Il y a pres de 150 ans, une petite fille de huit ans nommee Maria de Sautuola explorait avec son pere la grotte familiale de Cantabrie, en Espagne. En levantLevantRégion du Proche-Orient méditerranéen (Israël, Liban, Syrie, Jordanie), carrefour majeur des premières migrations humaines hors d'Afrique.→ les yeux vers le plafond bas d'une galerie, elle vit ce que personne avant elle - ou du moins personne n'avait voulu voir : un troupeau de bisons peints en polychromie, enroules sur eux-memes pour s'adapter aux bosses naturelles de la roche, si vivants, si precis, si magiques, qu'elle s'ecria selon la legende : "Mira, papa, bueyes !" (Regarde, papa, des boeufs !). Ce moment de 1879 marque la decouverte d'Altamira, l'une des plus grandes grottes ornees du monde et ce que l'on a appele depuis la "chapelle Sixtine de la prehistoire". Mais la route de la reconnaissance fut longue, tortueuse, et humiliante pour celui qui fit cette decouverte.
La grotte d'Altamira est situee pres de Santillana del Mar, en Cantabrie (nord de l'Espagne), sur la rive de la Saja. Elle s'etend sur pres de 300 metres de long et se divise en plusieurs galeries. La salle principale, longue de 18 metres et large de 9, possede un plafond dont les bosses calcaires naturelles ont ete exploitees par les artistes pour sculpter en creux et peindre en volumes les silhouettes de vingt-deux grands mammiferes : bisons, cerfs, sangliers, et un cheval. Les peintures, datees entre 18 500 et 14 000 ans avant notre ere, appartiennent a la periode magdalenienne[1].
Marcelino Sanz de Sautuola et le rejet de la communaute scientifique
C'est Marcelino Sanz de Sautuola, aristocrate et archeologue amateur, qui decouvre les peintures lors d'une visite a la grotte en 1879, avec sa fille Maria. Il avait vu des gravures animales a l'Exposition universelle de Paris en 1878, ce qui l'avait rendu attentif a ce type de vestiges. En 1880, il publie un memoire intitule Breves apuntes sobre algunos objetos prehistoricos de la provincia de Santander, dans lequel il attribue les peintures a l'epoque paleolithique et les compare aux objets trouves dans les fouilles de la grotte.
L'accueil de la communaute scientifique est glacial, puis hostile. Le congres prehistorique de Lisbonne (1880) et celui de Paris (1889) rejettent l'authenticite des peintures. Le plus virulent des detracteurs est Emile Cartailhac, alors professeur a la Sorbonne et figure dominante de la prehistoire europeenne : il soutient que les peintures sont trop belles, trop bien conservees, trop sophistiquees pour etre paleolithiques, et les attribue a une fraude moderne, peut-etre meme perpetree par un artiste contemporain mandate par Sautuola pour tromper le monde academique. L'accusation implicite de faux ronge la reputation de Sautuola jusqu'a sa mort, en 1888, sans qu'il ait ete rehabilite[2].
La lente rehabilitation : de La Mouthe a Cartailhac lui-meme
Ce sont d'autres decouvertes qui ouvrent les yeux de la communaute scientifique. En 1895, la grotte de La Mouthe (Dordogne) est decouverte avec des gravures animales sous une couche de sediment intacte - preuve irrefutable qu'elles etaient paleolithiques. Puis les grottes des Combarelles, de Font-de-Gaume et de Pair-non-Pair confirment l'existence d'un art parietal ancien. En 1902, Emile Cartailhac lui-meme visite Altamira avec l'abbe Henri Breuil. Ils y passent plusieurs jours a etudier et copier les peintures. Cartailhac publie alors un article celebre intitule "Mea culpa d'un sceptique", dans lequel il reconnait publiquement son erreur et rehabilite la memoire de Sautuola[3]. C'est trop tard : l'inventeur d'Altamira est mort depuis quatorze ans.
Les techniques des artistes magdaleniens
Les analyses chimiques et physiques modernes ont revele la sophistication des techniques utilisees a Altamira. Les artistes travaillaient avec plusieurs pigments : l'oxyde de manganese (noir), l'hematite et l'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art.→ (rouge, jaune, brun). Ces pigments etaient broyes, melanges a des liants organiques (graisses animales, resines vegetales) et appliques avec des tampons de poils, des doigts ou des souffleurs - tubes creux permettant de projeter le pigment en poudre. L'eclairage se faisait a la lampe a graisse, dont plusieurs exemplaires en pierre ont ete retrouves dans la grotte[1].
Ce qui distingue Altamira d'autres grottes contemporaines, c'est l'exploitation systematique du relief. Les bosses naturelles du plafond calcaire ont ete identifiees, choisies et integrees dans la composition : une protubérance devient la croupe d'un bison recroqueville, une cuvette forme le creux entre deux flancs. Le resultat est une polychromie tridimensionnelle dont la sophistication depasse ce que beaucoup de peintres de la Renaissance europeenne etaient capables de produire. Les bisons d'Altamira sont representes en position de repos, d'alerte, de fuite ou de combat, avec des details anatomiques precis (toison hirsute, sabots, cornes) et un sens du mouvement qui saisit encore le visiteur contemporain.
L'Altamira moderne : replique et fermeture
Apres la decouverte, Altamira est ouverte au public et attire des milliers de visiteurs au XXe siecle. Mais la frequentation humaine produit du dioxyde de carbone, de la chaleur et de l'humidite qui favorisent le developpement d'algues et de moisissures sur les peintures. Des deteriorations sont observees a partir des annees 1960. La grotte est fermee en 1977, rouverte partiellement en 1982, puis fermee a nouveau en 2002 apres que des etudes ont montre que les degats reprenaient[4].
Depuis 2001, un musee adjacent, le Museo de Altamira, propose une replica exacte du plafond des bisons (la "Neocueva"), realisee au millimetre pres avec les memes materiaux, les memes pigments, les memes techniques que l'original. Depuis 2014, un acces tres limite a la grotte reelle a ete retabli par tirage au sort : cinq visiteurs par semaine, accompagnes de conservateurs. Des milliers de personnes s'inscrivent chaque annee pour cette loterie culturelle unique au monde.
Altamira et la question de l'art comme signe universel
Altamira est inscrite au Patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1985, au sein de l'ensemble "Art rupestre paleolithique de la region cantabrique" qui regroupe dix-sept grottes ornees espagnoles. Elle reste le symbole le plus celebre de la capacite de l'Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ du Paleolithique superieur a creer de la beaute, a observer la nature avec precision et a la transcrire sur une paroi dans un espace sacre ou rituel. La capacite cognitive et artistique qu'elle temoigne - planification, symbolisme, maitrise des techniques, sens esthetique - n'a rien a envier a celle des artistes de la Renaissance. Ce ne sont pas des ancetres primitifs qui ont peint le plafond d'Altamira : ce sont des humains comme nous.
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