À l'été 1987, dans la vallée de la rivière Bolchaïa Karaganka, au sud de l'Oural, une équipe d'archéologues conduite par Guennadi Zdanovitch est envoyée en urgence. Un barrage doit bientôt transformer la plaine en réservoir pour l'irrigation, et la mission se résume en principe à constater qu'il n'y a rien d'important à sauver. Les chercheurs découvrent au contraire les anneaux concentriques d'une ville fortifiée vieille d'environ quatre millénaires. La nouvelle, relayée par la presse, provoque une mobilisation inattendue dans une Union soviétique finissante, et les plans de mise en eau sont finalement abandonnés. Le site, baptisé Arkaïm, devient l'un des symboles archéologiques de la Russie contemporaine.1

Vue aérienne du site d'Arkaïm dans la steppe de l'Oural
Vue aérienne d'Arkaïm, dont le plan circulaire se lit encore dans le relief de la steppeSteppeVaste plaine herbeuse semi-aride d'Eurasie, sans arbres, propice à l'élevage nomade et au cheval ; corridor de circulation des peuples et des techniques de la préhistoire récente.→. Photo : IlshatS, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Arkaïm n'est pas un accident isolé. Il appartient à la culture de Sintashta, du nom d'un autre site de la région, et s'inscrit dans un ensemble d'une vingtaine d'établissements fortifiés répartis sur la steppe trans-ouralienne. Le hasard de l'histoire voulut que les premières traces de ces cercles aient été repérées dès 1952 sur des photographies aériennes, sans que personne ne comprenne alors ce qu'elles montraient. Il fallut attendre la fouille d'Arkaïm pour mesurer l'ampleur du phénomène et commencer à dater sérieusement ces occupations, aujourd'hui placées entre 2100 et 1800 avant notre ère environ.1

Le nom même d'Arkaïm vient d'une colline voisine, dont l'appellation d'origine turcique s'est reportée sur le site. Autour de lui, la vallée de la Karaganka n'a livré qu'une partie de la ville : la rivière, en déplaçant son lit au fil des millénaires, a emporté un secteur de l'enceinte, si bien que les archéologues ont dû restituer le plan complet par symétrie. Transformé en réserve naturelle et culturelle protégée, le site est aujourd'hui doté d'un musée de plein air et de reconstitutions d'habitats, qui en font un lieu d'étude autant qu'un but de visite. Cette double vocation, scientifique et patrimoniale, a profondément marqué le destin d'Arkaïm, pour le meilleur comme pour le plus discutable.

Un plan circulaire et le Pays des villes

Ce qui frappe d'abord à Arkaïm, c'est la rigueur géométrique du plan. La cité dessine deux murs circulaires concentriques, en terre damée coulée dans des coffrages de bois et renforcée de briques d'argile crue, qui enserrent un espace d'environ cent cinquante mètres de diamètre. Entre les deux enceintes et contre elles s'adossent des logis rectangulaires disposés en rayons, comme les quartiers d'un gâteau, ouvrant tous sur une rue circulaire unique puis sur une place centrale. L'ensemble, protégé par un fossé et des tours de porte, pouvait abriter plusieurs centaines d'habitants.1

Plan schématique de l'organisation circulaire d'Arkaïm et de Sintashta
Plan schématique montrant l'organisation radiale des logis entre deux enceintes circulaires. Photo : Rafikova m, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Cette conception révèle une planification d'ensemble : la ville n'a pas grandi par accrétion, elle a été pensée d'un seul tenant, selon un module répété. Pour désigner ce réseau de sites proches et apparentés, Zdanovitch a forgé l'expression de Pays des villesPays des villesRéseau d'une vingtaine d'établissements fortifiés apparentés de la culture de Sintashta dans les steppes trans-ouraliennes, expression forgée par G. Zdanovitch.→ (en russe Strana Gorodov). La formule a connu un grand succès mais aussi des critiques : certains archéologues la jugent trop grandiloquente pour des agglomérations qui, à l'échelle du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→ contemporain, restent de modestes bourgades. Des travaux récents prolongent néanmoins la carte de ce réseau de l'Oural jusqu'au bassin de l'Ichim, confirmant qu'il s'agissait d'un véritable maillage régional et non de constructions isolées.1 Le même plan rigoureux a nourri des interprétations plus audacieuses, sur lesquelles nous reviendrons, mais il témoigne surtout d'une société capable de mobiliser de la main-d'œuvre et de coordonner un chantier complexe.

