrire dans les corps autant que dans la pierre. Les travaux de Campbell, qui doivent déboucher sur un ouvrage à paraître, fournissent aux partisans de cette lecture un argument matériel qui leur manquait.
La fin d'une pratique
Car le plus frappant, peut-être, est la brièveté du phénomène. Le sacrifice de serviteurs semble disparaître dès la fin de la première dynastie, après avoir duré tout au plus deux siècles, voire moins. À mesure que la royauté se consolide et trouve d'autres moyens d'affirmer sa puissance, elle renonce à cette démonstration sanglante.4
Un substitut prend alors le relais. Aux serviteurs de chair et de sang se substituent des figurines votives, de petites statuettes déposées dans la tombe et censées servir le roi dans l'au-delà à la place des vivants. La croyance demeure, celle d'un souverain entouré de son personnel pour l'éternité, mais sa traduction change radicalement : on ne tue plus, on représente. Ce glissement du corps réel à l'effigie dit sans doute une évolution profonde du pouvoir, désormais assez assuré pour n'avoir plus besoin de prouver sa force par le sang.
Il reste que beaucoup de dossiers demeurent ouverts. Petrie ayant réinhumé la plupart des corps, l'essentiel des restes échappe encore à l'analyse. Roselyn Campbell le dit elle-même : si elle disposait de moyens illimités, elle chercherait à retrouver ces squelettes pour les étudier. Les dix-huit crânes examinés ferment quelques énigmes vieilles d'un siècle, mais en laissent des dizaines d'autres en suspens. À Abydos, sous le sable de Haute-Égypte, dort encore une grande part de l'histoire des premiers sacrifices royaux d'Égypte.5
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