Le détail des aménagements renforce cette impression de maîtrise collective. Chaque logis disposait de son foyerfoyerStructure de combustion aménagée au sol, témoin de la maîtrise du feu et point de repère de l'organisation d'un habitat préhistorique.→, de zones de stockage et, souvent, d'un puits creusé jusqu'à la nappe, autour duquel s'organisait une partie de la vie domestique. Un système de rigoles et de drains évacuait les eaux vers le fossé extérieur, gérant les pluies et la fonte des neiges dans un climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques.→ continental rude. La fonction de ces enceintes fait toujours débat : forteresses destinées à repousser des assaillants, enclos protégeant hommes et bétail, ou encore symboles de statut autant que de défense. L'investissement considérable qu'elles représentaient suggère en tout cas que la sécurité, qu'elle fût militaire ou économique, occupait une place centrale dans ces communautés.

Les premiers chars de guerre et le cheval domestique

La contribution la plus retentissante de la culture de Sintashta à l'histoire humaine ne se lit pas dans les murs d'Arkaïm, mais dans ses cimetières. Les nécropoles associées à ces sites ont livré les plus anciens véhicules à roues à rayons connus au monde : de véritables chars légers, à deux roues, déposés dans des tombes aux côtés de chevaux sacrifiés. On parle couramment de chars à roues à rayonsChar à roues à rayonsVéhicule léger à deux roues munies de rayons, tiré par des chevaux, dont les plus anciens exemplaires connus proviennent des tombes de Sintashta.→, par opposition aux lourds chariots à roues pleines déjà connus auparavant. Les empreintes des roues, conservées dans le fond des fosses, montrent des moyeux et des rayons, innovation qui allégeait radicalement le véhicule et le rendait apte à la vitesse.3

Objets de la culture de Sintashta, armement et pièces de harnais
Mobilier funéraire de la culture de Sintashta : armes, outils et pièces de harnachement. Photo : Krakkos, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Ces tombes contiennent aussi des psaliesPsaliePièce latérale d'un mors, en os ou en bois de cervidé, servant à maintenir et contrôler le cheval attelé.→, pièces latérales de mors en os ou en bois de cervidé qui venaient enserrer la bouche du cheval et garantir un contrôle précis de l'attelage. L'étude des sépultures a montré que la grande majorité des tombes à psalies renfermaient également des os de cheval, signe de l'importance rituelle et sociale de l'animal.7 La datation de ces ensembles a fait l'objet de débats serrés. L'archéologue David Anthony a soutenu, à partir de datations au radiocarbone, que ces chars remontaient aux alentours de 2000 avant notre ère, bien plus tôt que les estimations stylistiques anciennes qui les ramenaient vers 1600.3 Une analyse bayésienne plus récente des dates radiocarbone, menée par Stephan Lindner, situe l'usage de ces véhicules à deux roues à rayons dans le piémont sud-ouralien au plus tard entre 1950 et 1888 avant notre ère, dans un intervalle global de tombes compris entre 2100 et 1800.2

Ces chars n'auraient rien été sans le cheval. Les travaux de génétique récents ont considérablement précisé ce lien. L'étude de Ludovic Librado et de ses collègues, publiée en 2021, a montré que les chevaux domestiques modernes descendent d'une lignée apparue dans les steppes de l'ouest eurasiatique, autour du bas Volga et du Don, et non des chevaux plus anciens de Botaï au Kazakhstan. Cette lignée s'est répandue très vite à travers l'Eurasie à partir d'environ 2000 avant notre ère, de façon synchrone avec la culture matérielle équestre, chars à rayons de Sintashta compris.5 Autrement dit, la révolution du cheval attelé et celle du char ne font qu'un même mouvement, dont Sintashta constitue l'un des foyers décisifs.

La question de l'origine du char reste cependant disputée. Certains chercheurs font valoir que des représentations de véhicules à roues à rayons apparaissent au Proche-Orient à une époque proche, autour des XIXe et XVIIIe siècles avant notre ère, par exemple sur des empreintes de sceaux. Pour ces auteurs, l'idée aurait pu circuler du sud vers la steppe, ou inversement, dans un espace de contacts intenses. La difficulté tient à ce que les dates au radiocarbone des tombes de Sintashta donnent des intervalles souvent plus anciens que les repères fournis par les sources écrites proche-orientales. En l'état, la plupart des spécialistes reconnaissent que les plus anciens chars matériellement conservés, avec leurs roues à rayons imprimées dans le sol, proviennent bien de la steppe, même si le débat sur la primauté de l'invention n'est pas tranché.2

Forgerons des steppes

Derrière le guerrier au char se tient le forgeron. La culture de Sintashta fut avant tout une société de métallurgistes, à tel point que l'on a pu décrire Arkaïm et ses voisines comme des centres industriels fortifiés. Dans presque chaque maison fouillée, les archéologues ont retrouvé les traces d'un four et d'une activité de réduction du minerai : la production du métal n'était pas réservée à quelques ateliers spécialisés, mais intégrée à la vie domestique de la communauté.8

Reconstitution d'un atelier de métallurgie de l'âge du bronze dans la steppe
Reconstitution d'un atelier de fonte : le minerai de cuivre était traité au cœur même des habitations. Photo : Kent County Council, Wikimedia Commons, CC BY 2.0.

Le minerai de cuivre, extrait de gisements proches, était transformé sur place en cuivre et en bronze arséniéBronze arséniéAlliage de cuivre et d'arsenic, utilisé à Sintashta en l'absence d'étain, dont les vapeurs étaient toxiques pour les artisans.→, un alliage dans lequel l'arsenic remplaçait l'étain alors difficile à obtenir dans la région. Ce choix avait un coût : les vapeurs d'arsenic dégagées lors du travail du métal étaient toxiques pour les artisans. La maîtrise de ces procédés donnait à Sintashta un avantage considérable, puisqu'elle alimentait aussi bien la fabrication d'armes et d'outils que les échanges avec les régions voisines. Le contrôle du métal, celui du cheval et celui du char forment ainsi un même complexe technique et social, à la fois économique et militaire, qui explique le rayonnement de ces communautés bien au-delà de leur territoire d'origine.8

Les archéologues ont d'ailleurs noté que les puits domestiques étaient parfois reliés aux foyers métallurgiques par des conduits, ce qui a conduit à l'hypothèse d'un tirage d'air exploitant la fraîcheur du puits pour attiser la combustion et atteindre les températures nécessaires à la réduction du cuivre. Vraie ou non dans le détail, cette interprétation illustre le degré d'ingéniosité technique prêté à ces communautés. La demande en combustible, en minerai et en main-d'œuvre que supposait une telle production a sans doute contribué à structurer le territoire, à organiser les déplacements de troupeaux et à tisser des relations d'échange sur de longues distances, du minerai aux produits finis.

Andronovo, langues indo-iraniennes et ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.→

La culture de Sintashta ne s'est pas évanouie : elle a donné naissance, ou du moins largement contribué, au vaste ensemble de la culture d'AndronovoCulture d'AndronovoVaste ensemble culturel de l'âge du bronzeÂge du bronzePériode de la préhistoire récente marquée par la métallurgie du bronze et l'essor des échanges maritimes, qui débute au Proche-Orient vers 3300 avant notre ère.→ d'Asie centrale, issu en partie de Sintashta, qui s'est déployé au IIe millénaire avant notre ère.→, qui s'est déployé sur les steppes d'Asie centrale au cours du deuxième millénaire avant notre ère. Cette continuité culturelle, lisible dans la céramique, la métallurgieMétallurgieEnsemble des techniques d'extraction et de travail des métaux (cuivre, bronze, or) ; son essor à l'énéolithique et à l'âge du bronze transforme outillage, armement et hiérarchies sociales.→ et les pratiques funéraires, a conféré à Sintashta une importance qui dépasse de loin les quelques hectares d'Arkaïm.3

Au cours des siècles suivants, les groupes d'Andronovo se sont répandus sur une immense portion des steppes d'Asie centrale, de l'Oural jusqu'à l'Ienisseï et jusqu'aux marges des oasis irriguées du sud. Emportant leurs troupeaux, leurs chars et leur savoir-faire métallurgique, ces pasteurs sont entrés en contact avec les civilisations sédentaires d'Asie centrale, comme le complexe de Bactriane-Margiane, dans des échanges tantôt pacifiques, tantôt moins. C'est sur cette toile de fond de mobilité et de contacts, plutôt qu'au travers d'une unique invasion massive, que les chercheurs se représentent aujourd'hui la diffusion progressive de populations, de techniques et peut-être de langues issues du monde que Sintashta avait contribué à façonner.

C'est ici qu'intervient l'une des grandes questions de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→ eurasiatique : celle de la diffusion des langues indo-iraniennesIndo-iranienBranche orientale de la famille des langues indo-européennes, comprenant notamment le sanskrit et le vieux perse.→, branche orientale de la famille indo-européenne qui comprend notamment le sanskrit et le vieux perse. De nombreux linguistes et archéologues voient dans le monde Sintashta-Andronovo le milieu où se sont formées et d'où se sont propagées ces langues, portées par des populations de pasteurs des steppes. Les traditions rituelles de Sintashta, et notamment les sacrifices de chevaux, offrent des parallèles frappants avec les plus anciens textes indo-iraniens, comme le Rig-Véda et l'Avesta.3

La génétique des populations anciennes a apporté à ce dossier des éléments spectaculaires. L'étude de Vagheesh Narasimhan et de ses collègues, publiée dans Science en 2019 à partir de données génomiques de plusieurs centaines d'individus anciens, relie les transformations de peuplement en Asie du Sud et centrale aux complexes de Sintashta et de Bactriane-Margiane. Elle montre qu'une ascendance liée aux steppes est arrivée en Asie du Sud il y a environ quatre mille ans, via l'Asie centrale, avec un profil génétique comparable à celui de l'Europe de l'Est à l'âge du bronze.4 Les auteurs suggèrent que ce mouvement a probablement diffusé des traits communs aux langues indo-iraniennes et balto-slaves. Il faut toutefois rester prudent : le lien entre gènes et langues reste une inférence, et non une démonstration, les populations pouvant se déplacer sans que leur langue suive, ou l'inverse.4

Mirages astronomiques et prudence scientifique

Le succès populaire d'Arkaïm a eu une contrepartie : le site est rapidement devenu un aimant pour les interprétations les plus fantaisistes. On l'a surnommé le Stonehenge russe, on lui a prêté une fonction d'observatoire astronomique d'une précision inégalée, capable de mesurer les positions célestes à la minute d'arc près, bien supérieure à Stonehenge. Ces affirmations circulent surtout dans la littérature de vulgarisation et ne reposent sur aucune étude archéoastronomique solide : l'interprétation d'Arkaïm comme observatoire n'est acceptée ni universellement ni, en réalité, par la recherche de référence.1

Plus problématique encore, Arkaïm a été récupéré par des courants nationalistes et néopaïens. Présenté par certains comme une capitale des Aryens, ou comme la plus ancienne ville slavo-aryenne, le site a attiré pèlerinages New Age et discours identitaires. L'anthropologue Victor Shnirelman a analysé en détail cette instrumentalisation : la découverte, concomitante de l'effondrement soviétique, a permis de réaffirmer un ancrage identitaire à travers une prétendue aryanité des territoires.6 Shnirelman rappelle justement que le plan standardisé des cités de Sintashta renvoie à une organisation sociale et technique bien réelle, non à un quelconque mystère cosmique.6

C'est peut-être là la leçon la plus durable d'Arkaïm. Le site n'a nul besoin de mystères ésotériques pour être exceptionnel : une société de l'âge du bronze qui planifie ses villes, maîtrise la métallurgie du cuivre, domestique et attelle le cheval, invente le char à roues à rayons et participe à l'une des plus vastes diffusions linguistiques de l'histoire suffit amplement à justifier la fascination qu'elle exerce. L'archéologie rigoureuse, loin d'appauvrir le récit, lui restitue sa véritable grandeur.